Il y a un bruit que l'on entend mal depuis l'Europe, et qui pourtant cogne dans toute la moitié sud du sous-continent indien : celui d'un climatiseur qui tourne en boucle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un appartement de Delhi, de Karachi ou de Lucknow. Ce bruit est devenu, en quelques années, la bande-son d'un printemps qui n'en est plus un. Il dit l'effort des grilles électriques, l'inégalité brutale entre ceux qui ont un climatiseur et ceux qui sortent quand même, l'enfermement comme stratégie de survie. Il dit aussi, sans le formuler, que la saison chaude n'attend plus mai pour s'installer.
Le 14 mai 2026, World Weather Attribution a publié une étude qui met des chiffres sur cette intuition. Quinze jours de chaleur extrême sur l'Inde et le Pakistan, du 15 au 29 avril. Des pointes à 46°C dans plusieurs villes indiennes, 44°C à Karachi le 4 mai, plus d'un million de kilomètres carrés en sécheresse agricole. Et une conclusion : le changement climatique a multiplié par trois la probabilité d'un tel épisode. C'est ce verdict qu'il faut regarder en face, parce qu'il cesse d'être une projection lointaine pour devenir un constat sur l'air respiré il y a quelques jours par environ 1,7 milliard de personnes.
Quinze jours de fournaise, mi-avril à début mai#
Le récit commence dès la troisième semaine d'avril. Le 21, les données compilées par AQI.in classent 19 des 20 villes les plus chaudes du monde en Inde. Le 25 avril, jour identifié par WWA comme le pic de la séquence, plusieurs stations dépassent 46°C. Le Maharashtra prend les premières places : 46,9°C à Akola, 46,8°C à Amravati. Plus au nord, Sri Ganganagar enregistre 44,5°C, Banda 44,2°C, Bhagalpur et Talcher autour de 44°C. Delhi atteint son maximum de l'année le 26 avril avec 42,8°C à Safdarjung, soit 5,1°C au-dessus de la normale saisonnière.
Le 4 mai, c'est Karachi qui bascule. La capitale économique du Pakistan touche 44,1°C, sa journée la plus chaude depuis 2018. Les hôpitaux signalent une vague d'admissions pour coups de chaleur. Le bilan officiel des autorités sanitaires se fige à dix décès en quarante-huit heures. Le ministre en chef du Sindh, Murad Ali Shah, demande à la population de rester à l'intérieur ; le Pakistan Meteorological Department alerte que les températures pourraient grimper entre 47°C et 49°C dans les districts du nord du Sindh, autour de Jacobabad, Larkana et Sukkur.
Plusieurs facteurs s'additionnent. Un système anticyclonique installé sur le nord-ouest piège l'air chaud près du sol. La mousson tarde, ses pluies pré-mousson restent faibles. Aucune brise marine ne vient soulager les zones côtières. Les nuits ne refroidissent pas. Et la sécheresse agricole, signalée sur plus d'un million de kilomètres carrés selon WWA, prive les sols de l'évapotranspiration qui, habituellement, amortit un peu la fournaise diurne. Un mécanisme s'enclenche : moins d'humidité dans les sols, moins de chaleur latente captée, davantage de chaleur sensible relâchée dans l'air.
Un bilan humain probablement sous-estimé#
Les chiffres officiels donnent 37 morts en Inde et 10 à Karachi. Il faut les lire avec prudence. Les décès dus à la chaleur sont notoirement sous-déclarés en Asie du Sud, parce que les protocoles d'autopsie n'établissent presque jamais la chaleur comme cause directe. Une crise cardiaque survenue par 46°C reste codée comme infarctus. Un AVC chez une personne âgée déshydratée reste un AVC. Pour les travailleurs informels, ouvriers du bâtiment, vendeurs de rue, conducteurs de rickshaw, agriculteurs des petites exploitations, les décès passent sous le radar statistique.
Les études rétrospectives convergent depuis 2022 : la surmortalité réelle pendant ces épisodes se compte en milliers, pas en dizaines. Le rapport WWA insiste sur ce point en désignant les populations les plus exposées : ouvriers du secteur informel, pauvres urbains et ruraux, personnes âgées, personnes en situation de handicap. À Karachi, dont une partie significative de l'agglomération vit dans des logements aux toits métalliques sans ventilation, la chaleur ressentie en intérieur dépasse souvent celle mesurée à l'ombre dans les stations météo.
