Pour comprendre ce qui se joue dans l'Atlantique Nord, il faut remonter très loin. Pas aux dernières publications du GIEC, mais aux carottes de glace du Groenland, celles qui racontent la fin du Younger Dryas, il y a environ douze mille ans. En l'espace de quelques décennies, l'Europe du Nord est passée d'un froid sibérien à un climat tempéré, parce qu'un gigantesque tapis roulant océanique s'est remis en marche. Ce tapis roulant, c'est l'AMOC (Atlantic Meridional Overturning Circulation). Et les données des vingt dernières années montrent qu'il ralentit.
Le tapis roulant de l'Atlantique : comment ça fonctionne#
L'AMOC transporte de l'eau chaude depuis les tropiques vers le nord de l'Atlantique, en surface. Arrivée aux hautes latitudes, cette eau se refroidit, devient plus dense et plus salée par évaporation ; elle plonge alors en profondeur et redescend lentement vers le sud. On mesure ce flux en Sverdrups. Un Sverdrup, c'est un million de mètres cubes d'eau par seconde.
Ce système redistribue la chaleur à l'échelle planétaire. L'Europe de l'Ouest lui doit une partie de sa douceur hivernale. Sans cette redistribution, Paris aurait des hivers comparables à ceux de Montréal (3,4 degrés plus au sud, mais un climat continental beaucoup plus rude). Ce n'est pas une hypothèse : le Younger Dryas l'a prouvé. Quand le lac Agassiz s'est vidangé dans l'Atlantique Nord (un afflux massif d'eau douce qui a dilué la salinité de surface), l'AMOC s'est arrêtée. L'Europe a replongé dans un froid brutal pendant près d'un millénaire.
Le point qui me frappe quand je relis les données paléoclimatiques, c'est l'hystérésis du système. L'AMOC n'a pas redémarré graduellement. Elle est restée inactive pendant environ mille ans, puis elle a basculé d'un coup. Les deux états, actif et inactif, sont stables. C'est le passage de l'un à l'autre qui ne l'est pas.
Vingt ans de mesures RAPID#
En avril 2004, un réseau de capteurs a été déployé à 26,5°N dans l'Atlantique, à l'initiative du Royaume-Uni et des États-Unis. Le programme RAPID, c'est le seul dispositif au monde capable de mesurer l'AMOC en continu, en temps réel. Avant lui, on estimait le flux à partir de campagnes océanographiques ponctuelles, espacées de plusieurs années.
La moyenne enregistrée entre 2004 et 2020 atteint 16,9 Sv. Sauf que la série n'est pas monotone. En 2009, un creux prononcé a inquiété la communauté. Puis entre 2012 et 2020, un renforcement partiel a été observé, ce qui a calmé certaines inquiétudes. Avant que le creux de 2022 ne relance les interrogations : 15,2 Sv, soit la deuxième valeur la plus basse depuis le début du programme.
Vingt ans de données, c'est court pour un système océanique qui opère sur des échelles centenaires. Je préfère être transparent là-dessus : tirer une tendance statistiquement robuste de cette série reste un exercice délicat. La variabilité naturelle est forte. Les chercheurs du RAPID le reconnaissent eux-mêmes dans leurs bilans annuels.
Les reconstructions longues : le signal qui émerge#
C'est en élargissant la fenêtre temporelle que le tableau change. Caesar et ses collègues ont publié dans Nature en 2018 une reconstitution de l'AMOC sur le dernier siècle, fondée sur les anomalies de température de surface dans la zone subpolaire. Leur conclusion : l'AMOC se serait affaiblie d'environ quinze pour cent depuis le milieu du XXe siècle. Trois ans plus tard, la même équipe a enfoncé le clou dans Nature Geoscience : le niveau actuel serait le plus faible depuis plus de mille ans.
Ces reconstructions reposent sur des proxies indirects (température de surface, sédiments, données isotopiques). Elles ne sont pas des mesures directes. Mais elles convergent avec les données RAPID et avec un signal découvert plus récemment : un article publié dans Communications Earth & Environment en 2025 a identifié un réchauffement anormal entre mille et deux mille mètres de profondeur dans l'Atlantique équatorial, un « fingerprint » qui correspond à un ralentissement de la branche profonde de l'AMOC, signal émergé depuis le début des années 2000.
