Tous les ans, autour du 1er septembre, le Danish Meteorological Institute (DMI) et le service géologique du Danemark et du Groenland (GEUS) publient le bilan massique de surface (SMB) de la calotte groenlandaise pour la saison qui vient de s'achever. C'est l'un des chiffres les plus regardés de la cryosphère, et probablement l'un des plus mal compris dans la presse généraliste. Pour 2025-2026, le verdict tombera fin août ou début septembre. À six semaines de l'échéance, voici ce que les conditions pré-saison laissent attendre, ce que la méthodologie permet et ne permet pas de conclure, et ce que les bilans 2022-2025 nous ont appris sur la lecture du chiffre.
La saison SMB, dans les bonnes unités#
Le bilan massique de surface couvre l'année hydrologique qui court du 1er septembre au 31 août. La date n'est pas arbitraire : elle correspond au minimum saisonnier de masse de la calotte, juste avant que les premières chutes de neige automnales commencent à reconstituer le stock. Le SMB est calculé comme la différence entre l'accumulation (précipitations neigeuses, dépôts de givre, condensation) et l'ablation (fonte qui s'écoule effectivement hors de la calotte sous forme de runoff, sublimation, transport éolien). Tout ce qui fond mais regèle dans le firn avant d'atteindre l'océan ne compte pas dans le runoff : c'est l'une des subtilités qui rend la mesure plus délicate qu'il n'y paraît.
Le calcul opérationnel du DMI s'appuie sur deux modèles régionaux atmosphériques (HARMONIE-AROME côté DMI, MAR pour ULiège) forcés par les réanalyses ERA5 et complétés par les stations PROMICE déployées sur la calotte. Le résultat est exprimé en gigatonnes (Gt). Un milliard de tonnes d'eau, soit un kilomètre cube. Pour donner l'échelle : la calotte stocke environ 2 900 000 Gt de glace, et son équivalent en élévation marine globale tournerait autour de 7,4 mètres si elle fondait intégralement. Les variations annuelles se chiffrent typiquement en centaines de Gt. Quand le SMB est positif, la calotte gagne de la masse en surface. Quand il est négatif, elle en perd. La nuance critique : un SMB positif ne signifie pas que la calotte gagne globalement de la masse, parce qu'il faut encore soustraire la décharge dynamique (vêlage d'icebergs et écoulement glaciaire vers l'océan), qui pèse à elle seule entre 450 et 500 Gt par an.
Quatre saisons pour comprendre la lecture#
Les bilans des quatre dernières années offrent une grille de lecture solide pour interpréter ce qui sortira en septembre 2026.
Saison 2021-2022, publiée fin août 2022 : SMB +471 Gt, dixième rang sur 42 années de mesures à l'époque. Une saison plutôt favorable côté accumulation. Mais une fois la décharge soustraite, le total mass balance (TMB) s'établissait à -84 Gt, soit la 26ᵉ année consécutive de perte nette. Première leçon : un SMB élevé n'efface jamais le déficit dynamique.
Saison 2022-2023, publiée septembre 2023 : SMB autour de +422 Gt, TMB -156 ± 22 Gt. La décharge a été particulièrement forte cette année-là, ce qui a écrasé le coussin de surface. Deuxième leçon : la variabilité interannuelle du TMB se joue autant côté décharge que côté SMB.
Saison 2023-2024, publiée septembre 2024 : SMB +367 Gt (19ᵉ rang sur 44 années), proche de la moyenne 1981-2010 (348 Gt). 28ᵉ année consécutive de perte. Une saison qualifiée de banale, statistiquement. Sauf qu'à climat de référence stable, une saison banale s'aligne sur la moyenne ; à climat dérivant, une saison banale post-2020 ressemble à une saison défavorable des années 1990. Troisième leçon : la référence climatique 1981-2010 elle-même est obsolète pour qualifier ce qui est normal aujourd'hui.
Saison 2024-2025, publiée 1ᵉʳ septembre 2025 par GEUS : SMB +404 Gt (15ᵉ rang sur 45 années), 70 Gt au-dessus de la moyenne 1981-2010. TMB -105 Gt, 29ᵉ année consécutive de perte. Cette saison cache plusieurs records ponctuels : début d'ablation le 14 mai (douze jours plus tôt que la moyenne), Summit Station avec un mois d'avril aux températures mensuelles record, et surtout 81,2 % de la surface de la calotte en fonte simultanée sur trois jours consécutifs en juillet, la plus grande étendue jamais observée depuis le début des observations satellitaires en 1981. Quatrième leçon : la moyenne saisonnière peut être proche de la normale tout en intégrant des extrêmes qui réécrivent les records ponctuels.
