L'été 2025, la France enregistrait son troisième été le plus chaud ; vingt-sept jours de canicule, des records de température dans plusieurs villes, une anomalie de juin frôlant les trois virgule trois degrés au-dessus de la normale. Un an plus tard, les modèles de prévision saisonnière dessinent un tableau qui pourrait rendre ce bilan presque ordinaire. Pour comprendre ce qui se prépare, il ne suffit pas de regarder les courbes de température ; il faut descendre sous la surface du Pacifique, là où une onde de chaleur massive progresse depuis des semaines vers l'est.
Ce que les modèles annoncent pour la France#
Commençons par ce qui intéresse directement quiconque planifie un été en France, avant de plonger dans la mécanique océanique qui conditionne tout le reste.
Météo-France, dans ses tendances pour le trimestre avril-mai-juin, identifie le scénario chaud comme le plus probable. Les modèles américains projettent une anomalie d'environ un degré au-dessus de la normale pour le trimestre estival ; les modèles européens convergent vers une fourchette entre zéro virgule cinq et un degré sur la même période. MeteoNews affine avec des chiffres mensuels : un virgule cinq degré d'excédent en juin, deux degrés en juillet. Ces prévisions mensuelles sont plus incertaines que les moyennes trimestrielles, mais elles pointent vers un pic de chaleur dès le cœur de l'été.
Un bémol, quand même : ces anomalies ne signifient pas que chaque journée sera caniculaire. Elles décrivent une moyenne. La vraie question, celle qui conditionne les impacts sanitaires et agricoles, concerne la distribution des extrêmes. Et c'est là que le contexte global entre en jeu.
L'onde Kelvin : le signal sous la surface#
Sous la surface du Pacifique tropical, entre cent et deux cent cinquante mètres de profondeur, une masse d'eau anormalement chaude se déplace vers l'est. Les océanographes appellent ce phénomène une onde de Kelvin subsurface. C'est le signal physique le plus fiable dont on dispose pour anticiper la formation d'un épisode El Niño.
L'origine de cette onde remonte à La Niña de 2024, quand les alizés renforcés ont poussé des quantités considérables de chaleur vers le Pacifique ouest. Cette chaleur accumulée constitue ce que les climatologues appellent la phase de recharge. Quand les alizés faiblissent, et c'est précisément ce qu'on observe en ce moment, l'énergie stockée commence à migrer vers l'est, portée par ces ondes de Kelvin. Elle remonte progressivement en surface dans le Pacifique central et oriental, amorçant la bascule vers El Niño.
L'indice Niño 3.4 hebdomadaire se situe actuellement autour de moins zéro virgule cinq degré selon le CPC de la NOAA, et à zéro degré selon l'IRI de Columbia au onze mars. La phase neutre est en cours. Mais l'ampleur de l'onde Kelvin observée suggère que cette neutralité ne durera pas.
Trois centres, trois lectures du risque#
Le retour d'El Niño n'est pas le vrai sujet. Le vrai sujet, c'est le désaccord entre les institutions qui le prévoient.
La NOAA (bulletin du douze mars) estime à soixante-deux pour cent la probabilité d'un épisode El Niño en juin-juillet-août, toutes intensités confondues. Pour un épisode fort (Niño 3.4 supérieur ou égal à un virgule cinq degré), elle situe la probabilité autour de trente-trois pour cent, mais en octobre-novembre-décembre, quand l'épisode atteindrait sa maturité. C'est une lecture prudente, construite sur un ensemble multi-modèles.
L'IRI de Columbia (bulletin du dix-neuf mars) monte à quatre-vingts pour cent de probabilité d'El Niño en juin-juillet-août, mais toutes intensités confondues, avec vingt pour cent de chances de conditions neutres. Il ne ventile pas par intensité de la même façon.
L'ECMWF, via une source secondaire (Commodity Board, neuf mars), pousse les chiffres plus loin : quatre-vingt-dix-huit pour cent pour un épisode au moins modéré, quatre-vingts pour cent pour un épisode fort, et vingt-deux pour cent pour un super El Niño (Niño 3.4 supérieur ou égal à deux degrés). Paul Pastelok d'AccuWeather, de son côté, parle d'un El Niño "modéré à possiblement fort cet automne-hiver".
J'ai longtemps hésité à donner plus de poids aux chiffres ECMWF. Ce serait trop simple de conclure que l'ECMWF a raison et que la NOAA se trompe. Les chiffres ECMWF circulent via une source secondaire, pas directement depuis le centre européen. Et un seul modèle, même performant, reste un seul modèle. Les estimations multi-modèles de la NOAA et de l'IRI sont plus conservatrices, et probablement plus robustes.
Ce qui fait consensus : El Niño arrive. Ce qui reste incertain : son intensité finale.
Super El Niño : ce que l'histoire nous apprend#
Les seuils de l'indice ONI (Oceanic Niño Index) structurent la classification : faible entre zéro virgule cinq et zéro virgule neuf degré, modéré entre un et un virgule quatre degré, fort entre un virgule cinq et un virgule neuf degré, très fort (ou "super") à partir de deux degrés.
