En janvier 2020, le GIEC posait un chiffre sur la table : 500 gigatonnes de CO₂. C'était le budget carbone restant pour garder une chance sur deux de ne pas dépasser 1,5 °C de réchauffement. Six ans plus tard, ce chiffre a fondu, les révisions se sont multipliées, et deux études récentes donnent des estimations qui ne concordent pas. Pour comprendre où en est ce compte à rebours, il faut dérouler la chronologie des mesures, avec leurs hypothèses, leurs divergences et ce qu'elles impliquent concrètement pour un pays comme la France.
2020 : la ligne de départ du GIEC#
Le sixième rapport d'évaluation du GIEC (AR6), publié entre 2021 et 2023 mais fondé sur des données arrêtées à janvier 2020, établissait deux estimations du budget carbone mondial pour 1,5 °C. Avec une probabilité de 50 %, il restait 500 Gt de CO₂ à émettre. Avec une probabilité de 67 %, ce chiffre tombait à 400 Gt.
Le Mercator Carbon Clock de Berlin, qui actualise ces données en temps réel, s'appuyait sur le scénario à 67 %. Sa projection : budget épuisé aux alentours de 2029-2030. Pour le seuil de 2 °C, le compteur affichait environ 1 150 Gt, soit une échéance autour de 2044.
Ces chiffres avaient le mérite d'être clairs. Ils allaient vite se compliquer.
2025 : deux études, deux chiffres#
Les données les plus récentes viennent de deux sources distinctes. Elles ne disent pas la même chose, et c'est là que ça devient intéressant.
L'Indicateurs du Changement Climatique Global (IGCC), publié en 2024 avec des données arrêtées à janvier 2025 et analysé par Smith et al. dans Earth System Science Data, estime le budget résiduel à 130 Gt de CO₂ pour une probabilité de 50 %. À 83 % de probabilité, il ne reste que 30 Gt. Ce seuil est probablement déjà dépassé au moment où j'écris ces lignes.
Le Global Carbon Budget 2025 (GCB), dont les résultats ont été publiés début 2026, arrive à une estimation différente : environ 170 Gt de CO₂ pour le même seuil de 1,5 °C à 50 %. Pour 1,7 °C, le budget grimpe à 525 Gt (une douzaine d'années au rythme actuel). Pour 2 °C : 1 055 Gt, soit environ 25 ans.
L'écart entre 130 Gt et 170 Gt n'est pas une erreur. Les deux études utilisent des méthodologies différentes et des dates de référence décalées. L'IGCC intègre des forçages radiatifs révisés ; le GCB utilise une approche d'inversion atmosphérique actualisée. Quand j'ai passé deux heures à comparer leurs tableaux de données, ce qui m'a frappé c'est que les deux convergent sur l'essentiel : entre trois et quatre ans au rythme d'émissions actuel.
Le réchauffement anthropique mesuré en 2024 atteint 1,36 °C selon le GCB 2025. Il ne reste que 0,14 °C de marge avant la limite.
Les émissions qui grignotent le compteur#
En 2025, les émissions mondiales de CO₂ issues des combustibles fossiles et du ciment ont atteint 38,1 Gt, un nouveau record, en hausse de 1,1 % par rapport à 2024 selon les données du Global Carbon Project. En ajoutant les émissions liées au changement d'affectation des sols (4,1 Gt), le total atteint environ 42,2 Gt par an.
La ventilation par source montre une dynamique qui ne faiblit pas. Le charbon progresse de 0,8 %, le pétrole de 1,0 %, le gaz naturel de 1,3 %. Aucun combustible fossile n'est en recul à l'échelle mondiale.
La répartition géographique raconte une histoire de concentration : la Chine pèse 32 % des émissions mondiales, les États-Unis 13 %, l'Inde 8 %, l'Union européenne 6 %. Les tendances récentes montrent la Chine à +0,4 %, les États-Unis à +1,9 %, l'UE à +0,4 %. La hausse américaine, dans un contexte de retrait de l'accord de Paris, pose des questions sur la crédibilité de l'effort collectif.
La question que les totaux mondiaux ne posent pas#
Les chiffres globaux masquent un problème que le cadre ECPC (Equal Cumulative Per Capita) de la CCNUCC met en lumière : la dette carbone historique. Si l'on répartit le budget restant de manière équitable par habitant, les économies avancées ont déjà un budget résiduel négatif. Elles ont consommé plus que leur part.
