En 1816, l'éruption du Tambora plonge l'Europe dans une année sans été, les récoltes s'effondrent, et les émeutes de la faim se multiplient du Yorkshire à la Lombardie. Deux siècles plus tard, quand je lis les séries statistiques qui relient anomalies thermiques et taux de violence, ce parallèle historique me revient souvent. La question n'a pas changé : est-ce que la chaleur rend les sociétés plus violentes ? Les données disponibles en 2026 permettent de répondre avec plus de précision qu'à l'époque du Tambora, mais la réponse reste inconfortable pour ceux qui cherchent un lien simple.
La thèse : les chiffres sont là#
La méta-analyse de Hsiang, Burke et Miguel publiée dans Science en 2013 a posé le cadre. Soixante études compilées, couvrant des siècles et des continents : chaque déviation d'un écart-type dans les températures ou les précipitations est associée à une augmentation de quatre pour cent de la violence interpersonnelle et de quatorze pour cent des conflits intergroupes. Ces ordres de grandeur ont tenu.
Burke, Hsiang et Miguel ont actualisé en 2015 avec cinquante-cinq études. Les chiffres se sont affinés : plus 2,4 pour cent de violence interpersonnelle, plus 11,3 pour cent de conflits intergroupes par écart-type. Puis en 2024, Burke et ses collègues ont élargi à quatre-vingts études (publiées sur CEPR VoxEU) : un choc climatique modéré est associé à plus 2,5 pour cent de conflits intergroupes. Leur projection pour 2050 situe l'augmentation entre 4,9 et 9,8 pour cent des conflits de groupe.
Plus récemment, Chauhan et al. (2025, Western Journal of Emergency Medicine) ont trouvé qu'un degré Celsius supplémentaire est associé à une hausse de 1,64 pour cent de la violence interpersonnelle. Le lien statistique est robuste.
L'antithèse : corrélation, causalité et tout ce qui sépare les deux#
Sur ce point, je dois admettre que les données me mettent mal à l'aise. Le lien statistique existe. Mais le transformer en « le climat cause les guerres » est un raccourci que la littérature elle-même refuse de prendre.
Mach et al. (2019, Nature) ont interrogé onze experts du domaine. Leur conclusion : le climat a contribué à hauteur de trois à vingt pour cent du risque de conflit armé au siècle dernier. Trois à vingt pour cent. L'écart dit tout sur l'incertitude. Avec deux degrés de réchauffement, le risque augmenterait de treize pour cent ; avec quatre degrés, de vingt-six pour cent. Ces chiffres sont significatifs, mais ils placent le climat loin derrière les facteurs socioéconomiques, l'instabilité politique, les inégalités ethniques.
Le sixième rapport du GIEC (AR6, WG2, chapitre 7) le formule avec la prudence habituelle de l'institution : le climat a affecté les conflits, mais son influence est faible comparée aux facteurs socioéconomiques. Niveau de preuve : moyen.
L'exemple syrien est devenu un cas d'école, dans les deux sens du terme. La sécheresse de 2007-2009 a poussé environ 300 000 agriculteurs à quitter leurs terres. Ce fait est documenté. Mais le Kurdistan irakien a subi la même sécheresse sans connaître de migration massive ni de conflit. La différence : les politiques agricoles, les filets sociaux, les structures de gouvernance. La sécheresse a frappé ; ce sont les institutions qui ont cédé ou tenu.
Les quatre mécanismes : pas un, quatre#
Les chercheurs identifient quatre voies par lesquelles le climat peut amplifier la violence (j'insiste sur « amplifier », pas « causer »). Les chocs économiques agricoles réduisent les revenus et créent de la frustration. La compétition pour des ressources en déclin (eau, pâturages) exacerbe les tensions entre communautés. La migration climatique déplace des populations dans des zones déjà sous pression. Et la chaleur elle-même a un effet physiologique documenté sur l'agressivité.
Ces quatre mécanismes n'opèrent pas dans le vide. Ils interagissent avec la pauvreté, la gouvernance, les divisions ethniques. C'est ce qui rend le lien si difficile à isoler, et c'est pour ça que les fourchettes dans les études sont aussi larges.
Le Sahel : quand tous les mécanismes convergent#
Si un territoire concentre toutes les vulnérabilités, c'est le Sahel. Quatre-vingts pour cent des terres agricoles sont dégradées. Cinquante millions de personnes dépendent de l'élevage. Environ 4 millions de personnes étaient déplacées en octobre 2025, en hausse de soixante-six pour cent sur cinq ans. L'ONU projette 5,6 millions de déplacés fin 2026. Trente-deux millions de personnes ont besoin d'aide humanitaire, et l'appel du HCR (409,7 millions de dollars) n'est financé qu'à trente-deux pour cent.
Les 14 800 écoles fermées et les 900 centres de santé inaccessibles racontent une réalité où le conflit et la dégradation climatique se nourrissent mutuellement, dans une boucle que les politologues appellent le « piège conflit-climat ». Schleussner et al. (2016, PNAS) ont montré que vingt-trois pour cent des déclenchements de conflits dans les pays ethniquement fractionnés coïncident avec des catastrophes climatiques, contre neuf pour cent à l'échelle globale.