Début 2026, l'équipe du GEOMAR (Helmholtz Centre for Ocean Research, Kiel) a apporté un élément supplémentaire : l'« âge de l'eau » profonde dans l'Atlantique Nord augmente, la concentration en oxygène dissous diminue. Autrement dit, la ventilation profonde faiblit. L'eau ancienne stagne plus longtemps au fond au lieu d'être renouvelée par le plongement des eaux de surface.
J'ai passé du temps à assembler ces différentes pièces sur un graphique temporel, et le motif est frappant quand on superpose les séries. Les reconstructions centennales, les mesures RAPID et les marqueurs géochimiques pointent tous dans la même direction ; ils ne le font simplement pas avec la même résolution temporelle.
La question du basculement#
L'AR6 du GIEC est prudent mais directif sur le sujet : il est « très probable » (certitude de quatre-vingt-dix à cent pour cent) que l'AMOC s'affaiblisse au cours de ce siècle. Les projections retiennent un affaiblissement significatif d'ici 2100, dont l'amplitude dépend du scénario d'émissions. Sur un effondrement abrupt, le GIEC maintient une « confiance moyenne » qu'il ne se produise pas avant 2100.
Sauf que plusieurs travaux publiés depuis l'AR6 ont rebattu les cartes.
Ditlevsen et Ditlevsen ont fait sensation dans Nature Communications en 2023. Leur analyse statistique, fondée sur les indicateurs d'alerte précoce (early warning signals) tirés des données de température subpolaire, place un effondrement avec une certitude de quatre-vingt-quinze pour cent entre 2025 et 2095, avec une date la plus probable initialement vers 2057, révisée aux alentours de 2065 en août 2025. Sur ce point, je reste prudent. La fourchette varie sensiblement selon la reconstruction de température choisie : trois versions différentes ont produit des estimations allant de 2024 à 2180. La méthodologie a été contestée par une partie de la communauté, ce qui n'invalide pas le signal d'alerte mais interdit de prendre la date médiane au pied de la lettre.
En 2024, van Westen et ses collègues ont publié dans Science Advances la première simulation d'un basculement complet de l'AMOC dans un modèle climatique couplé (CESM), au terme d'une simulation de quatre mille quatre cents ans. Leur verdict : l'AMOC actuelle est « on route to tipping ». L'année suivante, la même équipe a affiné ses projections dans le Journal of Geophysical Research Oceans : basculement possible dès 2063 sous le scénario SSP2-4.5 (le scénario central du GIEC), ou dès 2055 sous SSP5-8.5. Point de non-retour potentiel dans les dix à vingt prochaines années.
En août 2025, l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact du climat (PIK) a publié des simulations indiquant qu'un arrêt complet resterait possible après 2100 sous les scénarios à hautes émissions. Et en octobre 2024, quarante-quatre climatologues ont signé une lettre ouverte avertissant que le risque était « grandement sous-estimé ».
Ce que tout le monde ne dit pas#
Je m'arrête ici pour nuancer. La communauté scientifique n'est pas unanime sur la trajectoire.
Les chercheurs du WHOI (Woods Hole Oceanographic Institution) ont publié une étude qui conclut que l'AMOC n'a pas décliné sur soixante ans, en se fondant sur les flux de chaleur air-mer. Leur méthode diffère de celle de Caesar, et leurs conclusions aussi. C'est un désaccord méthodologique réel, pas un détail.
Une étude parue dans Nature en février 2025 (acceptée en décembre 2024), fondée sur trente-quatre modèles climatiques, conclut à une AMOC « résiliente » et juge l'effondrement improbable ce siècle. Les tenants de cette position rappellent que les early warning signals utilisés par Ditlevsen peuvent être contaminés par d'autres forçages (aérosols, variabilité atlantique multidécennale).
Et puis il y a le problème structurel des modèles CMIP : la fonte du Groenland n'y est pas intégrée. Or l'afflux d'eau douce issu de cette fonte est précisément le mécanisme qui, en diluant la salinité, freine le plongement des eaux et donc l'AMOC. Si les modèles qui concluent à la résilience ne tiennent pas compte de ce forçage, leur optimisme est construit sur une omission.
