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Aérosols, IMO 2020 : le réchauffement démasqué ?

Aérosols, IMO 2020 : le réchauffement démasqué ?

Par Julien P.

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Julien P.

Pendant des décennies, les porte-conteneurs ont rendu au climat un service que personne n'avait commandé. En brûlant un fioul lourd saturé de soufre, ils injectaient dans l'atmosphère des aérosols sulfatés qui renvoyaient une partie du rayonnement solaire vers l'espace. Une géo-ingénierie involontaire, étalée sur tous les océans du globe. Puis le 1er janvier 2020, l'Organisation maritime internationale a abaissé le plafond de soufre des carburants marins de 3,5 % à 0,50 % en masse, hors zones de contrôle. La norme IMO 2020 a nettoyé l'air des couloirs maritimes. Et la question qui a occupé les climatologues depuis tient en une phrase inconfortable : en assainissant le ciel, avons-nous retiré un voile qui masquait une part du réchauffement ?

Je préviens tout de suite : ce n'est pas un dossier où l'on tranche. C'est un dossier où l'on mesure un effet réel, puis où l'on se dispute sur son ampleur. La nuance compte ici plus que d'habitude.

Un voile de soufre, retiré presque d'un coup#

Pour comprendre l'affaire, il faut revenir au mécanisme. Les aérosols sulfatés ne se contentent pas de réfléchir le soleil directement ; ils servent surtout de noyaux de condensation. Plus de noyaux, ce sont des nuages plus nombreux, plus brillants, qui renvoient davantage de lumière, c'est l'effet Twomey. Moins d'aérosols, et les nuages deviennent paradoxalement plus ternes, laissant passer plus d'ensoleillement. Le transport maritime, qui assure environ 90 % du commerce mondial, pesait à lui seul près de 3,5 % des émissions mondiales de SOx avant 2020. Couper le soufre revenait donc à éteindre, en partie, un miroir océanique.

La coupure a été brutale. L'IMO tablait sur une chute de 77 % des émissions d'oxydes de soufre des navires, soit l'équivalent de 8,5 millions de tonnes par an. Carbon Brief a mesuré ensuite une baisse abrupte d'environ 10 % des émissions mondiales de SO2 après 2020. Les satellites l'ont vu directement : les ship tracks, ces traînées nuageuses qui suivaient le sillage des cargos, se sont raréfiées. Le changement de microphysique des nuages n'est pas une hypothèse de modèle, on l'observe.

Cette logique du masque que l'on retire d'un coup porte un nom dans la littérature : le choc de terminaison. Yuan et collègues l'ont posé noir sur blanc dès le titre de leur étude de 2024, « Abrupt reduction in shipping emission as an inadvertent geoengineering termination shock produces substantial radiative warming ». C'est exactement le risque que l'on agite à propos de la géo-ingénierie solaire volontaire : un dispositif de refroidissement que l'on arrête brutalement libère d'un coup la chaleur qu'il retenait. Sauf qu'ici, personne n'avait décidé de refroidir quoi que ce soit. C'est arrivé par défaut, puis ça s'est arrêté par décision réglementaire.

Ce que disent les modèles : un faisceau autour de 0,1 W/m²#

Voilà le cœur du dossier, et la bonne nouvelle pour qui aime les données qui convergent. Plusieurs équipes, avec des méthodes et des modèles différents, ont quantifié le forçage radiatif effectif de la suppression des aérosols maritimes. Et elles tombent dans la même fourchette.

Skeie et collègues, dans une étude multi-modèles publiée dans Atmospheric Chemistry and Physics fin 2024, estiment ce forçage à 0,073 W/m² en moyenne, les modèles individuels s'étalant de 0,057 à 0,089 W/m². Leur décomposition est éclairante : 35 % vient de l'interaction directe aérosol-rayonnement, 65 % de l'interaction aérosol-nuage. Autrement dit, l'essentiel passe par les nuages, pas par la réflexion directe. Pour donner une échelle, les auteurs notent que ce forçage est comparable à la hausse du forçage du CO2 entre 2019 et 2022.

Quaglia et Visioni, dans Earth System Dynamics, poussent un peu plus haut avec le modèle CESM2 Large Ensemble : un forçage net de +0,14 ± 0,07 W/m², et une réponse en température de +0,08 K ± 0,03 K à l'horizon 2030. Yoshioka et collègues, eux, retiennent 0,13 W/m², avec une hausse moyenne de l'ordre de 0,04 K sur 2020-2049 et une amplification marquée dans le secteur atlantique de l'Arctique, jusqu'à 0,3 K. Ils replacent même cet effet dans le budget restant : environ 17 % du réchauffement encore autorisé sous la cible de 1,5 °C. Gettelman, enfin, a fait le travail d'agrégation et résume la situation : les analyses utilisant des méthodes différentes ont convergé sur une estimation globale d'environ 0,1 W/m².

