Aller au contenu
GHGSat et MethaneSAT : quand les satellites traquent le méthane fossile

GHGSat et MethaneSAT : quand les satellites traquent le méthane fossile

Par Julien P.

7 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Julien P.

Pour comprendre ce qui s'est joué dans la surveillance du méthane ces dix dernières années, il faut remonter à une époque où les inventaires d'émissions reposaient presque exclusivement sur des déclarations. Les exploitants de puits de pétrole, de gazoducs et de mines de charbon fournissaient des estimations, souvent basées sur des facteurs d'émission génériques, que les agences nationales compilaient dans des rapports annuels. Personne, ou presque, ne vérifiait depuis le ciel. Quand Stéphane Germain a fondé GHGSat à Montréal en 2011 avec l'idée de pointer un spectromètre infrarouge depuis l'orbite basse vers des installations individuelles, le projet ressemblait davantage à un pari d'ingénieur qu'à une infrastructure de surveillance mondiale. Quinze ans plus tard, les données racontent une autre histoire : celle d'un écart de 80 % entre ce que les pays déclarent émettre et ce que les satellites mesurent.

Le problème que personne ne voyait (faute de le mesurer)#

Le méthane est responsable d'environ 30 % du réchauffement total depuis le début de l'ère industrielle. Son potentiel de réchauffement global sur vingt ans atteint 82,5 fois celui du CO₂ selon le sixième rapport du GIEC ; sur cent ans, 29,8 fois. Ces ordres de grandeur sont connus. Ce qui l'est moins, c'est l'ampleur du décalage entre les inventaires officiels et la réalité mesurée. L'Agence internationale de l'énergie estime que les émissions fossiles de méthane dépassent 120 millions de tonnes par an, sur un total mondial d'environ 610 millions de tonnes. Et l'écart entre les déclarations nationales et les mesures indépendantes atteint 80 %.

J'ai passé un bon moment à essayer de comprendre pourquoi un tel gouffre. La réponse est à la fois banale et accablante : les facteurs d'émission utilisés dans les inventaires nationaux sont des moyennes statistiques, pas des mesures. Un puits de gaz au Turkménistan et un autre au Texas utilisent parfois le même coefficient, alors que les fuites réelles varient d'un facteur dix selon l'état de l'infrastructure, la maintenance, la pression du réservoir. Tant qu'on ne regarde pas installation par installation, on ne voit rien. Et pendant longtemps, personne ne regardait. Zéro contrôle.

GHGSat : seize satellites, trente mètres de résolution#

Le premier satellite GHGSat, baptisé Claire, a été lancé le 21 juin 2016. Un engin de quinze kilogrammes, un champ de vision d'environ 12 sur 12 kilomètres, et une résolution au sol d'environ 30 mètres. Suffisant pour isoler une installation industrielle spécifique, pas simplement une région. Fin 2025, la constellation comptait seize satellites après le lancement de C14 Teodor et C15 Laila le 28 novembre, avec l'objectif de doubler la flotte d'ici fin 2026. Le seuil de détection se situe autour de 100 kilogrammes de méthane par heure.

L'étude publiée dans Science en 2025 par Jervis et collaborateurs a posé des chiffres que j'ai dû relire deux fois. À partir de plus de 32 000 images collectées en 2023, couvrant 3 114 installations pétrolières, gazières et charbonnières, l'équipe a quantifié 8,30 millions de tonnes de méthane par an (avec une incertitude de plus ou moins 0,24 million de tonnes). Ce n'est pas un modèle statistique. C'est de la mesure directe, site par site, sur une année complète.

Les mines de charbon présentent le profil le plus préoccupant : des fuites détectées 48 % du temps lors des passages du satellite. Les installations pétrolières et gazières fuient environ 16 % du temps. L'IEA rappelle que 70 % des émissions fossiles de méthane sont réductibles avec les technologies existantes, et qu'environ 35 millions de tonnes par an pourraient être éliminées à coût nul ou négatif, simplement en capturant le gaz au lieu de le laisser s'échapper. Les cinq premiers émetteurs parmi les pays producteurs de pétrole et de gaz, selon cette étude : Turkménistan, États-Unis, Russie, Mexique, Kazakhstan.