Concrètement, selon les données CCNUCC, certains pays développés s'apprêtent à utiliser jusqu'à cinq fois leur allocation équitable cumulée. Ce n'est pas un jugement moral ; c'est un calcul arithmétique. Et c'est ce calcul qui rend les négociations climatiques internationales si difficiles : les pays du Sud global n'ont pas les mêmes responsabilités historiques, mais subissent les mêmes conséquences.
Sur ce point, je n'ai pas de certitude quant à la solution. Compenser par des transferts financiers ? Ajuster les objectifs par pays ? Les deux approches ont des limites que les COP successives n'ont pas résolues.
Et la France dans cette arithmétique#
Le cas français illustre bien la complexité du sujet.
Les émissions territoriales en 2024 s'élèvent à 369 Mt de CO₂ équivalent, en baisse de 1,8 % selon le CITEPA. L'estimation pour 2025 tourne autour de 363 Mt, soit un recul supplémentaire de 1,6 %. La tendance est à la baisse. C'est un fait.
Le problème apparaît quand on regarde l'empreinte carbone, qui intègre les émissions importées. L'INSEE la chiffre à 563 Mt de CO₂ équivalent pour 2024, soit 8,2 tonnes par habitant. C'est le niveau le plus bas depuis 1990, en recul de 3,4 %. C'est aussi 28 % au-dessus de la moyenne mondiale de 6,4 tonnes par habitant. Les émissions importées représentent environ la moitié de l'empreinte totale : ce que la France ne produit plus sur son sol, elle le consomme via ses importations.
La SNBC 3, publiée le 12 décembre 2025, fixe un objectif de 279 Mt pour 2030, soit une réduction de 50 % par rapport à 1990. La neutralité carbone est visée pour 2050. C'est ambitieux. C'est aussi très loin de la trajectoire actuelle.
Le Haut Conseil pour le Climat, dans son avis du 12 mars 2026, salue les objectifs de la SNBC 3 mais émet des doutes sérieux sur leur crédibilité. L'écart entre la réduction nécessaire (4,5 % par an) et la réduction réelle (1,6 %) est considérable. Le HCC demande une feuille de route opérationnelle annuelle et un calendrier de sortie des fossiles secteur par secteur. La SNBC 3 n'est d'ailleurs pas encore formellement adoptée : la consultation publique court d'avril à mai 2026.
Ce que « budget épuisé » veut dire (et ne veut pas dire)#
Un point de clarification, parce que la confusion est fréquente dans la couverture médiatique : quand on dit que le budget carbone pour 1,5 °C est « épuisé », cela ne signifie pas que la température bondit instantanément à 1,5 °C au-dessus de la période préindustrielle. Cela signifie que la probabilité de rester sous ce seuil tombe en dessous du pourcentage choisi (50 %, 67 % ou 83 % selon les scénarios). Le système climatique a une inertie ; les effets des émissions cumulées s'étalent sur des décennies.
C'est à la fois rassurant et trompeur. Rassurant parce qu'il n'y a pas de « mur » climatique à une date précise. Trompeur parce que cette inertie rend les dépassements d'autant plus irréversibles : une fois le budget épuisé, revenir sous 1,5 °C exigerait des puits de carbone massifs qui n'existent pas encore à l'échelle requise.
Un compte à rebours, pas une date limite#
Pour comprendre la trajectoire du budget carbone, il faut remonter à ce qui a changé entre 2020 et 2026 : pas tant les émissions (qui ont continué d'augmenter) que la précision des mesures. Les satellites Copernicus, les inversions atmosphériques du GCB, les recalculs de forçage radiatif de l'IGCC ont resserré l'incertitude. Et quand l'incertitude se réduit, les nouvelles sont rarement bonnes.
Le budget pour 1,5 °C se compte en années, pas en décennies. Le budget pour 2 °C laisse un peu plus de marge, entre 25 et 30 ans, mais seulement si les émissions amorcent une décrue rapide. La France, malgré une trajectoire descendante, réduit ses émissions territoriales trois fois moins vite que ce que la SNBC 3 exige. Et son empreinte carbone réelle, imports compris, reste largement supérieure à la moyenne mondiale.
Reste à savoir si les consultations publiques de la SNBC 3, prévues au printemps 2026, produiront le calendrier sectoriel que le HCC réclame, ou si l'on en restera aux objectifs sans mode d'emploi.





