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El Niño 2026 : un retour qui pourrait battre les records

El Niño 2026 : un retour qui pourrait battre les records

Par Julien P.

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Julien P.

Commençons par ce que l'on sait avec un degré de certitude élevé : El Niño va probablement revenir cet été. Pas « peut-être dans six mois si les conditions le permettent ». Les quatre principaux centres de prévision (WMO, NOAA, ECMWF, IRI Columbia) convergent tous vers un épisode El Niño d'ici juin-août. Et l'ECMWF, le modèle européen qui a le meilleur track record sur les prévisions saisonnières, donne une probabilité de quatre-vingt-dix-huit pour cent pour un épisode au moins modéré d'ici août. Quatre-vingt-dix-huit pour cent. À ce niveau-là, on ne parle plus de scénario ; on parle de calendrier.

Ce qui est moins certain, et c'est là que les choses deviennent vraiment intéressantes pour quiconque suit les courbes de température, c'est l'intensité. Fort ? Super ? Les modèles divergent, et la différence entre les deux n'est pas anecdotique.

Le verdict des modèles : un consensus rare#

En mars, l'indice Niño 3.4 (la mesure de référence des températures de surface dans le Pacifique tropical central) est à zéro degré d'anomalie. Neutre. La Niña qui traînait depuis fin 2024 s'est dissipée, et le Pacifique tropical est dans cet entre-deux que les climatologues appellent la phase neutre de l'ENSO.

Mais sous la surface, les données racontent une autre histoire.

La NOAA signale que les eaux chaudes dominent une grande partie du bassin sous-marin, avec une progression vers l'est. L'ECMWF a détecté trois ondes de Kelvin significatives depuis le début de l'année, ces vagues de chaleur sous-marines qui poussent l'eau chaude accumulée dans le Pacifique ouest vers le centre et l'est du bassin. Trois ondes de Kelvin en quelques mois, c'est le signal physique le plus fiable qu'on connaisse pour annoncer un El Niño en formation.

Pour donner une perspective, quand j'ai reconstitué la chronologie des signaux précurseurs avant l'épisode de 2015-2016 (le plus fort jamais enregistré, avec un pic à +2,6 °C sur l'indice ONI), le nombre d'ondes de Kelvin dans la phase de « recharge » était comparable à ce qu'on observe maintenant. Ça ne garantit rien sur l'intensité finale ; les dynamiques atmosphériques peuvent freiner ou amplifier le processus. Mais le réservoir de chaleur est là.

La fourchette : de modéré à record#

Les probabilités publiées ne sont pas homogènes d'une institution à l'autre, et c'est normal. Chaque centre utilise des modèles différents, des ensembles statistiques différents, des fenêtres temporelles différentes. Voici ce qui ressort de la compilation que j'ai faite à partir des bulletins de mars :

L'IRI Columbia donne entre soixante-douze et quatre-vingts pour cent de probabilité d'El Niño à partir de mai-juillet. La NOAA monte à soixante-deux pour cent pour juin-août, avec une persistance élevée jusqu'à fin d'année. L'ECMWF est le plus affirmatif : quatre-vingt-dix-huit pour cent pour un épisode modéré, quatre-vingts pour cent pour un épisode fort (Niño 3.4 supérieur ou égal à +1,5 °C), et vingt-deux pour cent pour un super El Niño (supérieur ou égal à +2,0 °C). La NOAA est plus prudente sur le fort : une chance sur trois environ pour octobre-décembre. AccuWeather, via Alex DaSilva, estime le scénario super à quinze pour cent en fin de saison.

Nuançons toutefois : les chiffres de l'ECMWF circulent via une source secondaire (Commodity Board), pas directement du centre européen. Et un seul modèle, même performant, reste un seul modèle. Les probabilités IRI et NOAA, construites sur des multi-modèles, sont plus conservatrices, et probablement plus robustes.

