Aller au contenu
Rapport OMM 2025 : le déséquilibre énergétique terrestre au plus haut

Rapport OMM 2025 : le déséquilibre énergétique terrestre au plus haut

Par Julien P.

8 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Julien P.

Pour comprendre ce que le rapport de l'Organisation météorologique mondiale publié le 23 mars 2026 raconte, il faut remonter à 1960. Cette année-là, les premières mesures systématiques du bilan énergétique de la Terre commencent. Les scientifiques de l'époque posent une question simple : la planète reçoit-elle plus d'énergie qu'elle n'en renvoie dans l'espace ? La réponse, pendant des décennies, était « oui, un peu ». En 2025, la réponse est « oui, beaucoup plus qu'avant ». Le déséquilibre énergétique terrestre (EEI) a atteint son niveau le plus élevé en 65 ans de mesures, et c'est la première fois que l'OMM l'intègre comme indicateur climatique clé dans son rapport annuel.

L'EEI : le thermomètre qu'on ne regarde pas assez#

La température moyenne mondiale fait les gros titres. Le déséquilibre énergétique, beaucoup moins. C'est pourtant lui qui pilote tout le reste. L'EEI mesure la différence entre l'énergie solaire absorbée par la Terre et celle qu'elle réémet vers l'espace. Quand cette différence est positive, le système climatique accumule de la chaleur. Quand elle augmente, l'accumulation s'accélère.

Les données racontent une autre histoire que celle du simple « il fait plus chaud ». Sur la période 1960-2025, le taux de hausse de l'EEI est de 0,13 W/m² par décennie. Un chiffre qui paraît modeste. Mais depuis 2001, ce taux a bondi à 0,30 W/m² par décennie, soit plus du double. L'accélération est là, dans les chiffres bruts, sans besoin d'interprétation.

En 2025, une étude de Mauritsen et al. publiée dans AGU Advances montrait que l'EEI avait atteint 1,8 W/m² en 2023, le double de ce que les modèles estimaient. La valeur absolue de l'EEI pour 2025 n'apparaît pas dans le rapport OMM (c'est un point que la fiche de recherche signale), mais le taux d'accélération suffit à comprendre la direction.

J'ai passé un bon moment à construire un graphique de cette accélération sur tableur. Deux droites de régression, une pour 1960-2000, une pour 2001-2025. La pente de la seconde est si raide par rapport à la première que le croisement des deux courbes ressemble à un coude. Pas une inflexion douce ; un angle.

Où part la chaleur : 91 pour cent dans l'océan#

Le surplus d'énergie ne reste pas suspendu dans l'atmosphère. Il va quelque part. Et ce quelque part, c'est l'océan, à 91 pour cent. Les 9 pour cent restants se répartissent entre les masses continentales (5 pour cent), la fonte des glaces (3 pour cent) et l'atmosphère elle-même (1 pour cent).

Pour donner une échelle : l'océan absorbe chaque année, depuis vingt ans, l'équivalent de 18 fois la consommation énergétique annuelle de l'humanité. Ce chiffre provient directement du communiqué OMM du 23 mars 2026. Dix-huit fois. On peut le lire, le relire, il reste difficile à intégrer.

Le contenu thermique océanique (OHC) a atteint en 2025 son plus haut niveau en 66 ans de mesures, pour la neuvième année consécutive. L'étude de Cheng et al. publiée le 9 janvier 2026 dans Advances in Atmospheric Sciences (50 scientifiques, 31 institutions) précise que la hausse par rapport à 2024 est de 23 zettajoules. Pour contextualiser ce nombre : 23 ZJ correspondent à environ 37 années de consommation d'énergie primaire mondiale. En un an.

Le taux de réchauffement océanique sur la période 2005-2025, entre 11,0 et 12,2 ZJ par an, est plus du double du taux observé entre 1960 et 2005. L'océan absorbe toujours plus, toujours plus vite.

Nuançons toutefois un point qui pourrait prêter à confusion : les 23 ZJ sont la hausse annuelle par rapport à 2024, pas par rapport à un niveau préindustriel. Le stock total cumulé est bien plus élevé. Confondre hausse et stock, c'est confondre le débit d'un robinet avec le volume d'une baignoire.

La surface : 1,43 degré et toujours dans le trio de tête#

La température mondiale de 2025 s'établit à 1,43 degré au-dessus de la moyenne 1850-1900, selon l'OMM (avec une marge de plus ou moins 0,13 degré). Carbon Brief, en agrégeant huit datasets différents (NASA GISTEMP, NOAA, HadCRUT5, Berkeley Earth, ERA5, JRA-3Q, DCENT, China-MST), arrive à 1,44 degré. L'écart est méthodologique, pas substantiel.

2025 est la deuxième ou troisième année la plus chaude selon le dataset retenu. 2024, à 1,55 degré, reste en tête. La période 2015-2025 concentre les onze années les plus chaudes jamais enregistrées. Le plancher continue de monter ; même une année La Niña comme 2025 dépasse n'importe quelle année El Niño d'avant 2010.

Les températures terrestres, elles, ont atteint 2,03 degrés au-dessus de la moyenne préindustrielle, la deuxième valeur la plus haute.

