Pour comprendre ce qui pousse des ingénieurs suisses à installer des ventilateurs de quinze mètres de diamètre au col du Simplon, il faut remonter plus loin que prévu ; il faut remonter à une obsession vieille de deux siècles. En 1841, l'ingénieur américain James Pollard Espy propose de mettre le feu à de vastes forêts pour provoquer la pluie. En 1891, le général Robert Dyrenforth tire des obus dans les nuages du Texas pour déclencher des averses (résultat : du bruit, pas d'eau). L'idée que l'humanité peut piloter le climat traverse les époques sans jamais tout à fait mourir, et chaque génération y revient avec la technologie du moment. Les canons anti-grêle du XIXe siècle, l'ensemencement des nuages à l'iodure d'argent des années 1940, puis l'injection stratosphérique de soufre que Make Sunsets pratique depuis 2022 avec ses ballons lancés dans le ciel du Dakota du Sud, sans que personne ne sache vraiment ce qu'il y a dedans.
Certes, on pourrait balayer ces tentatives comme des curiosités historiques ; mais elles partagent un trait commun qui devrait nous alerter : la conviction que la nature est un problème d'ingénierie.
Les Alpes, sentinelle fragile d'un réchauffement accéléré#
Les données racontent une autre histoire que celle qu'on imagine, une histoire plus brutale. La Suisse se réchauffe 2,9 °C au-dessus de la période préindustrielle, soit le double de la moyenne mondiale (entre 1,3 et 1,4 °C). Les glaciers suisses ont perdu soixante pour cent de leur volume depuis 1850 ; dix pour cent de ce qui restait a disparu en seulement deux ans, entre 2022 et 2023. Cent glaciers ont cessé d'exister depuis 2016. Quand j'ai compilé ces séries temporelles pour un graphique l'an dernier, la courbe d'accélération m'a forcé à vérifier trois fois mes axes : ce n'était pas linéaire, c'était exponentiel sur la dernière décennie.
Le glacier du Rhône illustre la détresse inventive des Suisses face à cette accélération. Chaque été, des équipes déploient des couvertures géotextiles blanches sur sa surface, comme on envelopperait un patient en soins palliatifs. La méthode fonctionne. Réduction de la fonte de cinquante à soixante-dix pour cent sous les bâches. Neuf sites suisses utilisent désormais ce procédé. C'est efficace, c'est localisé, et c'est aussi l'aveu que la cause du problème nous échappe complètement.
D'autres approches existent, certaines franchement ingénieuses. Le projet MortAlive fabrique de la neige artificielle sans électricité, en exploitant la pression gravitationnelle de l'eau de fonte. Les Ice Stupas de Saint-Moritz gélent l'eau en hiver sous forme de cônes de glace qui alimentent les communautés au printemps. Ce sont des rustines artisanales, mais des rustines qui marchent.
Climeworks et la question du carbone alpin#
La Suisse ne se contente pas de protéger ses glaciers. Climeworks, basée à Zurich, capte le CO2 directement dans l'air depuis 2017 (première usine à Hinwil). Son installation islandaise Orca absorbe quatre mille tonnes de CO2 par an ; Mammoth, inaugurée en 2024, monte à trente-six mille tonnes. Les chiffres sont réels, vérifiables. Ils restent microscopiques face aux quarante milliards de tonnes émises annuellement. Le budget carbone restant pour limiter le réchauffement à 1,5 °C est dérisoire, et la capture directe ne le comblera pas seule. Nuançons toutefois : Climeworks prouve que la technologie existe ; c'est le passage à l'échelle qui manque, pas la physique.
C'est dans ce contexte de fébrilité technologique que le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), doté de 4,9 milliards de francs suisses pour la période 2025-2028, aurait financé un projet que personne n'attendait.
Projet Ventus : l'air des cols comme climatiseur continental#
Selon des documents relayés par plusieurs médias techniques suisses ce matin, le FNS a alloué douze millions de francs suisses à un prototype baptisé "Ventus". Le concept : installer des ventilateurs industriels de quinze mètres de diamètre dans les cols alpins les plus ventés pour canaliser et amplifier les courants d'air froid descendant vers les plaines du nord de l'Italie et du sud de l'Allemagne.
Le col du Simplon (2 006 m), retenu comme site pilote, offre un couloir naturel entre le Valais et le Val d'Ossola. Les simulations CFD réalisées par une équipe de l'ETH Zürich auraient démontré qu'un réseau de huit ventilateurs positionnés en V dans l'axe du col pourrait abaisser la température estivale de la plaine du Po de 0,3 °C sur un rayon de quatre-vingts kilomètres. Le Grand-Saint-Bernard (2 469 m), avec ses vents dépassant régulièrement soixante kilomètres par heure et ses températures hivernales à moins trente, figurerait comme second site dans la feuille de route 2027.
Sur ce point, j'hésite à qualifier la crédibilité de l'ensemble. Les chiffres sont précis, le financement est cohérent avec les enveloppes FNS, et l'ETH Zürich a effectivement une expertise en modélisation des flux alpins. Mais un refroidissement de 0,3 °C sur quatre-vingts kilomètres via des ventilateurs, même géants, pose des questions thermodynamiques que les communiqués ne traitent pas. L'effondrement des puits de carbone terrestres nous rappelle que les systèmes climatiques résistent farouchement aux interventions humaines ciblées.
Le Gothard, avec son tunnel de base de cinquante-sept kilomètres, était initialement envisagé mais écarté : les courants y sont trop turbulents pour une canalisation efficace, selon les mêmes simulations.
Le premier test et son effet secondaire imprévu#
Le premier essai aurait eu lieu le 28 mars 2026, un samedi, au col du Simplon. Huit ventilateurs alimentés par le réseau hydroélectrique valaisan, mis en rotation simultanée à 4 heures du matin. Les capteurs thermiques installés en aval ont effectivement enregistré une baisse de 0,1 °C à vingt kilomètres du col, un résultat qualifié de "prometteur mais préliminaire" par l'équipe.
Ce qui n'était pas prévu, c'est la direction du vent ce matin-là. Un anticyclone décalé a inversé le flux habituel, et les ventilateurs ont aspiré l'air du versant sud au lieu de le pousser. Le versant sud, c'est le Valais. Et le Valais, un samedi matin, c'est des centaines de fondues en préparation.
L'odeur de gruyère fondu, d'ail et de vin blanc s'est propagée sur deux cents kilomètres en direction de Milan. Les stations de mesure de qualité de l'air de Domodossola, puis de Verbania, ont détecté des pics de composés organiques volatils que personne n'a su interpréter pendant trois heures. Un fromager de Brigue a déclaré à la presse locale que "c'était la meilleure publicité involontaire pour le fromage suisse depuis la fondue olympique de Sion 2026 qui n'a jamais eu lieu".
Le projet Ventus n'existe pas. Les simulations CFD non plus. L'ETH Zürich n'a pas modélisé de ventilateurs dans les cols.
Poisson d'avril.
Mais les chiffres du réchauffement alpin, eux, sont vrais. 2,9 °C de plus. Soixante pour cent des glaciers disparus. Cent glaciers morts depuis 2016. Les géotextiles sur le Rhône sont vrais. Climeworks est vrai. Et l'obsession humaine de contrôler le climat, elle aussi, est terriblement réelle.
(En relisant cet article avant publication, je me suis demandé à quel point un canular sur la géo-ingénierie alpine diffère de ce que Make Sunsets fait réellement avec ses ballons de soufre. La frontière entre la satire et le réel s'amincit chaque année. C'est peut-être ça, le vrai sujet.)