J'ai construit le petit graphique qui aligne ces valeurs, et c'est le genre de chose qui me rassure dans un domaine où l'on doute souvent : 0,073, 0,13, 0,14, et un consensus à 0,1. La fourchette existe, elle traduit un vrai débat de méthode, mais elle ne porte pas sur l'existence du phénomène. Elle porte sur son intensité. Côté température ressentie sur le long terme, Carbon Brief synthétise tout ça en un ordre de grandeur parlant : environ 0,05 °C de réchauffement supplémentaire d'ici 2050, soit l'équivalent de deux années d'émissions en plus. Ce n'est pas rien ; ce n'est pas non plus la bascule que certains titres laissent entendre.

L'estimation qui dépasse toutes les autres#

Et puis il y a Hansen. Le climatologue James Hansen et son équipe avancent, dans un article de 2025, un forçage d'« au moins +0,5 W/m² » attribué à la réduction des aérosols de navires, soit environ la moitié du réchauffement anormal observé récemment. Le contraste saute aux yeux : pendant que le reste de la communauté converge autour de 0,1 W/m², Hansen place le curseur plusieurs fois plus haut.

Il faut le dire sans détour : cette valeur est un point aberrant au regard du consensus. Elle n'est confirmée par aucune des études multi-modèles citées plus haut, et c'est d'ailleurs cohérent avec la posture de Hansen, qui défendait déjà une sensibilité climatique élevée dans « Global warming in the pipeline » en 2023. Je ne dis pas qu'il a tort ; Hansen a eu raison avant les autres par le passé. Je dis qu'aujourd'hui, son chiffre est isolé, et qu'un lecteur honnête doit le traiter comme une borne haute contestée, pas comme la réponse. Sur ce point précis, j'avoue que je ne sais pas encore de quel côté penchera la littérature dans cinq ans.

Et le pic de chaleur de 2023 ?#

C'est là que le dossier devient glissant. 2023 a battu des records de température que peu de modèles avaient anticipés, et la tentation est forte de désigner un coupable unique. IMO 2020 a fait un candidat parfait. Quaglia et Visioni ont calculé que les anomalies de 2023 devenaient environ 9 fois plus probables une fois pris en compte le changement d'émissions maritimes, jusqu'à 27 fois avec les estimations hautes. Le chiffre impressionne.

Mais attention au raccourci. La même année a vu un El Niño musclé, dont je détaille les effets sur le retour des records de chaleur, l'injection massive de vapeur d'eau par l'éruption du Hunga Tonga en janvier 2022, et une réduction des poussières sahariennes. Plusieurs forçages se sont superposés, et l'attribution isolée à la seule norme soufre n'est pas établie. Une étude parue dans Atmospheric Chemistry and Physics en 2025 va plus loin et douche un peu l'enthousiasme : selon elle, le réchauffement potentiel, qui pourrait atteindre 0,16 °C, reste indiscernable au-dessus de la variabilité interne du climat jusqu'à fin 2023. Le forçage est physiquement solide ; le signal thermique, lui, est encore difficile à isoler statistiquement dans les observations. Cette distinction entre un forçage radiatif mesurable et son empreinte dans les températures revient sans cesse en climatologie, comme pour le forçage des microplastiques atmosphériques.

Reste un point qui ne fait pas débat, lui : l'effet est concentré sur l'Atlantique Nord et le Pacifique Nord, là où passent les grands couloirs maritimes et où s'étendent les stratocumulus bas, ces nuages bas particulièrement sensibles à la quantité d'aérosols.

Le paradoxe d'une bonne décision#

Il y a une ironie froide dans cette histoire, et c'est elle qui m'occupe quand je referme les études. IMO 2020 est une excellente mesure de santé publique : moins de soufre, c'est moins de pluies acides et moins de morts prématurées par pollution de l'air. Personne ne propose sérieusement d'y revenir. Et pourtant, en faisant le bien, on a accéléré, selon Jordan et collègues, le réchauffement de 1 à 3 ans dans le modèle UKESM1. La leçon tient ailleurs : la planète était déjà sous perfusion d'un refroidissement involontaire, et on l'ignorait à moitié.

Ce que je retiens, après avoir aligné tous ces chiffres : l'effet existe, il est modeste mais réel, il se situe autour de 0,1 W/m² pour la plupart des équipes, et il rappelle à quel point notre thermomètre planétaire dépend de variables qu'on ne maîtrise pas toutes. Le pic de 2023 garde sa part de mystère. La prochaine fois qu'un graphique de température fera un bond inexpliqué, il faudra se souvenir qu'un cargo qui change de carburant pèse, lui aussi, dans la balance.

Sources#

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