En 1977, les premières listes écologistes se présentaient aux municipales françaises. Elles récoltaient des miettes. Quarante-neuf ans plus tard, le 22 mars 2026, les électeurs de Bordeaux, Strasbourg, Poitiers et Besançon ont renvoyé leurs maires écologistes chez eux. La séquence paraît limpide : verdissement des villes, puis sanction dans les urnes. Sauf que quand on regarde les chiffres de près, ville par ville, la lecture binaire ne tient pas.
La carte des défaites#
Bordeaux d'abord. Pierre Hurmic, élu en 2020 après des décennies de droite, a perdu face à Thomas Cazenave (Renaissance). Le score du second tour : environ cinquante et un contre quarante-neuf pour cent. Deux points. On ne parle pas d'un rejet massif ; on parle d'une bascule sur fil.
À Strasbourg, Jeanne Barseghian a cédé face à Catherine Trautmann (PS), une ancienne maire qui connaît la ville depuis les années 1990. Score : trente-sept contre environ trente-deux pour cent. La triangulaire a joué. Barseghian n'a pas été balayée ; elle a perdu dans une configuration où trois candidats se disputaient l'électorat de gauche.
Poitiers : Léonore Moncond'huy battue par Nicolas Brottier (centriste), environ quarante-sept contre quarante et un pour cent. Besançon : Anne Vignot battue par Ludovic Fagaut (LR/MoDem), cinquante-trois contre quarante-sept pour cent. Bègles, ville écologiste depuis vingt-cinq ans, a aussi basculé. Colombes et Lorient aussi.
Le bilan brut : sur huit villes de plus de quatre-vingt mille habitants détenues par des écologistes, trois ont été conservées. Lyon, Grenoble, Tours. Le reste est perdu.
Ce que Lyon raconte (et ce qu'on oublie)#
Lyon est le cas le plus instructif, et c'est là que j'ai passé le plus de temps à éplucher les données.
Grégory Doucet a été réélu. De justesse. Cinquante virgule soixante-sept pour cent contre quarante-neuf virgule trente-trois pour cent face à Jean-Michel Aulas. Moins de deux points d'écart, dans une ville où le bilan écologique est le plus documenté de France.
Les chiffres du mandat lyonnais : cent trente-quatre kilomètres de voies cyclables créés, deux cent mille arbres plantés (à l'échelle de la métropole), moins trente-six pour cent d'émissions de CO2, moins trente-quatre pour cent de dioxyde d'azote. La cantine scolaire est passée à plus de soixante-six pour cent de bio, les crèches à cent pour cent de bio depuis 2023. Un article de Bon Pote qualifiait ce bilan de meilleur parmi les villes écologistes françaises.
Et malgré tout ça, Doucet est passé à deux doigts de perdre. Pire : la Métropole de Lyon, elle, a basculé. La majorité écologiste métropolitaine n'a pas survécu. L'exécutif qui pilotait la ZFE lyonnaise, l'une des deux seules pleinement opérationnelles en France avec Paris, change de mains.
Quand j'ai mis ces résultats en graphique (bilan climat vs score électoral), la corrélation entre ambition écologique et réélection était nulle. Zéro. Ce n'est pas que les bilans écolos faisaient perdre ; c'est qu'ils ne protégeaient pas non plus. Marine Tondelier, secrétaire nationale d'EELV, a résumé ça en une phrase que je trouve assez juste : « Être sérieux et bien gérer sa ville ne suffit pas à être réélu. »
La thèse du rejet écologique : ce que les données ne confirment pas#
La lecture médiatique dominante au soir du 22 mars, c'était : les Français ne veulent plus d'écologie. Vert.eco rapporte que l'environnement est passé de vingt-six à seize pour cent dans les priorités des Français. La baisse est réelle. Mais est-ce suffisant pour expliquer les défaites ?
Deux éléments compliquent cette lecture.
D'abord, les listes citoyennes. Selon Fréquence Commune, environ cent cinquante-neuf communes ont été remportées par des listes citoyennes en 2026, soit 2,4 fois plus qu'en 2020. Environ sept cents listes, dix-neuf mille candidats, deux mille six cent quarante élus. Ces listes portent souvent des programmes à forte composante environnementale sans l'étiquette partisane. Le mouvement écologique local ne recule pas ; il change de véhicule.
Ensuite, Grenoble. Sandrine Ruffin (union de la gauche, succession d'Éric Piolle) a été élue avec plus de cinquante-six pour cent des voix. Tours : Emmanuel Denis (EELV) réélu avec plus de quarante-sept pour cent. Ce ne sont pas des scores de survie ; ce sont des scores confortables.
Greenpeace a mis les mots dessus : « On ne peut pas résumer ça en disant que les thématiques écologistes ne recueillent plus les suffrages. » Le Réseau Action Climat ajoute : « Le résultat principal, c'est que des villes qui ont fait de l'écologie un marqueur fort ont remporté des victoires. »
Le tableau est plus compliqué qu'une vague anti-verte. À l'échelle nationale, EELV conserve huit communes de plus de trois mille cinq cents habitants. C'est peu (le PS en tient soixante-dix-sept, le PCF trente-sept, selon Public Sénat). Mais les défaites ne se sont pas jouées sur l'écologie ; elles se sont jouées sur la capacité à fédérer au-delà de la base militante, les alliances de second tour et des contextes locaux très spécifiques.