MethaneSAT : treize mois de données, puis le silence#

MethaneSAT relevait d'une philosophie différente. Financé par l'Environmental Defense Fund à hauteur de 88 millions de dollars, lancé le 4 mars 2024 par un Falcon 9 de SpaceX, le satellite visait non pas les panaches individuels mais les concentrations régionales. Sa résolution, d'environ 100 sur 400 mètres avec une fauchée de 260 kilomètres, permettait de cartographier des bassins entiers en une seule passe. Le capteur détectait des variations de 3 parties par milliard de méthane, et l'instrument couvrait quinze orbites par jour.

En treize mois d'activité, de mai 2024 à juin 2025, MethaneSAT a balayé 45 régions productrices sur plusieurs continents. Le bilan publié par l'EDF en février 2026, qui n'a pas encore fait l'objet d'une publication évaluée par les pairs, donne des résultats qui bousculent sérieusement les déclarations officielles. Les émissions mesurées dépassent de plus de 50 % les inventaires nationaux dans les zones couvertes. Aux États-Unis, les données MethaneSAT situent les émissions de méthane du secteur pétrolier et gazier à quatre fois les estimations de l'EPA, et à huit fois l'objectif que l'industrie s'était fixé. L'intensité d'émission du bassin de Widyan en Irak dépasse 20 %, tandis que les Appalaches affichent 0,6 %. L'écart entre les deux donne une idée de la dispersion réelle des performances selon les régions et les opérateurs.

Le 20 juin 2025, MethaneSAT a cessé de répondre. Une panne de puissance, irrécupérable, dont l'enquête n'a pas permis de déterminer la cause. Treize mois de données, puis plus rien. C'est une perte réelle, et je mesure mal à quel point elle va peser sur le suivi des régions que seul MethaneSAT couvrait à cette échelle.

Ce qui se passe quand on voit les fuites#

Nuançons toutefois : collecter des données depuis l'orbite ne sert à rien si personne n'agit au sol. Et c'est peut-être la partie la plus concrète de cette histoire. En Californie, le satellite Tanager-1 survole certaines zones quatre à cinq fois par semaine depuis mai 2025. Résultat : dix fuites majeures identifiées et résolues, dont une dans le comté de Kern réparée en moins de vingt-quatre heures après la détection. Le programme MARS du Programme des Nations Unies pour l'Environnement a cumulé plus de 7 000 détections de fuites, dont 457 sur le seul premier semestre 2024.

Le Global Methane Pledge, signé à la COP26 en 2021 par l'Union européenne et les États-Unis, engage aujourd'hui 159 pays à réduire leurs émissions de méthane de 30 % d'ici 2030. Ces pays représentent environ la moitié des émissions mondiales. Reste à savoir si cet engagement résistera aux données satellitaires, qui montrent que la plupart des signataires sont loin de la trajectoire annoncée.

Ce qui me frappe dans tout cela, c'est la vitesse à laquelle le rapport de force informationnel a basculé. Il y a dix ans, un opérateur pouvait déclarer des émissions conformes et personne n'avait les moyens de vérifier. Aujourd'hui, un satellite de quinze kilogrammes peut identifier une fuite spécifique depuis 500 kilomètres d'altitude, et l'image est publiée avant que l'opérateur ait le temps de rédiger un communiqué. La transparence forcée par la technologie ne remplace pas la réglementation, mais elle rend le mensonge par omission beaucoup plus difficile à tenir.

Ce que les satellites ne résolvent pas#

La surveillance depuis l'orbite reste dépendante de la couverture nuageuse, de la fréquence de revisite et de la volonté politique de transformer les données en contraintes réglementaires. GHGSat vend ses données à des gouvernements et à des industriels ; la publication dans Science donne une photographie globale, mais l'accès en temps réel reste un service commercial. MethaneSAT est perdu. Et le budget carbone restant continue de fondre pendant que les négociations sur la transparence des émissions avancent au rythme des conférences internationales.

Mon interprétation, et c'est bien une interprétation : la technologie de mesure a dépassé la capacité institutionnelle à exploiter ce qu'elle révèle. On sait maintenant, site par site, qui émet combien. La question n'est plus technique. Elle est politique.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi