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Glaciers tropicaux andins : la fonte qui menace l'eau

Glaciers tropicaux andins : la fonte qui menace l'eau

Par Julien P.

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Julien P.

En 2024, le Venezuela est devenu le premier pays des temps modernes à ne plus avoir de glacier. Son dernier, le Humboldt (aussi appelé La Corona), a été déclassé en simple champ de glace. Ce qui reste des glaciers tropicaux andins suit la même pente, et le rythme me frappe à chaque fois que je remets les chiffres côte à côte : ces glaces de haute altitude reculent nettement plus vite que la moyenne mondiale. Ce n'est pas une abstraction de climatologue. C'est de l'eau potable, de l'irrigation et de l'électricité pour des millions de personnes qui partent avec la glace.

Le Venezuela, premier pays sans glacier#

Le cas du Humboldt mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il raconte une trajectoire complète. La Sierra Nevada de Mérida comptait six glaciers. Cinq avaient déjà disparu avant 2011. Le Humboldt restait le dernier survivant depuis 2009, puis il a fini par passer sous le seuil qui distingue un glacier d'un champ de glace. Sa surface est tombée d'environ dix hectares en 2015 à moins de deux hectares en 2024.

Dix hectares, c'est déjà minuscule pour un glacier. Le voir fondre jusqu'à ce stade en moins d'une décennie donne une idée de la vitesse. Et le Venezuela ne restera pas longtemps seul dans cette catégorie : l'Indonésie, le Mexique et la Slovénie figurent parmi les prochains candidats à perdre leur dernière glace.

Je préfère le dire franchement : je ne sais pas si « premier pays des temps modernes sans glacier » est une formule qui marquera les esprits ou qui sera vite oubliée. Mais le fait, lui, est solide et daté.

Un recul qui dépasse toute l'échelle de l'Holocène#

Quand on travaille sur les séries longues, on cherche toujours un point de comparaison qui sorte du bruit annuel. Là, il existe. Une étude parue dans Science en 2024 conclut que le recul actuel des glaciers tropicaux andins n'a pas de précédent depuis 11 700 ans. Autrement dit, ces glaces atteignent leur niveau le plus bas de tout l'Holocène, la période interglaciaire qui couvre l'ensemble de notre histoire agricole et urbaine.

Les chiffres régionaux accompagnent ce constat. Au Pérou, l'INAIGEM relevait en 2023 une perte de 53 % de la couverture glaciaire depuis 1962, avec une surface d'environ 1 050 km² en 2020, déjà en baisse de 6,5 % depuis 2017. La Bolivie a perdu 43 % de ses glaciers sur trente ans. À l'échelle des Andes tropicales (Colombie, Équateur, Pérou, Bolivie), le CNRS et l'IRD estiment le recul entre 30 et 50 % depuis la fin des années 1970.

Le rythme d'amincissement tourne autour de 0,7 m par an, soit 35 % plus vite que la moyenne mondiale des glaciers. Cette accélération relative compte autant que le chiffre brut : elle dit que les tropiques d'altitude encaissent le réchauffement avec une sévérité particulière.

Un facteur aggravant local mérite d'être noté, parce qu'il échappe souvent aux modèles simples. Les feux de biomasse en Amazonie déposent du carbone noir sur la glace andine. Cette suie assombrit la surface, capte davantage de chaleur et accélère la fonte. La déforestation amazonienne et la fonte andine se retrouvent ainsi reliées par une couche de poussière sombre.

Quand la glace est un robinet pour 90 millions de personnes#

Voilà le cœur du problème. Un rapport de mars 2025 estime que 90 millions de personnes sont menacées par le recul des glaciers andins. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder comment ces villes boivent.

Un glacier fonctionne comme un tampon. Il stocke l'eau sous forme de glace pendant la saison humide et la relâche lentement en saison sèche, quand les pluies manquent. Tant qu'il reste de la glace, ce volant de régulation amortit les sécheresses. Le jour où il n'y a plus rien à fondre, le robinet se ferme au pire moment.