Je ne sais pas qui a raison sur le calendrier. Ce que je sais, c'est que l'architecture du débat elle-même, entre une fourchette « avant 2100 » et une fourchette « après 2100 », décrit un risque que personne ne qualifie de négligeable.
Ce que l'Europe perdrait#
Si l'AMOC s'effondre, les simulations décrivent un refroidissement de dix à quinze degrés sur l'Europe du Nord-Ouest, progressant à raison d'un degré et demi par décennie. De la banquise pourrait se former jusqu'aux latitudes de l'Angleterre. Les terres arables britanniques, actuellement estimées à trente-deux pour cent du territoire, tomberaient à sept pour cent. Les pertes agricoles avec effondrement seraient dix fois supérieures à celles d'un scénario de réchauffement sans effondrement.
L'Europe centrale subirait des sécheresses prolongées, aggravant la montée des eaux sur les littoraux, liées au blocage atmosphérique induit par le gradient thermique modifié entre l'océan refroidi et le continent. La mousson ouest-africaine perdrait vingt-neuf pour cent de ses précipitations annuelles, avec des conséquences alimentaires en cascade sur le Sahel. Le niveau de la mer grimperait d'un mètre dans l'Atlantique Nord, la côte est des États-Unis étant un point chaud identifié.
Ce qui rend ces projections particulièrement inconfortables, c'est leur irréversibilité à l'échelle humaine. Le Younger Dryas l'a montré : une fois l'AMOC basculée, elle est restée inactive environ mille ans. L'hystérésis du système signifie qu'abaisser les émissions après le basculement ne suffirait pas à la relancer. On ne négocie pas avec un seuil franchi.
La part d'ombre des projections#
Le pergélisol sibérien qui se décroche, les calottes glaciaires du Groenland qui noient l'Atlantique Nord sous l'eau douce : tout converge vers le même engrenage. L'AMOC freine sous l'effet conjugué du réchauffement et de la dilution. Ces systèmes sont connectés. Chacun a ses propres seuils de basculement, mais ils interagissent. Un affaiblissement de l'AMOC modifie la distribution de chaleur océanique, ce qui influe sur la vitesse de fonte du Groenland, ce qui accélère l'afflux d'eau douce, ce qui freine encore l'AMOC. C'est une boucle, et les modèles climatiques actuels peinent à la capturer dans sa totalité.
Quand je regarde les données RAPID de 2022, la reconstitution millénaire de Caesar, les simulations de van Westen et la lettre des quarante-quatre climatologues, ce qui m'interpelle n'est pas la date d'un éventuel effondrement. C'est le fait qu'on débatte du « quand » et plus du « si ». Le conditionnel a changé de camp.
L'Europe s'est construite, ses villes, son agriculture, ses infrastructures, sur la prémisse implicite que l'AMOC continuerait à fonctionner. Cette prémisse n'a jamais été garantie. Elle l'est de moins en moins.
Sources#
- Caesar, L. et al. (2018). Observed fingerprint of a weakening Atlantic Ocean overturning circulation. Nature, vol. 556
- Caesar, L. et al. (2021). Current Atlantic Meridional Overturning Circulation weakest in last millennium. Nature Geoscience, vol. 14
- Ditlevsen, P. et Ditlevsen, S. (2023). Warning of a forthcoming collapse of the Atlantic meridional overturning circulation. Nature Communications
- van Westen, R. et al. (2024). Physics-based early warning signal shows that AMOC is on tipping course. Science Advances
- van Westen, R. et al. (2025). Tipping of the AMOC in a global coupled model. Journal of Geophysical Research Oceans
- GIEC, AR6, WG1, Chapitre 9 : Ocean, cryosphere and sea level change
- PIK (2025). Gulf Stream system at its weakest in over a millennium
- GEOMAR Helmholtz Centre (2026). Ventilation changes in the deep North Atlantic
- Fingerprint study (2025). Subsurface warming in the equatorial Atlantic. Communications Earth & Environment
- Données du programme RAPID : rapid.ac.uk