L'histoire récente compte quatre super El Niño : 1982-1983 (ONI de deux virgule deux degrés), 1997-1998 (deux virgule quatre degrés), 2015-2016 (deux virgule six degrés) et 2023-2024 (deux degrés pile). Chacun de ces épisodes a laissé une empreinte planétaire mesurable : records de température globale, sécheresses en Australie et en Asie du Sud-Est, inondations en Amérique du Sud, et perturbation des moussons indiennes.
Avec vingt-deux pour cent de probabilité selon l'ECMWF, le scénario super El Niño pour 2026 n'est pas le plus probable. Mais un cinquième de chance n'est pas marginal. Et même un épisode "seulement" fort suffirait à modifier la donne thermique globale, en libérant vers l'atmosphère une part de la chaleur océanique accumulée pendant la phase de recharge.
France et El Niño : une téléconnexion faible#
Un point que les projections saisonnières tendent à escamoter : la relation entre El Niño et le climat européen est faible et indirecte. Météo-France le dit sans ambiguïté : l'Europe est "une des régions les moins affectées" par les téléconnexions ENSO. L'Australie, l'Asie du Sud-Est, l'Amérique du Sud subissent des impacts directs et documentés depuis des décennies ; l'Europe, beaucoup moins.
Le mécanisme possible passe par le jet stream. Un El Niño marqué peut modifier la position et l'intensité du courant-jet, créant des situations de blocage atmosphérique. Ces blocages sont précisément ce qui produit les canicules prolongées (masse d'air piégée, sans renouvellement) ou, à l'inverse, des épisodes de pluies persistantes. Mais le lien n'est pas déterministe ; c'est une modulation statistique, pas un mécanisme causal direct.
En d'autres termes : El Niño ne provoquera pas les canicules en France. Le réchauffement de fond, lui, y contribue directement. L'été 2025 en est la démonstration la plus récente : troisième plus chaud, déficit pluviométrique de quinze pour cent, record nocturne de vingt-huit virgule sept degrés à Nice. Et 2025 n'était même pas un été El Niño.
Le plancher qui monte#
Pour comprendre pourquoi les prévisions estivales inquiètent même sans super El Niño, il faut regarder le plancher à partir duquel les anomalies se calculent.
La France a enregistré en 2025 sa quatrième année la plus chaude. Le record absolu national reste les quarante-six degrés de Vérargues (Hérault) en juin 2019. L'anomalie de juin 2025, à trois virgule trois degrés au-dessus de la normale, s'est approchée du record de juin 2003 (trois virgule six degrés). Les données Copernicus montrent que les onze années les plus chaudes jamais enregistrées couvrent la période 2015-2025.
Ce contexte transforme chaque anomalie saisonnière, même modeste, en risque amplifié. Un excédent d'un degré sur le trimestre estival, c'est le chiffre médian des modèles actuels, ne semble pas spectaculaire sur le papier. Mais appliqué à une ligne de base déjà élevée, il produit des vagues de chaleur plus précoces et plus intenses, avec des nuits qui ne refroidissent plus suffisamment pour que les organismes récupèrent.
Ce que l'on sait, ce qu'on ignore, ce qu'on craint#
Je voudrais être limpide sur les niveaux de certitude, parce que la tentation de confondre prévision saisonnière et prophétie est réelle.
Les faits acquis : El Niño se forme. L'onde Kelvin subsurface est massive. Les trois principaux centres de prévision convergent vers une probabilité majoritaire d'épisode El Niño d'ici l'été. La France devrait connaître un été plus chaud que la normale.
Reste une zone d'ombre large : l'intensité finale de l'épisode (la fourchette va de modéré à super), l'impact précis sur le jet stream européen, la distribution exacte des extrêmes de chaleur en France (canicules concentrées ou réparties).
Et puis il y a ce qui m'inquiète, et c'est peut-être la chose la plus utile que je puisse formuler ici : que la conjonction d'un El Niño au moins modéré et d'un plancher climatique historiquement élevé produise un été ponctué d'épisodes intenses et précoces. La France n'a pas besoin d'une téléconnexion tropicale directe pour battre des records ; le réchauffement structurel suffit. El Niño, s'il est fort, n'est qu'un amplificateur sur une tendance qui se suffit à elle-même.
Les modèles sont des probabilités, pas des verdicts. Mais les probabilités, quand elles pointent toutes dans la même direction, méritent qu'on les prenne pour ce qu'elles sont : un avertissement.
Sources#
- NOAA CPC, ENSO Diagnostic Discussion (mars 2026). cpc.ncep.noaa.gov
- IRI Columbia, ENSO Forecast (mars 2026). iri.columbia.edu
- ECMWF via Commodity Board, El Niño Forecast 2026. commodity-board.com
- GGWeather, Oceanic Niño Index History. ggweather.com
- Météo-Paris, La France s'oriente-t-elle vers un été caniculaire ? (mars 2026). meteo-paris.com
- Météo-France, L'été 2025 au 3e rang des étés les plus chauds (2025). meteofrance.com
- Image : Comparing Sea Level During El Niño Events (Credit: NASA/JPL-Caltech, domaine public)