Je ne prétends pas que le Sahel confirme la thèse simple du « climat cause la guerre ». Le Sahel confirme que lorsqu'une société est déjà fragile, le stress climatique peut être l'étincelle. C'est différent. Et c'est suffisamment grave.
L'ampleur des déplacements : des chiffres qui écrasent le débat théorique#
Sur un sujet proche, découvrez notre article : Municipales 2026 : maires écolos battus, le climat perd ?.
L'IDMC (Internal Displacement Monitoring Centre) a publié son rapport GRID 2025. Les chiffres sont massifs. 83,4 millions de personnes déplacées internes fin 2024. Sur les mouvements de l'année, 45,8 millions sont liés à des catastrophes, dont 99,5 pour cent d'origine météorologique.
Pendant ce temps, ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project) rapporte une hausse de vingt-cinq pour cent des événements conflictuels en 2024 par rapport à 2023, et une augmentation de trente pour cent des morts (de 179 099 à 233 597). Eboreime et al. (Bulletin de l'OMS, 2025) projettent 85 millions de déplacements climatiques en Afrique subsaharienne d'ici 2050.
Quand on superpose ces deux jeux de données (déplacements climatiques en hausse, conflits en hausse), la tentation est forte de tracer une flèche causale directe. Les données racontent une autre histoire : elles montrent deux courbes qui montent en parallèle, dans des contextes où la pauvreté et la gouvernance défaillante sont les facteurs communs. La corrélation est réelle. La causalité directe, elle, reste partielle.
Ce que les filets sociaux changent#
Un point m'a surpris quand j'ai creusé la littérature sur les interventions. En Inde, au Mexique et en Indonésie, les programmes de protection sociale réduisent le lien entre stress climatique et violence. C'est un résultat qui devrait recevoir plus d'attention qu'il n'en reçoit. Si le lien climat-conflit passait principalement par la physiologie (la chaleur rend agressif), les filets sociaux n'y changeraient rien. Le fait qu'ils fonctionnent suggère que le chemin dominant passe par l'économie : perte de revenus, désespoir, recrutement par des groupes armés.
Le Pentagone l'a compris à sa manière. En octobre 2021, le département de la Défense américain a identifié onze pays à haut risque de déstabilisation par le climat. Collier et Hoeffler (2007) avaient déjà chiffré le coût d'une guerre civile type : moins quinze pour cent de PIB, 500 000 DALY par an (années de vie ajustées sur l'incapacité). Prévenir coûte moins cher que reconstruire. Ce n'est pas un slogan ; c'est de l'arithmétique.
Où je me situe dans ce débat#
Les canicules qui frappent la France ou les projections du PNACC-3 ne sont pas des abstractions pour un pays comme le nôtre. Mais la violence armée liée au climat se joue surtout ailleurs : dans les pays où l'État est faible, où l'agriculture est la colonne vertébrale économique, où les divisions communautaires préexistent.
Mon interprétation, après avoir passé des semaines dans ces méta-analyses : le climat est un multiplicateur de menaces, pas un déclencheur autonome. La formulation est moins spectaculaire qu'un titre « le climat provoque les guerres ». Elle est plus juste. Et elle pointe vers les interventions qui fonctionnent : renforcer les institutions, financer les filets sociaux, investir dans l'adaptation agricole dans les zones vulnérables, avant que la sécheresse ne devienne la dernière goutte.
Ce qui me trouble, c'est le décalage entre la sophistication de notre compréhension du problème et la faiblesse de la réponse. On sait que le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris complique la donne géopolitique. On sait quels pays sont à risque. On sait quelles interventions réduisent le lien. Les modèles de Burke projettent jusqu'à 9,8 pour cent de conflits de groupe en plus d'ici 2050. Et l'appel humanitaire pour le Sahel est financé à un tiers.
Les données ne mentent pas. Elles ne simplifient pas non plus.
Sources#
- Hsiang, Burke, Miguel (2013), Quantifying the Influence of Climate on Human Conflict, Science. science.org
- Burke, Hsiang, Miguel (2024), Climate change causes conflict: how policy can respond, CEPR VoxEU. cepr.org
- Chauhan et al. (2025), Western Journal of Emergency Medicine. pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- Mach et al. (2019), Climate as a risk factor for armed conflict, Nature. pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Schleussner et al. (2016), Armed-conflict risks enhanced by climate-related disasters, PNAS. pnas.org
- IDMC, Global Report on Internal Displacement 2025 (GRID 2025). internal-displacement.org
- ONU/UNHCR, situation Sahel octobre 2025. news.un.org
- Eboreime et al. (2025), Bulletin de l'OMS. pmc.ncbi.nlm.nih.gov
- The Conversation, Comment le réchauffement climatique nourrit la violence. theconversation.com
- The Conversation, La Syrie, une guerre climatique ? theconversation.com
- GIEC, AR6 WG2, chapitre 7
- Collier et Hoeffler (2007), coût des guerres civiles
- ACLED, Conflict Watchlist 2025. acleddata.com
- Pentagone (octobre 2021), rapport climat et sécurité nationale