Les ZFE : le symbole qui cristallise#
Je ne suis pas certain que les ZFE aient été le facteur déterminant dans les défaites écologistes, mais elles concentrent le ressentiment. En janvier 2026, la commission mixte paritaire a voté la suppression des ZFE obligatoires : dix voix contre quatre. Seules Paris et Lyon restent pleinement opérationnelles.
La ZFE est le cas d'école d'une politique climat locale qui touche directement le quotidien des habitants (leur voiture, leurs déplacements, leur budget). Quand on parle de neutralité carbone à 2050, c'est abstrait. Quand on interdit un diesel Euro 4 dans le centre-ville, c'est concret. Et c'est là que le bât blesse.
J'ai du mal à trancher sur ce point. D'un côté, les ZFE améliorent la qualité de l'air de manière mesurable (les moins trente-quatre pour cent de NO2 à Lyon ne tombent pas du ciel). De l'autre, elles frappent les ménages modestes en premier. Les canicules de 2025 ont montré que les quartiers populaires étaient les plus vulnérables à la chaleur ; ce sont aussi ceux où les habitants roulent dans les véhicules les plus anciens. La tension entre justice climatique et justice sociale n'est pas un débat théorique ; elle se joue dans les isoloirs.
Ce qui se passe maintenant#
La participation au second tour a atteint cinquante-sept virgule quatre-vingt-deux pour cent. C'est élevé pour des municipales. Les électeurs se sont déplacés, et ils ont tranché.
Benjamin Lucas, député EELV, a réagi le soir même : « Sans sursaut collectif et unitaire, ça sera le chaos en 2027. » L'avertissement vise la présidentielle, mais il touche un point plus large. Les politiques d'adaptation climatique locale, celles que le PNACC-3 est censé structurer au niveau national et que le Haut Conseil pour le Climat évalue chaque année, dépendent des exécutifs municipaux. Ce sont les maires qui plantent les arbres, qui gèrent les îlots de chaleur, qui votent les budgets d'isolation des écoles.
À Bordeaux, Strasbourg, Poitiers et Besançon, les politiques climat vont être renégociées par des majorités qui ne les ont pas portées. Pas forcément supprimées : les pistes cyclables ne vont pas être goudronnées, les arbres ne vont pas être coupés. Mais le rythme, les priorités, les budgets vont changer. Certains projets seront ralentis. D'autres, reformatés pour répondre à d'autres priorités électorales.
Ce que ces municipales ont montré, et c'est peut-être la seule conclusion qui tient à trois jours du scrutin, c'est que les résultats climat d'un mandat ne se convertissent pas automatiquement en votes. La COP30 de Belém se profile, les engagements nationaux seront à nouveau sur la table, mais leur traduction locale dépendra de maires qui n'ont pas été élus sur ce mandat-là. C'est la réalité. Je ne sais pas si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle pour le climat ; probablement les deux à la fois.
Sources#
- Reporterre (mars 2026). Strasbourg, Poitiers, Bordeaux : les maires écologistes battus dans la plupart des villes. https://reporterre.net/Strasbourg-Poitiers-Bordeaux-Les-maires-ecologistes-battus-dans-la-plupart-des-villes
- France Info (mars 2026). Défaites à Bordeaux, Besançon et Strasbourg, Lyon conservé de justesse. https://www.franceinfo.fr/elections/defaites-a-bordeaux-besancon-et-strasbourg-lyon-conserve-de-justesse-les-ecologistes-essuient-des-defaites-majeures-au-2d-tour-des-elections-municipales_7879793.html
- Public Sénat (mars 2026). Municipales 2026 : l'heure est à l'introspection chez les écologistes. https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/municipales-2026-lheure-est-a-lintrospection-chez-les-ecologistes-au-lendemain-de-la-perte-de-plusieurs-grandes-villes
- Bon Pote (mars 2026). Municipales 2026 : à Lyon, le meilleur bilan des villes écologistes. https://bonpote.com/municipales-2026-a-lyon-le-meilleur-bilan-des-villes-ecologistes/
- L'Info Durable (mars 2026). Recul des écologistes mais pas de l'écologie, selon les ONG. https://www.linfodurable.fr/politique/municipales-recul-des-ecologistes-mais-pas-de-lecologie-selon-les-ong-55647
- Fréquence Commune (mars 2026). 159 communes remportées, deux fois plus de listes citoyennes. https://www.frequencecommune.fr/2026/communique-de-presse-159-communes-remportees-deux-fois-plus-de-listes-citoyennes-gagnantes-par-rapport-a-2020/
- Reporterre (janvier 2026). Le fiasco des ZFE : comment en est-on arrivé là. https://reporterre.net/Le-fiasco-des-ZFE-comment-en-est-on-arrive-la
- Vert.eco (mars 2026). Priorités des Français : environnement de 26 % à 16 %