Ce que je retiens de cette compilation : un El Niño modéré à fort est quasi certain. Un super El Niño reste minoritaire mais pas marginal, entre quinze et vingt-deux pour cent selon les sources. C'est un cinquième de chance d'égaler ou dépasser 2015-2016.

La mécanique : pourquoi ça part maintenant#

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à la La Niña de 2024-début 2025. Pendant un épisode La Niña, les alizés soufflent plus fort que d'habitude, poussant les eaux chaudes de surface vers le Pacifique ouest, du côté de l'Indonésie et de l'Australie. Cette eau chaude s'accumule. En profondeur, c'est une immense réserve d'énergie thermique qui se constitue, ce que les océanographes appellent la « recharge ».

Quand les alizés faiblissent (c'est ce qui se passe en ce moment), cette chaleur piégée commence à migrer vers l'est, transportée par les fameuses ondes de Kelvin. Elle remonte progressivement vers la surface dans le Pacifique central et oriental. C'est la bascule. Les eaux de surface se réchauffent, l'atmosphère au-dessus réagit (moins de nuages, plus de convection), et la boucle s'auto-entretient pendant des mois.

Le mécanisme n'a rien de mystérieux. Il est documenté depuis les années 1960. Ce qui change, c'est le contexte dans lequel il se déclenche.

Le contexte de fond : un océan déjà surchargé#

Et c'est là que l'analyse devient moins confortable.

El Niño ne crée pas de chaleur. Il redistribue la chaleur qui est déjà stockée dans l'océan Pacifique. Quand l'eau chaude remonte en surface et libère son énergie vers l'atmosphère, la température globale augmente temporairement de 0,1 à 0,2 °C.

Le problème, c'est que le point de départ n'est plus le même qu'en 1997 ou même en 2015. La WMO estime que le réchauffement structurel (la part purement anthropique, hors variabilité naturelle) atteignait environ +1,3 °C en 2024. Les onze années les plus chaudes jamais mesurées couvrent la période 2015-2025 sans interruption. L'océan a absorbé seize zettajoules de chaleur supplémentaire rien qu'en 2024, dans les deux mille premiers mètres de profondeur. Plus de quatre-vingt-dix pour cent de l'excès de chaleur du système climatique est stocké dans l'eau.

Quand j'ai superposé sur un graphique les anomalies Niño 3.4 des cinq derniers épisodes El Niño avec la température globale annuelle, ce qui frappe, c'est le décalage de la ligne de base. L'El Niño de 1997-1998, avec un pic ONI à +2,3 °C, a produit une anomalie globale d'environ +0,9 °C au-dessus du préindustriel (données NASA GISS, référentiel 1880-1920). Celui de 2015-2016, avec un pic ONI record à +2,6 °C, a poussé 2016 à environ +1,3 °C. L'épisode de 2023-2024, classé parmi les cinq plus forts, a propulsé 2024 à +1,55 °C. À chaque cycle, la même amplitude d'El Niño produit un sommet plus haut, parce que le plancher monte.

2026 ou 2027 : où se situe le vrai pic ?#

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Un point que les gros titres escamotent souvent : El Niño a un effet retardé sur la température globale. Le pic de l'indice Niño 3.4 (dans l'océan) précède le pic de température de l'air de six à neuf mois. C'est l'inertie thermique du système.

Concrètement, si l'El Niño atteint son maximum entre octobre et décembre (c'est le scénario le plus probable d'après la NOAA), le pic de température globale se situera vers le printemps ou l'été 2027. C'est pour ça que la plupart des climatologues qui s'expriment sur le sujet pointent vers 2027, pas 2026, comme année potentiellement record.

James Hansen, de Columbia University, projette un pic autour de +1,7 °C au-dessus de la référence 1880-1920 en 2027 si El Niño est fort. Zeke Hausfather (Berkeley Earth) estime que 2027 est « de plus en plus probable comme année la plus chaude jamais enregistrée ». Ben Noll, météorologue au Washington Post, parle d'une « probabilité croissante ». Paul Pastelok d'AccuWeather situe le début d'El Niño « cet été, début à mi-saison ».