La Paz et El Alto, qui regroupent 2,3 millions d'habitants, illustrent bien le mécanisme. La dépendance moyenne à la fonte glaciaire y est de 15 %. Mais elle grimpe à 61 % en saison sèche et atteint 85 % lors des sécheresses extrêmes. C'est précisément quand tout le reste manque que la glace fait la différence, et c'est cette béquille qui se réduit. Je distingue volontairement les deux villes, parce qu'El Alto, perchée plus haut, n'a pas le même profil d'approvisionnement que La Paz.

Lima, avec ses huit millions d'habitants, dépend de la fonte à la fois pour l'eau potable et pour l'hydroélectricité. Quito présente un cas plus nuancé : la contribution glaciaire à son eau s'établit autour de 5,3 %. C'est faible, et il faut le traiter pour ce que c'est, un impact plutôt indirect, sans le mettre sur le même plan que La Paz ou Lima. Toutes les villes andines ne sont pas exposées au même degré, et la prudence impose de ne pas généraliser à partir des cas les plus dramatiques.

Ce que disent les projections, et ce qu'elles ne disent pas#

Ici je change de registre, et la nuance n'est pas cosmétique. Tout ce qui précède relève de l'observé : des surfaces mesurées, des reculs constatés, des dépendances calculées. Ce qui suit relève du projeté, c'est-à-dire de scénarios qui dépendent de nos émissions futures. Une projection n'est jamais un fait acquis.

Dans un scénario de réchauffement à +2 °C, les modèles indiquent que les Andes tropicales pourraient être quasi totalement dépourvues de glace d'ici 2100. Sous la trajectoire la plus pessimiste, dite RCP8.5, la perte de glace de basse latitude irait de 70 à 100 %. Au-delà de 2050, l'effet tampon glaciaire qui amortit aujourd'hui les sécheresses disparaîtrait. Le Quelccaya, plus grande calotte glaciaire tropicale du monde, située au Pérou, perdrait toute sa zone d'accumulation avant 2100, quelle que soit la trajectoire suivie.

Il existe pourtant des exceptions, et elles comptent pour ne pas tomber dans le récit du tout ou rien. Sous le scénario sobre en carbone, le RCP2.6, le glacier Zongo en Bolivie et l'Artesonraju au Pérou pourraient survivre. Tous les glaciers andins ne sont donc pas condamnés à disparaître avant 2100. La fourchette entre survie et effacement dépend largement des choix d'émissions des prochaines décennies. Ce point me semble le plus important à retenir, parce qu'il transforme une fatalité apparente en variable encore partiellement ouverte.

Le rythme de fonte andin éclaire un mécanisme plus large que je documente régulièrement : la disparition de la glace réduit la réflexion de la lumière et accélère le réchauffement local, un effet que l'on retrouve à plus grande échelle dans la rétroaction de l'albédo sur la banquise. Cette même mécanique pousse la banquise arctique vers des minima de septembre toujours plus bas. Et lorsque la ressource en eau se raréfie, les tensions ne restent pas hydrologiques : les données sur le lien entre sécheresses et conflits montrent comment le stress hydrique nourrit la violence. À l'autre bout du globe, l'Antarctique encaisse son propre choc climatique, preuve que la cryosphère bouge partout en même temps.

Ce que je retiens#

Le Venezuela a tourné une page que personne ne rouvrira de notre vivant. Les Andes tropicales suivent, plus vite que le reste du monde, et leur fonte vide un réservoir dont dépendent des millions de gens en saison sèche. La part projetée reste ouverte, suspendue à nos émissions, mais la part observée ne laisse plus de place au doute. La glace qui régule l'eau de La Paz, de Lima et de tant d'autres villes andines s'amincit sous nos yeux, à un rythme que la Terre n'avait pas connu depuis la fin de la dernière glaciation.

Sources#

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