Les écoles ont fermé par endroits, l'opération de recensement national en Inde a connu des retards, les bureaux de vote pour certaines élections d'État ont vu leur fréquentation chuter aux heures les plus chaudes. La vie sociale se rétracte, se déplace vers la nuit. Et la demande d'électricité explose : le 27 avril, le pic indien atteint 256,11 gigawatts, un record absolu pour un mois d'avril, alors que ces niveaux sont normalement atteints en mai ou juin. La climatisation tire à elle seule environ 50 gigawatts à cet instant.
L'attribution climatique, mode d'emploi#
L'étude WWA appartient à une catégorie devenue routinière : la "rapid attribution science". Le principe consiste à comparer, après un événement extrême, deux mondes climatiques. Le monde tel qu'il est, réchauffé d'environ 1,3°C par rapport à l'ère préindustrielle. Et un monde contrefactuel, sans émissions humaines de gaz à effet de serre depuis 1850. La différence de probabilité d'occurrence et d'intensité, entre ces deux mondes, mesure la part de responsabilité du changement climatique dans l'événement.
Les chercheuses Mariam Zachariah et Friederike Otto, basées au Grantham Institute de l'Imperial College London, ont mené l'analyse en croisant les données observationnelles historiques de la région avec dix-neuf modèles climatiques validés. La théorie statistique mobilisée s'appelle théorie des valeurs extrêmes non-stationnaire : elle ajuste la distribution des températures maximales à l'évolution de la température moyenne mondiale, événement par événement. C'est aujourd'hui la méthode de référence pour ce type d'attribution.
Sur l'épisode des 15 au 29 avril 2026, la conclusion s'énonce ainsi : un tel pic de chaleur sur 15 jours dans la région a aujourd'hui environ une chance sur cinq de se produire chaque année en avril, soit un temps de retour d'environ cinq ans. Dans un climat préindustriel, la même séquence aurait été environ 1°C moins chaude et trois fois moins probable. Sur la dernière décennie seulement, depuis 2016, la probabilité d'un tel événement a augmenté d'environ 35 %. Et si le réchauffement mondial atteint +1,3°C de manière soutenue, des séquences comme celle d'avril 2026 deviendront 2,4 fois plus probables que ce qu'on observe en ce moment.
Le facteur trois mérite d'être lu correctement. Il ne signifie pas que la chaleur a triplé. Il signifie qu'un événement qui se produisait, dans le climat préindustriel, environ une fois tous les quinze ans en moyenne, en survient aujourd'hui un toutes les cinq années. Si on enchaîne dix années climatiques, on en attend deux ou trois, là où on en attendait moins d'une autrefois. La fréquence est ce qui bouge, autant que l'amplitude. Et c'est cette fréquence qui épuise les systèmes de santé, les réseaux électriques, les sols agricoles, les corps.
Ce que disent les canicules de 2022 et 2024 pour comparer#
WWA avait déjà passé au crible deux épisodes majeurs. En mars-avril 2022, la canicule précoce qui avait frappé les mêmes régions avait été jugée trente fois plus probable à cause du changement climatique. En 2024, l'épisode pré-mousson long et intense avait été jugé 45 fois plus probable. À première vue, les facteurs paraissent contradictoires : 30, 45, et maintenant 3.
L'explication tient à la définition de l'événement étudié. Plus on cible un événement rare et bien défini (par exemple un mois de mars anormalement chaud sur une zone précise, alors que mars n'est pas considéré comme un mois de canicule normale), plus le ratio d'attribution monte. Plus on étudie un événement déjà compatible avec la nouvelle climatologie (une vague d'avril, devenue presque attendue), plus le ratio descend. Ce n'est pas un affaiblissement du signal climatique. C'est l'inverse : le climat a tellement bougé que ce qui était exceptionnel devient ordinaire, donc le ratio d'attribution numérique se tasse pendant que la probabilité absolue grimpe.
Le rapport 2026 le formule clairement : la hausse de probabilité est beaucoup plus forte en avril qu'en mai. Autrement dit, la saison chaude s'étire vers l'amont du calendrier. Les vagues de chaleur d'avril, qui surprenaient encore les services de santé indiens il y a quinze ans, sont devenues l'attente standard. Le passage à la nouvelle normalité s'accompagne d'un tassement du ratio statistique, mais d'une explosion du risque absolu. C'est cette bascule qu'il faut comprendre.
L'autre point que les trois études partagent : l'humidité. Pour chaque degré supplémentaire, l'atmosphère peut contenir environ 7 % d'humidité supplémentaire (relation de Clausius-Clapeyron). Quand la chaleur sèche d'avril cède la place à la chaleur humide de la mousson approchante, fin mai et juin, la température en bulbe humide grimpe vers les limites physiologiques. Au-delà d'environ 35°C en bulbe humide, le corps humain ne peut plus se refroidir par transpiration, même au repos à l'ombre. Quelques heures suffisent à tuer un adulte en bonne santé. Plusieurs stations indiennes et pakistanaises ont déjà frôlé ce seuil ponctuellement, et la fréquence de dépassement remonte tous les ans.
La mousson 2026 sous tension#
La canicule d'avril-mai s'inscrit dans un contexte de mousson incertaine. Février 2026 a été classé troisième mois de février le plus sec en Inde depuis le début des relevés en 1901. Les sols sont entrés dans le printemps avec des déficits d'humidité importants, en particulier au nord-ouest (Pendjab, Haryana) et au centre. La sécheresse agricole signalée par WWA sur plus d'un million de kilomètres carrés correspond précisément à ces zones, qui abritent une partie majeure de la production céréalière du sous-continent.
Le scénario qui s'esquisse pour les semaines à venir préoccupe l'IMD : l'organisme météo indien anticipe pour la fenêtre avril-juin 2026 davantage de journées de vague de chaleur que la normale sur l'est, le centre, le nord-ouest et la péninsule du sud-est. Les nuits chaudes (températures minimales au-dessus de la normale) devraient elles aussi se multiplier. Or, ce sont les nuits chaudes qui font basculer la mortalité. Un corps fatigué par une journée à 45°C, qui ne récupère pas la nuit parce que le mercure ne redescend pas sous 30°C, accumule un stress que les systèmes cardiovasculaire et rénal finissent par lâcher.
L'autre inconnue, c'est l'arrivée de la mousson. En Inde, elle survient normalement sur le Kerala vers le 1er juin, remonte vers le nord, atteint Delhi début juillet. Tout retard ou toute faiblesse du courant de mousson allonge la séquence d'extrême chaleur. Un déficit de pluies pendant la saison kharif (juin-septembre) déclenche un effet domino : rendements agricoles en baisse, hausse des prix alimentaires, pression sur la Banque centrale indienne qui doit arbitrer entre inflation et croissance, exode rural temporaire vers les villes déjà en surchauffe. Le rapport WWA ne formule pas de prédiction sur 2026, mais rappelle que la combinaison sécheresse + chaleur + mousson erratique forme le risque composite qui monte le plus vite dans la région.
Adapter, vraiment#
L'Inde a été pionnière en matière de Heat Action Plans. Ahmedabad a posé le premier en 2013, après la vague de chaleur dévastatrice de 2010 qui avait tué officiellement plus de 1 300 personnes. Depuis, plus de trente villes indiennes et plusieurs États ont adopté leurs propres plans. Le principe : système d'alerte précoce déclenchant des seuils opérationnels, ouverture de centres de rafraîchissement publics, distribution d'eau, ajustement des horaires de travail pour les administrations, campagne d'information par radio et SMS.
Le bilan est mitigé. Les évaluations indépendantes des Heat Action Plans, notamment celles publiées par le Centre for Policy Research et l'Institut Indira Gandhi, ont relevé en 2024 que sur 37 plans examinés, seuls quelques-uns décrivaient une vulnérabilité différenciée selon les quartiers, l'âge ou la profession. La plupart restent rédigés pour les travailleurs formels, qui ne sont pas le gros des morts. Le ramasseur d'ordures, la femme qui marche deux kilomètres pour le puits, le maçon payé à la journée, n'ont accès ni au SMS d'alerte, ni au centre de rafraîchissement, ni à l'horaire aménagé.
