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Onze années record : la décennie la plus chaude jamais mesurée

Onze années record : la décennie la plus chaude jamais mesurée

Par Julien P.

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Julien P.

Quand j'ai superposé les courbes de température annuelle sur un tableur, de 2015 à 2025, ce qui m'a frappé n'est pas le sommet de la courbe. C'est l'absence de creux. Pas une seule année froide. Pas un seul répit. Onze années consécutives qui se classent toutes parmi les plus chaudes depuis que l'humanité mesure la température de sa planète, c'est-à-dire depuis 1850. Le rapport de la WMO publié le 23 mars 2026 (State of Global Climate 2025) et les données du service Copernicus C3S confirment ce que les séries brutes racontent depuis des mois : la décennie 2015-2025 n'a aucun équivalent dans les archives instrumentales.

Le point de départ : 2015 et la bascule#

Pour comprendre la perspective, il faut remonter à 2015. Cette année-là, la température moyenne mondiale franchit pour la première fois la barre symbolique de un degré au-dessus de la moyenne préindustrielle (1850-1900). Un El Niño puissant y contribue, mais l'anomalie dépasse ce que le seul cycle ENSO peut expliquer. Les climatologues le savent déjà : le forçage radiatif anthropique a pris le dessus sur la variabilité naturelle.

À partir de là, chaque année qui suit reste dans le haut de la distribution. 2016 bat le record absolu. Puis 2017, 2018, 2019 restent dans le peloton de tête, même sans El Niño marqué. 2020 égale quasiment 2016. Le schéma est net : il n'y a plus de retour à la « normale » d'avant 2015. La tendance de fond que les rapports du GIEC décrivaient comme probable est devenue la réalité mesurée.

2024 : l'année qui a tout dépassé#

2024 est l'année qui a cassé les compteurs. Copernicus a publié le bilan le 14 janvier 2026 dans son rapport Global Climate Highlights 2025 : l'anomalie annuelle moyenne atteint plus 1,60 degrés au-dessus de la référence préindustrielle (ERA5). C'est la première année civile à dépasser le seuil de plus 1,5 degré en moyenne annuelle.

Ce chiffre mérite qu'on s'y arrête. Plus 1,5 degré, c'est la limite que l'Accord de Paris avait fixée comme objectif ambitieux, celui que les négociateurs présentaient en 2015 comme le garde-fou. Le franchir sur une année isolée ne signifie pas qu'on a échoué au sens strict de l'Accord (qui se réfère à une moyenne sur environ vingt ans). Mais le signal est là.

Je dois être honnête sur un point qui m'a longtemps semblé contre-intuitif : la communauté scientifique elle-même n'attendait pas ce franchissement aussi tôt. Carlo Buontempo, directeur du Copernicus Climate Change Service, a qualifié le dépassement durable de plus 1,5 degré d'« inévitable ». Un sondage du Guardian révèle que seulement six pour cent des climatologues interrogés considèrent le seuil de 1,5 degré encore atteignable.

2025 : pas de répit malgré La Niña#

2025, année de transition vers un épisode La Niña, aurait pu marquer un léger recul. La Niña refroidit les eaux du Pacifique tropical et atténue temporairement les anomalies globales. C'est ce qui s'est passé, mais dans des proportions dérisoires.

La WMO, dans son rapport du 23 mars 2026, place 2025 à plus 1,43 degrés au-dessus de la référence préindustrielle (moyenne de huit jeux de données, avec une marge de plus ou moins 0,13 degré). Ce chiffre fait de 2025 la deuxième ou troisième année la plus chaude, selon le dataset retenu. La WMO estime la température absolue moyenne à 15,08 degrés Celsius (Copernicus/ERA5 donne 14,97 degrés, la différence reflétant les méthodologies).

Copernicus, avec son propre jeu de données ERA5, arrive à plus 1,47 degrés et classe 2025 comme troisième année la plus chaude. L'écart entre les deux sources tient à la méthodologie : la WMO agrège neuf datasets indépendants (dont ERA5, Berkeley Earth, NOAA, NASA GISTEMP), Copernicus s'appuie uniquement sur ERA5. L'ordre de grandeur reste le même. 2025 est 0,13 degré plus froide que 2024, et quasi ex-aequo avec 2023 (un écart d'environ 0,01 degré).

Ce qui m'a surpris en compilant ces séries, c'est à quel point une année La Niña en 2025 reste plus chaude que n'importe quelle année El Niño d'avant 2015. Le plancher a monté.

La moyenne triennale qui franchit le seuil#

Un chiffre du rapport WMO a reçu moins d'attention médiatique que le classement annuel, et il est pourtant plus significatif. La moyenne de la période 2023-2025 dépasse plus 1,5 degré. C'est la première fois qu'une période de trois ans consécutifs franchit ce seuil.

Encore une fois, ce n'est pas le « dépassement » au sens de l'Accord de Paris, qui repose sur une moyenne climatologique d'environ vingt ans. L'overshoot temporaire (dépasser le seuil pendant quelques années avant de redescendre) reste le scénario dominant dans la littérature. Mais la fenêtre pour que cet overshoot reste temporaire se réduit.

Les projections du GIEC dans l'AR6 prévoyaient un franchissement autour de 2030-2035 dans le scénario SSP2-4.5. On y est cinq ans en avance.

Le budget carbone : une horloge qui s'épuise#

Les données atmosphériques racontent la même histoire sous un autre angle. La concentration de CO2 a atteint 424,61 parties par million en moyenne annuelle pour 2024 (record). En mai 2025, le pic saisonnier a touché 430,2 ppm : c'est la première fois que la barre des 430 ppm est franchie (données NOAA/Scripps, Mauna Loa).

Le Mercator Research Institute on Global Commons and Climate Change (MCC Berlin) tient un compteur du budget carbone restant. Pour une chance sur deux de limiter le réchauffement à 1,5 degré, il reste environ 235 gigatonnes de CO2. Au rythme actuel des émissions mondiales, ce budget s'épuise en environ six ans. Pour une probabilité de 83 pour cent, il ne reste qu'environ 30 gigatonnes, un volume qui aurait été consommé courant 2025.

Sur ce point précis, j'ai un doute que je préfère exprimer plutôt que masquer. Le chiffre de 30 gigatonnes pour le scénario à 83 pour cent implique un épuisement si rapide qu'il pourrait déjà être dépassé au moment où vous lisez cet article. La marge d'erreur sur ces estimations budgétaires est elle-même significative, et les révisions entre les versions du GIEC le montrent. Ce que le chiffre dit avec certitude, c'est que la marge de manœuvre est quasi nulle.

Ce que le rapport WMO ajoute : l'océan comme témoin#

Le rapport WMO 2026 inclut pour la première fois une section dédiée au déséquilibre énergétique de la Terre. L'océan absorbe environ dix-huit fois la consommation énergétique de l'humanité, et plus de 91 pour cent de la chaleur excédentaire du système climatique est stockée dans les masses d'eau océaniques.

Ce déséquilibre est le moteur de fond du réchauffement observé. Tant qu'il persiste (et il persistera tant que les concentrations de gaz à effet de serre augmentent), la température de surface continuera de monter, avec ou sans El Niño, avec ou sans La Niña. Les oscillations naturelles modulent l'amplitude d'une année sur l'autre ; elles ne changent pas la trajectoire.

En replaçant cette donnée dans la perspective des onze années record, le tableau devient plus lisible. Les années « froides » récentes (comme 2021, influencée par La Niña) restent plus chaudes que les années « chaudes » des décennies précédentes. Le signal climatique a englouti le bruit de la variabilité naturelle.

Onze ans, et après#

Ce qui me frappe dans cette séquence de onze années, c'est l'inertie qu'elle révèle. Les négociations climatiques, les engagements de réduction, les NDC révisées : tout cela opère sur des horizons de cinq à dix ans. La physique du climat, elle, ne négocie pas de calendrier. Le CO2 émis aujourd'hui réchauffera la planète pendant des siècles. Le déséquilibre énergétique mesuré par la WMO en 2026 est la conséquence d'émissions cumulées depuis la révolution industrielle, pas seulement celles de l'année passée.

Si je regarde la courbe que j'ai construite, celle qui va de 2015 à 2025 sans un seul creux, la question qui se pose n'est pas « est-ce que ça va continuer ? ». La physique y répond : oui, tant que la concentration atmosphérique de CO2 augmente. La question est plutôt celle de la vitesse. Est-ce que les prochaines années vont s'empiler au-dessus de 2024, ou est-ce que le rythme de réchauffement va se stabiliser autour du plateau actuel ? Les modèles divergent. Les données, elles, n'ont pas encore montré de signe de ralentissement.

En 1992, lors du Sommet de la Terre à Rio, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques fixait l'objectif de « stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». On était à 356 ppm. Trente-quatre ans et 74 ppm plus tard, les onze années les plus chaudes de l'histoire se suivent sans interruption. La stabilisation n'a pas eu lieu. Ce que la prochaine décennie nous dira, c'est si l'accélération se poursuit ou si elle trouve un palier. Mais un palier à plus 1,5 degré, c'est déjà un monde différent de celui dans lequel nos infrastructures ont été conçues.

Sources#

  • WMO, State of Global Climate 2025 (publié le 23 mars 2026). wmo.int
  • Copernicus Climate Change Service (C3S), Global Climate Highlights 2025 (publié le 14 janvier 2026). climate.copernicus.eu
  • NOAA / Scripps Institution of Oceanography, Mauna Loa CO2 monthly data. gml.noaa.gov
  • MCC Berlin, Remaining Carbon Budget. mcc-berlin.net
  • Berkeley Earth, Global Temperature Report 2025
  • The Guardian, Survey of IPCC scientists on 1.5°C target (2024)
  • GIEC, AR6, WG1, Summary for Policymakers. ipcc.ch
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