La projection de Hansen à +1,7 °C reste spéculative (un seul scientifique, un scénario dépendant de l'intensité réelle). Mais le raisonnement sous-jacent est solide : le taux de réchauffement structurel qu'il utilise (0,31 °C par décennie) est cohérent avec ce que les données Copernicus montrent sur la dernière décennie.

Sur ce point, je ne tranche pas. Le +1,7 °C est une borne haute, pas une prévision médiane. Mais même un El Niño modéré, sur un plancher à +1,3 °C de réchauffement structurel, mettrait 2027 dans la zone des +1,5 °C en moyenne annuelle. C'est-à-dire au-dessus de ce que l'Accord de Paris considère comme la ligne rouge.

Et la France dans tout ça ?#

La réponse honnête est : on ne sait pas très bien. Le lien atmosphérique entre El Niño et le climat européen est faible et encore débattu dans la communauté scientifique. L'Europe est ce qu'on appelle un « téléconnecteur faible » d'El Niño, contrairement à l'Australie, l'Asie du Sud-Est ou l'Amérique du Sud, où les effets sont directs et documentés depuis des décennies.

Ce que Météo-Paris indique : El Niño tend à favoriser des flux d'ouest perturbés et relativement doux en hiver sur l'Europe. Pour l'été, les conséquences sont plus incertaines, pas de schéma clair. Les conditions générales pointent vers un été plus chaud et plus sec que la normale, mais c'est davantage le réchauffement de fond qui pèse que la téléconnexion avec le Pacifique tropical.

En pratique, l'impact principal d'El Niño sur la France passera par la hausse globale des températures : le +0,1 à +0,2 °C de bonus El Niño s'ajoute au réchauffement structurel, et cette somme se traduit par des vagues de chaleur plus précoces et plus intenses, comme celles que l'Arizona vient de subir en mars. La France n'est pas l'Arizona. Mais les canicules de 2003, 2019, 2022 et 2025 montrent que le territoire n'a pas besoin d'une téléconnexion tropicale directe pour souffrir de la chaleur.

Ce que les chiffres ne disent pas#

J'ai passé deux jours à compiler ces données, à croiser les bulletins NOAA, WMO, ECMWF, IRI, les publications de Hansen, les analyses AccuWeather. Chaque source a sa méthodologie, ses biais, ses intervalles de confiance. Le consensus est réel : El Niño revient, probablement fort, possiblement record. Mais le « possiblement record » repose sur des queues de distribution statistique, pas sur des certitudes.

Ce qui me met mal à l'aise, et c'est peut-être la chose la plus utile que je puisse écrire ici, c'est que même le scénario « modéré » est inquiétant. Un El Niño modéré en 2026, suivi d'un pic de chaleur en 2027, sur un plancher de +1,3 °C de réchauffement structurel, avec un océan qui a absorbé seize zettajoules supplémentaires rien que l'année dernière ; ça suffit pour que 2027 soit dans la course au record absolu. On n'a pas besoin d'un super El Niño pour que les compteurs s'affolent. Le plancher a monté. Chaque nouveau cycle part de plus haut.

Le budget carbone restant pour avoir une chance sur deux de limiter le réchauffement à +1,5 °C est d'environ cent trente gigatonnes de CO2, selon les indicateurs IGCC 2024. Au rythme actuel d'environ quarante-deux gigatonnes par an, c'est un peu plus de trois ans. Pour une probabilité de quatre-vingt-trois pour cent, le budget était d'environ trente gigatonnes ; il est probablement déjà épuisé.

Je relis ces chiffres et j'ai du mal à ne pas les trouver écrasants. Sauf que l'effroi ne change rien. Ce qui change quelque chose, c'est de comprendre que la fenêtre entre « on peut encore agir » et « on gère les conséquences » se referme à chaque cycle ENSO. Le prochain commence maintenant.

Sources#

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