Le CO2 : 423,9 ppm et une hausse annuelle record#

Du côté atmosphérique, la concentration de CO2 en 2024 a atteint 423,9 parties par million, selon le bulletin de l'OMM sur les gaz à effet de serre. La hausse de 3,5 ppm par rapport à 2023 est la plus forte augmentation annuelle depuis le début des mesures à Mauna Loa en 1957. Le CO2 atmosphérique est au plus haut depuis 2 millions d'années, plus de 52 pour cent au-dessus du niveau préindustriel d'environ 278 ppm en 1750.

Le méthane (1 942 ppb) et le protoxyde d'azote (338 ppb) en 2024 sont eux aussi à des niveaux sans précédent en 800 000 ans. Les données consolidées pour 2025 ne sont pas encore publiées (des stations individuelles montrent des maxima en octobre 2025 pour le CO2 et en septembre 2025 pour le CH4 et le N2O), mais la tendance ne laisse pas beaucoup de place au doute.

Glaces et niveau des mers : l'accélération silencieuse#

Le niveau des mers en 2025 est 11 cm plus haut qu'en 1993, date du début des relevés satellitaires, et plus de 20 cm au-dessus du niveau de 1900. Le rythme de montée a quasi doublé : 2,65 mm par an entre 1993 et 2011, 4,75 mm par an entre 2012 et 2025. Environ 900 millions de personnes (11 pour cent de la population mondiale) vivent sur des côtes basses directement exposées.

La banquise arctique a atteint en 2025 un maximum hivernal de 14,33 millions de km², le plus bas ou deuxième plus bas en 47 ans de mesures. En Antarctique, l'étendue de la glace de mer est la troisième plus basse jamais enregistrée ; les quatre minima les plus bas se concentrent sur les quatre dernières années.

Le Groenland a perdu 105 milliards de tonnes de glace entre septembre 2024 et août 2025, sa 29e année consécutive de perte de masse. Et pour les glaciers de montagne, huit des dix bilans de masse annuels les plus négatifs depuis 1950 se sont produits depuis 2016.

Ces chiffres, je les ai alignés les uns sous les autres dans un tableau. Ce qui frappe, ce n'est pas un indicateur isolé. C'est que tous pointent dans la même direction, sans exception. Température, océan, glaces, atmosphère, niveau des mers. Tout accélère.

Les conséquences concrètes : 55 catastrophes à plus d'un milliard#

Le rapport OMM ne se limite pas aux indicateurs physiques. En 2025, 55 catastrophes météorologiques ont dépassé le milliard de dollars de dommages dans le monde, selon Gallagher Re relayé par Yale Climate Connections. Les incendies de Los Angeles en janvier 2025 ont causé 61 milliards de dollars de dégâts (10e catastrophe météo la plus coûteuse de l'histoire mondiale). La vague de chaleur européenne de l'été 2025 a provoqué plus de 24 000 décès. Le cyclone Senyar a tué 1 482 personnes entre l'Indonésie, la Thaïlande et le Myanmar.

Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU, a résumé la situation dans une formule qui, pour une fois, colle aux données : « La Terre est poussée au-delà de ses limites ».

Et maintenant#

Le rapport OMM 2025 n'est pas un document alarmiste. C'est un inventaire. Il compile des mesures, les met en série, et laisse les courbes parler. Ce qui me semble difficile à contester, en regardant ces séries, c'est l'accélération. Le déséquilibre énergétique ne se stabilise pas, il augmente. Le taux de montée des mers ne ralentit pas, il double. Le réchauffement océanique ne plafonne pas, il bat des records année après année.

Ce qui m'est encore difficile à évaluer avec certitude, c'est le rôle exact de la réduction des aérosols soufrés (liée aux nouvelles réglementations maritimes de l'OMI) dans l'accélération récente de l'EEI. Mauritsen et al. l'évoquent comme facteur contributif potentiel, mais la quantification reste discutée.

La physique du déséquilibre énergétique est sans ambiguïté sur un point : tant que la concentration de gaz à effet de serre augmente, l'EEI restera positif, et le système climatique continuera d'accumuler de la chaleur. La question ouverte n'est pas « est-ce que ça va continuer ? » mais « à quelle vitesse ? ». Et pour l'instant, la vitesse accélère.

Sources#

  • WMO, State of the Global Climate 2025 (23 mars 2026). wmo.int
  • WMO, communiqué "Earth's climate swings increasingly out of balance". wmo.int
  • Cheng et al. 2026, "Ocean Heat Content 2025", Advances in Atmospheric Sciences. springer.com
  • Mauritsen et al. 2025, AGU Advances (e2024AV001636). agupubs.onlinelibrary.wiley.com
  • Carbon Brief, "State of the Climate 2025". carbonbrief.org
  • WMO GHG Bulletin, CO2 record 2024. wmo.int
  • Yale Climate Connections, "55 billion-dollar weather disasters in 2025". yaleclimateconnections.org
  • ONU Info, "La Terre est poussée au-delà de ses limites" (23 mars 2026). news.un.org
  • Down to Earth, "EEI reaching 65-year peak". downtoearth.org.in
Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi