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Banquise arctique : pic hivernal au plus bas pour la deuxième année consécutive

Banquise arctique : pic hivernal au plus bas pour la deuxième année consécutive

Par Julien P.

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Julien P.

Il y a quarante-sept ans, le satellite Nimbus-7 commençait à mesurer l'étendue de la banquise arctique depuis l'espace. Les premières images, en 1979, montraient un océan Arctique presque entièrement recouvert en hiver, une carapace blanche qui s'étirait de la Sibérie au Groenland sans interruption visible. Quand les données du 15 mars 2026 sont tombées dans les serveurs du National Snow and Ice Data Center, elles ont confirmé ce que les climatologues redoutaient depuis un an : le maximum hivernal de la banquise arctique vient d'atteindre 14,29 millions de kilomètres carrés, statistiquement à égalité avec le record de 2025, et le plus bas en quarante-huit ans de mesures satellites.

Deux années consécutives au plancher. Ce n'est plus une anomalie ; c'est une signature.

Le maximum hivernal, ce baromètre que l'on sous-estime#

Le maximum hivernal de la banquise arctique ne fait jamais la une des journaux. C'est le minimum estival de septembre qui attire l'attention, avec ses images spectaculaires de passages maritimes ouverts et d'ours polaires sur des glaçons dérivants. Le maximum hivernal, lui, se produit en mars, dans l'obscurité partielle de l'hiver polaire, et il raconte une histoire différente.

En mars, la banquise atteint son extension la plus vaste de l'année. C'est le point de départ de la saison de fonte. Plus le maximum est bas, plus la saison de fonte part avec un déficit, et plus le minimum de septembre risque de descendre. Walt Meier, chercheur au NSIDC, résume cette mécanique en une phrase : « Ce record bas du maximum donne une longueur d'avance à la saison de fonte printanière et estivale ».

Pour mesurer l'ampleur du recul, il faut comparer les chiffres. La moyenne de la période 1981-2010 s'établissait à environ 15,65 millions de kilomètres carrés. Le maximum de 2026, à 14,29 millions, se situe donc 1,36 million de kilomètres carrés en dessous. Pour visualiser cet écart : c'est la superficie de l'Afrique du Sud qui manque à la banquise hivernale par rapport à la norme d'il y a quelques décennies.

Deux ans de records : la séquence 2025-2026#

En 2025, le maximum hivernal avait atteint 14,31 millions de kilomètres carrés, pulvérisant le précédent record de 14,41 à 14,42 millions enregistré le 7 mars 2017. L'écart entre 2025 et 2026 est de vingt mille kilomètres carrés, une différence si mince qu'elle tombe dans la marge d'incertitude des instruments. Les deux années sont, pour ainsi dire, interchangeables dans le registre des records.

Avant 2025, le record de 2017 avait tenu huit ans. Que deux années consécutives le battent suggère que le système arctique a franchi un seuil. Ce n'est plus un épisode ponctuel lié à une configuration atmosphérique particulière ; c'est la nouvelle normalité du maximum hivernal, du moins provisoirement.

La tendance longue confirme cette lecture. Le déclin du maximum hivernal s'établit entre 2,5 et 2,6 pour cent par décennie depuis 1979. Ce rythme peut sembler modéré comparé au minimum estival, qui chute de 12,1 pour cent par décennie. Mais le maximum hivernal part d'un niveau bien plus élevé ; chaque pour cent perdu représente un territoire de glace considérable.

L'épaisseur, le chiffre que la superficie ne montre pas#

J'ai passé un temps déraisonnable à croiser les données de superficie avec celles de volume, et c'est là que le tableau s'assombrit. La superficie de la banquise, mesurée par satellite, ne dit rien de son épaisseur. Une banquise de 14 millions de kilomètres carrés peut être composée de glace épaisse et pluriannuelle, résistante à la fonte estivale, ou de glace fine et saisonnière, condamnée à disparaître dès le printemps.

Les données du Polar Science Center de l'université de Washington (modèle PIOMAS) racontent une histoire que la superficie seule ne révèle pas. En février 2026, le volume de glace arctique s'établissait à 17 700 kilomètres cubes. Ce chiffre est 42 pour cent inférieur au maximum de 1979 et 27 pour cent sous la moyenne de la période 1979-2025. En mars 2026, le volume a atteint un record absolu, environ 15 pour cent sous le niveau de mars 2024.

Nathan Kurtz, glaciologue au centre Goddard de la NASA, signale que la glace est particulièrement fine en 2026 dans la mer de Barents, cette zone tampon entre l'Atlantique chaud et l'Arctique glacé. La mer de Barents fonctionne comme une porte d'entrée : quand la glace y est fine, l'eau atlantique pénètre plus facilement vers le nord, et la fonte s'accélère.

Le volume annuel moyen de 2025 s'établissait à 12 830 kilomètres cubes, un record essentiellement équivalent à celui de 2017. L'érosion du volume, bien plus rapide que celle de la superficie, est le signe que la banquise ne se régénère plus entre les saisons comme elle le faisait autrefois.

L'amplification arctique : quatre fois le rythme mondial#

Ce qui se passe en Arctique ne reste pas en Arctique. L'amplification arctique, ce phénomène par lequel les régions polaires se réchauffent plus vite que le reste de la planète, a atteint des proportions que même les modèles les plus pessimistes des années 2000 n'avaient pas anticipées.

