Pour saisir ce qui se joue autour de la géo-ingénierie solaire en 2026, il faut d'abord remonter à 1991 : cette année-là, le Pinatubo explose aux Philippines. Dix-sept mégatonnes de dioxyde de soufre crépitent dans la stratosphère. Les modèles climatiques notent quelque chose de rare. La Terre refroidit. Pas dramatiquement, mais visiblement : entre zéro virgule cinq et zéro virgule six degré Celsius pendant deux ou trois ans. Assez pour que les glaciers ralentissent leur fonte, assez pour que les récoltes souffrent moins de la chaleur. Les scientifiques regardent ces données avec une sorte de fascination trouble, comme on regarderait une clé volée mais qui ouvre vraiment la porte.
La géo-ingénierie solaire reprend cette idée : injecter des aérosols dans la stratosphère (carbonate de calcium, particules de soufre) pour réfléchir une fraction du rayonnement solaire. Science-fiction ? Non. Techniquement faisable. Coût raisonnablement bas : autour de deux milliards deux cent cinquante millions de dollars par an pour les quinze premières années. Pour contextualiser, c'est moins que ce que les États-Unis dépensent en une semaine pour la défense, et dérisoire comparé aux dommages climatiques estimés entre dix-neuf mille et cinquante-neuf mille milliards de dollars d'ici 2050.
Mais voilà où ça devient compliqué. Et où j'ai moins de certitudes.
L'expérience qui n'a pas eu lieu#
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Finance climatique : stress-tests et risques physiques.
En mars 2024, l'Université de Harvard annule SCoPEx, son projet emblématique de ballon stratosphérique : du carbonate de calcium, test micro-échelle (~100g de particules), une mesure directe de comment les aérosols se comportent là-haut. L'équipe de Frank Keutsch avait travaillé des années sur ce protocole. Les raisons de l'abandon : engagement public insuffisant du comité consultatif, opposition du Conseil Sámi, pression de groupes environnementaux. L'Université choisit de ne pas batailler.
Pourquoi c'est important ? Parce que SCoPEx était ce qui ressemblait le plus à de la gouvernance. Un projet américain, sous contrôle universitaire, au vu de tous, avec des mécanismes de consultation. C'était fragile, mais c'était quelque chose. Son annulation ferme une porte.
Juste après, elle en ouvre une autre, beaucoup moins contrôlée.
Quand les démarrages agissent seuls#
Make Sunsets, une startup du Dakota du Sud, lance des ballons remplis de dioxyde de soufre. Plus de 120 lancements. Pas de gouvernance mondiale, pas de gouvernance nationale vraiment : elle opère depuis les États-Unis, vend des « crédits de refroidissement », et l'EPA doit envoyer une demande d'information en avril 2025 parce qu'elle ne sait même pas où les ballons montent, d'où vient le SO2, ou si quelqu'un a coordonné. Ce détail m'a frappé : le gouvernement fédéral américain ignore où se disposent les aérosols. C'est très 2026.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur PNACC-3 : plan d'adaptation climatique décrypté.
Le Mexique avait interdit l'activité en janvier 2023, après les premiers lancements en Basse-Californie. Make Sunsets opère depuis les États-Unis de toute façon. Qui contrôle la stratosphère ? Personne n'a l'air de savoir.
Les 500 qui disent non#
En janvier 2022, cinq cent treize scientifiques de soixante et un pays ont signé une lettre ouverte. Leurs cinq engagements : interdire le financement public à la géo-ingénierie solaire, interdire les expériences en plein air, refuser les brevets, ne pas déployer, s'opposer à l'institutionnalisation (via le GIEC, par exemple). C'est une posture défensive claire. Pas « peut-être jamais », mais « arrêtez maintenant ».
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur PNACC 3 : adaptation climatique scénario +4 °C.
Les motifs ? Multiple. Domine la peur de la gouvernance elle-même. Si on commence à injecter, comment arrête-t-on ? Qui commande ? Qui assume les externalités sur les pays pauvres (car les impacts ne sont pas uniformes : la mousson indienne peut se décaler, les pluies en Afrique varier). On appelle ça le « termination shock » ; si on déploie massivement pendant vingt ans, puis qu'on arrête, les températures rebondissent d'un coup vers le niveau qu'elles auraient atteint sans SAI. Un choc climatique involontaire, mais provoqué.
Rien que cette année, un cas de termination shock involontaire s'est produit. Le Règlement IMO 2020 impose aux navires de réduire les émissions de soufre de quatre-vingts pour cent. Résultat : l'océan mondial reçoit moins de SO2 réfléchissant, donc plus de chaleur directe. Forçage radiatif entre 0,07 et 0,2 watts par mètre carré. C'est la première démonstration empirique que réduire la pollution peut réchauffer le climat, une perversion glacée de la conscience environnementale.
Les chiffres qui justifieraient l'action#
Une étude de Georgia Tech, publiée fin 2024 dans la PNAS, publie des chiffres importants. Refroidir de un degré Celsius via injection stratosphérique sauverait quatre cent mille vies par an, des vies perdues à cause de la chaleur extrême. Le rapport bénéfices-risques calculé : treize vies sauvées pour une vie perdue (considérant la pollution au SO2 et le dommage à la couche d'ozone). Treize à un. Difficile d'ignorer cela moralement.
Sauf que (et c'est ici que les chiffres deviennent traîtres) ce calcul repose sur deux suppositions majeures : que la gouvernance existe (elle n'existe pas), et que les bénéfices se distribuent équitablement (pas d'évidence). On pense au Pinatubo : oui, refroidissement global observable, mais pas uniforme. Le trou d'ozone a explosé en 1992, vingt-sept millions de kilomètres carrés, record planétaire. Les dommages UV n'ont pas été globalement répartis.
Citer le chiffre « quatre cent mille vies sauvées » sans préciser « à condition que personne ne fasse de politique avec ça » omet une réalité statistique, même involontairement.
L'architecture de l'absence#
L'ONU a échoué à encadrer la SAI. En février-mars 2024, lors de l'UNEA-6 à Nairobi, la Suisse (soutenue par Monaco, la Guinée, la Géorgie, le Sénégal) propose une résolution. L'Afrique, unie, s'y oppose farouchement : Djibouti mène, Fidji, Vanuatu, le Mexique, le Pakistan, la Colombie rejoignent. Pas de consensus. La résolution se retire le vingt-huit février.
En juillet 2025, la Conférence ministérielle africaine sur l'environnement (AMCEN) réaffirme : rejet sans équivoque des technologies SRM.
Depuis 2010, la Convention sur la diversité biologique impose un moratoire de facto. C'est une ligne de défense morale, pas légale. Les startups ne lisent pas les moratoires de facto.
On se retrouve avec une anomalie institutionnelle : une technologie potentiellement planétaire, pas de gouvernance mondiale acceptée, des entités fragmentées (scientifiques, États du Nord, États du Sud, entreprises privées) qui parient sur des visions incompatibles de ce qu'est un climat acceptable. Harvard recule. EPA envoie des lettres formelles. Make Sunsets opère. C'est la paralysie par défaut.
Ce qui reste sans réponse#
Je viens de relire l'ensemble des données. Une question persiste, sans confortable réponse : où se situe la limite entre l'aversion au risque et l'inaction qui devient, elle aussi, un choix ?
Les dommages climatiques s'accélèrent. Pas d'accord de Paris respecté pour rester à 1,5 degré Celsius (le reste que deux milliards de tonnes de CO2 par an, c'est rien face aux émissions actuelles). L'adaptation coûte plus cher chaque année. Les réfugiés climatiques bougent. Pendant ce temps, la gouvernance de la SAI reste une coquille vide, et ce qui existe de SAI à l'état de déploiement réel c'est Make Sunsets, qui vend de l'optimisme en ballons dans le ciel sans que personne ne sache vraiment ce qu'il y a dedans.
Un Plan B sans gouvernance vaut-il mieux que pas de Plan B du tout ? La question est légitime. Mais aujourd'hui, ce n'est pas ce débat qui a lieu. C'est juste un vide en train de se remplir de mauvais acteurs.
Sources#
- Scientific American: High-Profile Geoengineering Experiment Shuts Down
- EPA: EPA Demands Answers from Unregulated Geoengineering Start-up Launching Sulfur Dioxide
- Lettre ouverte Non-Use Agreement
- PNAS / Georgia Tech: Solar Geoengineering Could Save Lives a Year
- USGS: The Atmospheric Impact of the 1991 Mount Pinatubo Eruption
- Nature Communications: IMO 2020 and Termination Shock