Côté Pakistan, le contraste est sévère. Le pays manque cruellement de données fiables sur les décès liés à la chaleur, et plusieurs études internationales ont pointé une opacité gouvernementale qui ralentit la mise en place de protocoles adaptés. La canicule de juin 2015 à Karachi, qui avait officiellement tué plus de 1 200 personnes en quatre jours, n'a toujours pas débouché sur un plan national consolidé. La province du Sindh, la plus exposée, dépend des annonces ponctuelles du chef de gouvernement provincial et des consignes du PMD.
Les leviers d'adaptation existent. Toitures réfléchissantes pour les logements précaires (programme déployé à Ahmedabad et Surat avec des coûts unitaires inférieurs à 100 euros par habitation, réduction de la température intérieure de plusieurs degrés). Plantation massive d'arbres dans les corridors urbains les plus chauds. Réorganisation des marchés de plein air. Subventions ciblées sur les ventilateurs basse consommation et l'électrification rurale décarbonée. Climatisation collective dans les écoles et hôpitaux. Surveillance hospitalière dédiée aux mois pré-mousson, déclenchée par l'alerte météo. Et surtout, refonte des codes du travail pour interdire le travail extérieur entre 12h et 16h aux jours d'alerte rouge, avec compensation pour les journaliers.
Rien de tout cela n'est techniquement complexe. Tout cela coûte de l'argent que les budgets publics indiens et pakistanais ne dégagent pas spontanément face aux priorités du développement. C'est la traduction concrète, dans ces deux pays, du débat sur la finance climatique pour l'adaptation, ouvert à chaque COP et toujours sous-financé par rapport aux besoins estimés. Plusieurs analyses sur le retour d'El Niño et la chaleur 2026 chiffrent l'écart entre les fonds engagés et les besoins réels d'adaptation pour l'Asie du Sud à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an, et l'écart se creuse.
Ce que ça nous dit, à nous#
Vu depuis la France, l'épisode peut sembler distant. Il ne l'est pas. Il préfigure ce que la France va vivre, à une moindre échelle d'intensité mais avec la même mécanique, dans les vingt prochaines années. Les Heat Action Plans indiens ne sont pas un objet exotique, ce sont des prototypes que les villes européennes commencent à recopier (Paris, Marseille, Lyon ont entamé leurs propres versions depuis 2023). La grille électrique indienne qui passe le pic à 256 gigawatts en avril est l'avant-poste de ce que nos opérateurs vivront quand la climatisation deviendra le poste de consommation dominant des étés français. Les questions sociales soulevées (qui survit, qui paie, qui décide) sont déjà devant nous.
L'attribution WWA n'est pas un rapport de plus. C'est un témoin : à chaque fois qu'un événement extrême survient, des scientifiques publient désormais sous trois semaines un papier robuste qui chiffre la part climatique. Ce travail change la conversation politique. Il rend impossible la dilution de la responsabilité dans un brouillard de "fatalité naturelle". Il permet aussi, juridiquement, d'argumenter dans les contentieux climatiques contre les États et les multinationales, sur la base d'évidences quantifiées. La science de l'attribution est en train de devenir, lentement, un outil de droit autant qu'un outil de connaissance.
Reste l'image. Un champ desséché du Maharashtra, une fissure dans la terre rouge, un ciel ocre qui ne promet rien avant des semaines. C'est cette image qu'il faut tenir en regardant les chiffres : la statistique recouvre des paysages réels, des corps réels, des choix politiques réels. La probabilité d'une canicule comme celle d'avril 2026 vient de tripler dans la région. Ce n'est ni une projection ni une menace abstraite. C'est l'air d'il y a quinze jours.
Sources#
- World Weather Attribution, Climate change exposes hundreds of millions to longer and deadlier pre-monsoon heat in South Asia (14 mai 2026)
- Earth.org, Extreme Heat Now a Regular Reality in India, Pakistan: Study
- Al Jazeera, A calamity: Why is a record heatwave sweeping South Asia ? (8 mai 2026)
- Business Standard, Delhi records hottest day of 2026 as IMD warns of heatwave (26 avril 2026)
- The Express Tribune, PMD issues another heatwave alert for Sindh, mercury may climb to 49°C
- Angel One, India's Peak Power Demand Hits Record 256 GW Amid Intense Heatwaves
- Imperial College London, Climate change made deadly heatwave in India and Pakistan 30 times more likely (étude 2022)
- Down to Earth, IMD Forecasts Warm Nights, Longer Heatwaves Across India in April-June 2026