Selon l'étude de Rantanen et al. publiée en 2022 dans Communications Earth & Environment, l'Arctique se réchauffe environ quatre fois plus vite que la moyenne mondiale depuis 1979. Les données saisonnières de la période récente sont encore plus frappantes : à l'automne 2024, le rythme atteint 0,77 degré par décennie contre 0,33 degré à l'échelle mondiale ; en hiver 2025, 0,87 degré par décennie contre 0,35.

Le mécanisme principal est la rétroaction glace-albédo, un cercle vicieux d'une élégance physique redoutable. La glace de mer réfléchit environ 80 pour cent du rayonnement solaire. L'eau libre en absorbe environ 94 pour cent. Quand la banquise recule, elle expose de l'eau sombre qui absorbe davantage de chaleur, ce qui fait fondre plus de glace, ce qui expose plus d'eau sombre. La boucle se nourrit d'elle-même, et chaque record de minimum alimente le suivant.

Cette rétroaction explique pourquoi le déclin s'accélère au lieu de se stabiliser. Le rapport de l'OMM sur le déséquilibre énergétique record en 2025 documente cette accumulation d'énergie ; la banquise arctique en est l'une des victimes les plus visibles.

Le gyre de Beaufort et le risque systémique#

Au-delà de la fonte elle-même, il y a ce qui se passe sous la surface. Le gyre de Beaufort, un vaste courant océanique circulaire dans l'Arctique canadien, a accumulé 40 pour cent d'eau douce supplémentaire en vingt ans, selon les travaux d'Athanase, Köhler et Heuzé publiés en 2025. Cette eau douce provient en partie de la fonte de la banquise, en partie de l'augmentation du débit des fleuves sibériens.

Le gyre fonctionne comme un réservoir sous pression. Tant que les vents le maintiennent en rotation, l'eau douce reste piégée. Mais si les conditions atmosphériques changent, et elles pourraient changer, cette eau douce pourrait se déverser dans l'Atlantique Nord via le détroit de Fram.

L'Atlantique Nord est le moteur de la circulation thermohaline, cette bande transporteuse océanique qui redistribue la chaleur à l'échelle planétaire. L'injection massive d'eau douce froide diluerait les eaux de surface, réduirait leur densité, et freinerait leur plongée vers les profondeurs. Céline Heuzé, dans son article publié dans le Journal of Geophysical Research : Oceans en 2025, identifie ce scénario comme un risque potentiel pour la circulation méridienne de retournement atlantique, l'AMOC.

Le lien entre la banquise arctique et l'AMOC n'est pas hypothétique ; c'est un enchaînement physique documenté. Ce qui reste incertain, c'est le timing. Le gyre pourrait se stabiliser pendant des décennies. Il pourrait aussi se déstabiliser en quelques années. La physique autorise les deux scénarios, et nos données ne permettent pas encore de trancher.

La glace fine, le permafrost et la boucle méthane#

La banquise qui fond ne se contente pas de modifier l'albédo et les courants. Elle réchauffe les côtes arctiques, où le permafrost sibérien se dégrade à un rythme sans précédent. Les côtes de la mer de Laptev perdent plusieurs mètres par an sous l'effet combiné de la houle (amplifiée par l'absence de banquise côtière) et du dégel thermique.

Ce permafrost contient du méthane piégé depuis des millénaires. Sa libération crée une rétroaction supplémentaire : plus la banquise recule, plus les côtes se réchauffent, plus le permafrost dégèle, plus le méthane s'échappe, et plus l'atmosphère se réchauffe. Les boucles de rétroaction s'emboîtent comme des poupées russes, chacune amplifiant la précédente. C'est le même type de spirale que l'effondrement des puits de carbone terrestres documenté en 2023 : les mécanismes naturels qui régulaient le système se retournent contre lui.

Ce que projettent les modèles#

Le GIEC, dans son sixième rapport d'évaluation, considère comme probable un été arctique quasi sans glace avant 2050, quel que soit le scénario d'émissions. Zack Labe, climatologue chez Climate Central, qualifie la situation actuelle de « très alarmante ».

Quand je regarde les courbes de volume PIOMAS sur les cinquante dernières années, ce qui me frappe, ce n'est pas tant le niveau actuel que la forme de la courbe. Ce n'est pas une descente linéaire. C'est une accélération, une courbe qui se creuse. Et quand je superpose la courbe de volume avec celle du déséquilibre énergétique terrestre, les deux formes se répondent. Plus l'énergie s'accumule dans le système climatique, plus la banquise s'amincit.

Ce qui me semble acquis : le maximum hivernal continuera de reculer dans les décennies à venir. Les lois de la thermodynamique ne négocient pas. Ce qui me semble encore ouvert : la vitesse exacte du déclin, et surtout les seuils de basculement. Un été sans glace arctique modifierait les patrons de circulation atmosphérique de l'hémisphère nord, avec des conséquences sur les littoraux européens et les régimes de précipitations que nous commençons à peine à modéliser.

L'Union européenne anticipe un réchauffement de 3 degrés dans ses scénarios d'adaptation. À 3 degrés, la banquise arctique estivale n'est plus un objet de discussion ; elle n'existe plus.

Le 15 mars 2026, quand les capteurs satellites ont enregistré ce chiffre de 14,29 millions de kilomètres carrés, ils n'ont pas seulement mesuré une surface de glace. Ils ont mesuré l'écart entre ce que l'Arctique était et ce qu'il est en train de devenir. Cet écart grandit chaque année. Et pour l'instant, rien ne l'arrête.

Sources#

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