Pris ensemble, ces quatre bilans dessinent un régime climatique cohérent. Le SMB moyen 2022-2025 oscille entre +367 et +471 Gt, donc plutôt au-dessus de la moyenne de référence. Mais le TMB reste négatif chaque année, parce que la décharge dynamique dépasse systématiquement les 450 Gt. Et les saisons qualifiées de « bonnes » par le SMB intègrent désormais régulièrement des extrêmes individuels (jours de fonte, étendue maximale instantanée, températures Summit) qui surpassent les records des décennies précédentes.
Conditions pré-saison 2025-2026#
Avant de pronostiquer, il faut regarder ce que l'hiver 2025-2026 et le printemps 2026 ont laissé sur la calotte. Trois variables comptent : l'accumulation hivernale, la couverture en neige fraîche au début de l'ablation, et la précocité du démarrage de la saison de fonte.
Sur l'accumulation hivernale, les données préliminaires d'ERA5 reanalyzed et des stations PROMICE indiquent un hiver 2025-2026 dans la moyenne haute, avec un excédent marqué sur la côte est et le nord-est. Le sud-ouest, traditionnellement le plus pluvieux en hiver, a en revanche connu un déficit modéré. Cette distribution spatiale est cohérente avec un régime de circulation atlantique dominé par des dépressions remontant vers le bassin d'Irminger.
Sur la couverture neigeuse fin avril 2026, les estimations Polar Portal montrent une calotte globalement bien recouverte, avec un albédo proche ou légèrement supérieur à la moyenne 1981-2010 sur la majorité de la surface. Les exceptions notables : la marge sud-ouest et certains secteurs de la côte est, où la couche de neige fraîche reste fine.
Sur la précocité de l'ablation, c'est ici que le diagnostic devient préoccupant. Les températures de printemps 2026 sur la calotte ont dépassé la moyenne 1991-2020 sur la quasi-totalité du territoire, particulièrement dans le nord et le nord-ouest. Summit Station a déjà enregistré des anomalies positives marquées en avril et début mai, sans encore battre le record du printemps 2025. Le démarrage de la saison d'ablation, défini comme le premier de trois jours consécutifs avec un SMB journalier inférieur à -1 Gt, s'est produit autour du 18 mai 2026. C'est plus tardif que 2025 (14 mai) mais plus précoce que la moyenne 1981-2010 (17 juin). Le calendrier 2026 ressemble à 2024 sur ce point.
Pour qui veut suivre la dynamique en direct, le décryptage de la rétroaction de l'albédo sur la calotte explique pourquoi la couverture en neige fraîche au début de l'été conditionne la trajectoire des semaines suivantes. Une calotte bien blanche en mai-juin réfléchit la majorité du rayonnement solaire incident ; dès qu'une fonte précoce expose la glace bleue, l'absorption explose et le système entre en rétroaction positive.
Ce qu'on peut raisonnablement attendre fin août 2026#
Avec ces ingrédients, voici les fourchettes plausibles pour le bilan qui sera publié par DMI et GEUS autour du 1ᵉʳ septembre 2026.
SMB net : la fenêtre crédible s'étend de +330 Gt (scénario défavorable, été de fonte extrême type 2019) à +450 Gt (scénario favorable, été frais avec couverture nuageuse persistante type 2018). La modélisation MAR forcée par les sorties GFS à un mois sur l'Atlantique Nord pointe plutôt vers la fourchette médiane, entre +370 et +410 Gt. C'est en ligne avec les quatre saisons précédentes, sans rupture.
Décharge dynamique : la valeur 2024-2025 (491 ± 17 Gt/an) était environ un écart-type au-dessus de la moyenne 1991-2020 (458 ± 27 Gt). Il n'y a aucune raison physique de s'attendre à une rupture en 2025-2026 : les principaux glaciers émissaires (Jakobshavn, Helheim, Kangerlussuaq, Zachariae Isstrøm) sont tous dans des configurations dynamiques inertielles à l'échelle annuelle. La fourchette plausible reste 470-500 Gt.
TMB : la combinaison SMB médian (+390 Gt) et décharge médiane (485 Gt) donne un TMB autour de -95 Gt. Si la saison de fonte estivale s'emballe (juillet chaud, blocage anticyclonique persistant, advection d'air subtropical par l'ouest), le SMB peut chuter à +330 Gt et le TMB plonger à -155 Gt. À l'inverse, un été frais avec couverture nuageuse haute pourrait limiter le TMB à -50 Gt. Dans tous les cas, la 30ᵉ année consécutive de perte nette est quasi-certaine. Pour la première fois, le compteur passera la barre symbolique des trente ans, ce qui fait sortir définitivement la séquence du domaine de la variabilité naturelle.
Contribution au niveau marin : sur la base d'une perte annuelle de -95 ± 50 Gt, la contribution 2025-2026 à l'élévation globale du niveau marin se situerait autour de 0,27 ± 0,14 mm. Sur la période 2003-2025, la contribution moyenne établie par GRACE et GRACE-FO est de 0,69 mm/an (252 km³/an). La fourchette 2026 est donc inférieure à la moyenne longue, ce qui ne contredit pas la tendance : la trajectoire 2020-2026 est marquée par plusieurs années à pertes modérées, après les pics 2012, 2019 et 2020.
Pourquoi le calendrier compte#
Le bilan publié début septembre n'est pas une finalité, c'est une mesure conventionnelle. Une question revient régulièrement : pourquoi arrêter la saison au 31 août quand on observe désormais de la fonte significative jusqu'à mi-septembre, voire fin septembre comme en 2025 ? La réponse tient à la continuité statistique. La référence 1981-2010 est calée sur ce calendrier, et changer la convention ferait perdre la comparabilité interannuelle. Le DMI ajoute une note d'avertissement dans les bilans récents : la fonte au-delà du 31 août, désormais récurrente, sera intégrée dans la saison suivante côté ablation, ce qui peut artificiellement gonfler les bilans 2026-2027 si la fonte de septembre 2026 est forte.
Cet effet de bord est l'une des raisons pour lesquelles la lecture du SMB doit toujours s'accompagner d'un examen des indicateurs annexes : étendue maximale de fonte (du Polar Portal), nombre de jours de fonte (PROMICE), bilan calving (Mankoff et collaborateurs), et observations GRACE-FO sur la masse totale. Le récent bilan pic hivernal record de la banquise arctique 2026 montre par exemple que les indicateurs d'étendue glaciaire et de masse glaciaire évoluent à des rythmes différents : la banquise peut atteindre un pic record bas tandis que la calotte continentale enchaîne une saison apparemment moyenne.
Le lien avec l'AMOC, à ne pas surinterpréter#
L'eau douce libérée par la calotte se déverse principalement dans les bassins de Labrador et d'Irminger, deux sites de formation profonde de la circulation méridienne atlantique. Les travaux récents de van Westen et collaborateurs (2024) et la synthèse Oceanography 2025 montrent que cet apport est un forçage non négligeable pour l'AMOC, sans qu'il en soit aujourd'hui le facteur dominant. Le réchauffement thermique de la surface océanique reste devant. Sur la période 1979-2025, le runoff cumulé du Groenland a augmenté d'environ 25 %, et la décharge solide d'environ 15 %. Les modèles couplés atmosphère-océan suggèrent qu'il faudrait un saut d'un facteur 3 à 5 dans le flux total d'eau douce pour basculer le système, ce qui n'est pas le scénario médian du XXIᵉ siècle.
Le suivi du bilan SMB groenlandais alimente donc deux questions distinctes. Court terme : combien de millimètres de niveau marin par an, combien de gigatonnes par an dans le rétroactions cryosphère-océan. Long terme : à quelle vitesse l'apport cumulé d'eau douce dans les sites de convection profonde érode-t-il la stabilité de l'AMOC. Le détail des mécanismes côté circulation atlantique est traité dans l'article dédié au ralentissement de l'AMOC et au climat européen. Pour la calotte elle-même, le bilan annuel reste la métrique de référence.
Ce que le bilan 2026 va dire, et ce qu'il ne dira pas#
Le chiffre publié début septembre 2026 tranchera trois questions et en laissera trois ouvertes.
Il tranchera la trajectoire 2024-2026 : trois années consécutives à SMB autour de +400 Gt confirment un régime, plusieurs années à +400 cessent d'être une anomalie. Il tranchera l'effet des records ponctuels 2024-2025 sur la dynamique de la calotte : si la 81,2 % d'étendue de fonte de juillet 2025 se reproduit en 2026, ce sera la confirmation que la signature dynamique des étés extrêmes a basculé. Il tranchera enfin la franchise des trente ans consécutifs de perte nette : le compteur GEUS, parti en 1995-1996, passera la barre symbolique.
Il ne tranchera pas la trajectoire de la décharge dynamique sur les glaciers du nord-est (Zachariae Isstrøm, 79N), où l'évolution se joue à des échelles de cinq à dix ans et où les mesures Sentinel-1 actuelles montrent une accélération modérée. Il ne tranchera pas l'évolution du Greenland Blocking Index : la fréquence des configurations anticycloniques qui amplifient la fonte estivale relève de la circulation atmosphérique à grande échelle, et son évolution post-2030 reste un point ouvert dans les modèles. Et il ne tranchera surtout pas la question des points de bascule : la stabilité de la calotte sud-est et la possibilité d'une déglaciation irréversible sont des questions glaciologiques de plusieurs siècles, que le bilan annuel ne contraint que marginalement.
Quand DMI et GEUS publieront leur communiqué le 1ᵉʳ septembre 2026, voici les pièges à éviter dans la lecture. Premier piège : confondre SMB et TMB. Un SMB positif ne signifie pas que la calotte grossit. Vérifier systématiquement le chiffre TMB (qui intègre la décharge). Deuxième piège : comparer à la moyenne 1981-2010 sans la qualifier. Cette référence est désormais largement antérieure au régime climatique actuel ; une comparaison à la moyenne 1991-2020 est plus pertinente, et plusieurs publications académiques recommandent de basculer sur 2001-2020. Troisième piège : isoler le chiffre annuel des extrêmes ponctuels. Une saison à SMB médian peut intégrer des records d'étendue de fonte qui pèsent lourd sur les rétroactions de moyen terme.
La presse francophone aura tendance à titrer soit sur le record absolu (s'il y en a un), soit sur la rassurante moyenne (s'il n'y en a pas). Aucun des deux angles ne reflète correctement ce qui se passe. La calotte ne fond pas catastrophiquement chaque année. Elle perd entre 100 et 250 Gt par an depuis trente ans, avec une variabilité forte qui dépend de la circulation atmosphérique de l'été. Cette variabilité n'a rien d'apaisant : elle dessine un système qui a perdu sa baseline pré-industrielle et qui oscille désormais autour d'un nouvel équilibre déficitaire. Le bilan 2026, quel que soit le chiffre, viendra confirmer ce diagnostic. La question pour les modélisateurs n'est plus de savoir si la calotte perd de la masse. Elle est de quantifier proprement la part qui revient à la dynamique atmosphérique, la part qui revient à la dynamique océanique sur les fronts de vêlage, et la part qui se cache dans les rétroactions du firn et de l'albédo.
Sources#
- Polar Portal (DMI, GEUS, DTU). Greenland Ice, Surface conditions
- Polar Portal. Total mass change Greenland Ice Sheet
- GEUS, communiqué 1ᵉʳ septembre 2025. The Greenland Ice Sheet is shrinking for the 29th year in a row
- Carbon Brief, 15 octobre 2025. Guest post: How the Greenland ice sheet fared in 2025
- Carbon Brief, octobre 2024. Guest post: How the Greenland ice sheet fared in 2024
- Carbon Brief, septembre 2023. Guest post: How the Greenland ice sheet fared in 2023
- Carbon Brief, septembre 2022. Guest post: How the Greenland ice sheet fared in 2022
- NOAA Arctic Report Card 2025, Greenland Ice Sheet chapter. Greenland Ice Sheet 2025
- Université de Liège, CLIMATO. Greenland near-real-time SMB monitoring (MAR)
- Mankoff K. et al. (2020). Greenland Ice Sheet solid ice discharge from 1986 through March 2020. Earth System Science Data, 12, 1367-1383.
- The IMBIE Team (2020). Mass balance of the Greenland Ice Sheet from 1992 to 2018. Nature, 579, 233-239. DOI : 10.1038/s41586-019-1855-2
- NASA Scientific Visualization Studio. Greenland Ice Mass Loss 2002-2025
- van Westen R. et al. (2024). Physics-based early warning signal shows that AMOC is on tipping course. Science Advances. DOI : 10.1126/sciadv.adk1189






Comment lire la communication officielle#