Quand l'air affiche 37 °C, le rail en plein soleil grimpe à 52 °C. Vingt degrés d'écart, et ce n'est pas un détail de plus dans le bulletin canicule : c'est le seuil à partir duquel un réseau ferroviaire commence à se déformer tout seul. Au-delà de 50 °C mesurés sur le rail, SNCF Réseau déclenche sa surveillance renforcée. À 70 °C dans les cas extrêmes, on entre dans le territoire du gauchissement, ce que les voyageurs appellent une voie qui « ondule ». Voilà le constat brut. Reste à comprendre pourquoi un morceau d'acier soudé devient un problème national chaque été, et ce que les gestionnaires d'infrastructure peuvent y opposer.
Je précise d'emblée mon angle : je regarde ça côté matériel et mesure, pas côté polémique sur les retards. Un rail, c'est de l'acier. L'acier dilate. Le reste n'est que conséquence.
Le mécanisme : 140 tonnes qui n'ont nulle part où aller#
Commençons par la physique, parce que tout part de là.
L'acier d'un rail a un coefficient de dilatation de 0,012 mm par degré et par mètre. Sur un rail isolé, ça resterait anecdotique : il s'allongerait, point. Le problème, c'est le long rail soudé. En France, les rails sont soudés bout à bout sur des kilomètres, posés et bloqués sur les traverses. Quand la température monte, le rail veut s'allonger mais ne le peut pas. La force se transforme alors en contrainte de compression.
Les chiffres sont parlants. Pour une voie armée de rails de 60 kg par mètre, l'échauffement génère jusqu'à 140 tonnes d'effort. Le taux de contrainte est de 2,5 MPa par degré, soit environ 19,5 kN par degré gagné. Tant que les traverses et le ballast encaissent, tout va bien. Le jour où cette force trouve un point faible, la voie cède latéralement et part en zigzag. C'est le buckling, le gauchissement.
Pour limiter la casse, les rails sont posés à une température neutre de référence : 25 °C en France, avec une fourchette de pose entre 20 et 30 °C d'ambiant. En clair, le réseau est calibré pour un climat d'il y a vingt ans. Plus la température réelle s'éloigne vers le haut de ce point neutre, plus la contrainte grimpe. À 52 °C de rail, on est déjà à 27 degrés au-dessus du neutre. Faites le calcul de l'effort accumulé, ça pique.
En juin 2022, ce mécanisme s'est concrétisé à Saint-Léger-des-Aubées, en Eure-et-Loir : un rail dilaté sous la chaleur, une voie déformée, et la circulation à l'arrêt. Le même épisode caniculaire a coûté 71 trains Intercités supprimés du vendredi au lundi, dont 5 des 16 Bordeaux-Marseille annulés. Ce ne sont pas des trains tombés en panne. Ce sont des trains qu'on a préféré ne pas faire rouler.
La parade SNCF : ralentir, surveiller, mesurer#
Face à un rail qui chauffe, le levier le plus immédiat n'est pas technologique, il est opérationnel : on ralentit. Un train plus lent exerce moins d'effort sur une voie fragilisée et limite le risque de déraillement si la géométrie a bougé. Je n'ai pas trouvé de seuil chiffré officiel reliant une température rail précise à une réduction de vitesse en kilomètres-heure, donc je m'abstiens d'en inventer un. Mais le principe est constant : au-delà du seuil de surveillance, la vitesse tombe.
Le plan chaleur national tourne chaque été depuis 2003. Quand ça chauffe, SNCF mobilise jusqu'à 3 500 agents jour et nuit pour les rondes sur les voies et les caténaires, avec des patrouilles concentrées entre 13 h et 19 h, les heures les plus chaudes. Des agents qui marchent le long des voies à l'œil et au pied à biche, en 2026, ça peut sembler archaïque. C'est pourtant ce qui détecte un début de gauchissement avant qu'il ne devienne un déraillement.
Côté outil, la SNCF a déployé Metigate depuis 2021. Le système prévoit la température des rails sur 14 jours, couvre 180 sites du réseau national et croise une IA avec les données Météo-France (ensoleillement, nébulosité, humidité). Des alertes automatiques se déclenchent quand les capteurs rail atteignent 45 °C. C'est exactement le genre d'instrumentation qui me parle : on ne subit plus la canicule, on la voit venir deux semaines à l'avance et on planifie les ralentissements. Sur le papier, c'est solide. En pratique, ça ne change rien à la contrainte physique dans le rail, ça permet juste de l'anticiper.
La peinture blanche : la fausse bonne idée que la SNCF refuse#
Voilà le sujet qui revient à chaque canicule dans les médias : pourquoi ne pas peindre les rails en blanc pour qu'ils chauffent moins ? L'idée est séduisante, et plusieurs gestionnaires l'ont testée. Infrabel en Belgique a appliqué 1 000 litres de peinture blanche sur 14 km dans les provinces de Liège et Namur. L'Autriche (ÖBB) et l'Allemagne (Deutsche Bahn) ont mené des essais comparables.
Le verdict des tests : 4 à 5 °C de réduction de température sur le rail. Ça paraît bien. Sauf que les CFF suisses et la SNCF estiment qu'il faudrait un gain de 8 à 10 °C pour que ça vaille le coup. On est à la moitié de la cible.
La SNCF ne croit pas à la méthode, et son raisonnement tient debout : le gain est insuffisant, la peinture s'use et doit être renouvelée, et le coût de blanchir des milliers de kilomètres est prohibitif. Sa position officielle est d'observer les résultats des autres gestionnaires avant de bouger. Mon avis de gars qui regarde des rapports qualité-prix toute la journée : 4 °C pour un coût de maintenance récurrent sur 27 000 km de lignes, le calcul ne passe pas. La peinture blanche, c'est la rustine médiatique, pas la solution structurelle.
Le bitume : même cause, autre matériau#
La route subit la même chaleur, autrement. Quand l'air est à 35-40 °C, la chaussée dépasse 60 °C, parfois 70 °C en surface. À cette température, le liant bitumineux remonte : c'est le ressuage, ces bandes noires collantes et glissantes, vrai danger pour une moto ou un camion. Sous le poids des poids lourds, le bitume ramolli s'enfonce et crée des ornières permanentes.
La parade testée par le Cerema est presque enfantine : répandre du lait de chaux, un mélange d'eau et de chaux, qui blanchit la surface et fait baisser la montée en température. L'étude Cerema/Lhoist menée entre 2019 et 2021 a même décroché une mention spéciale au Congrès mondial de la route de Prague en 2023. Là où la peinture des rails patine, le lait de chaux sur le bitume semble tenir ses promesses. Différence de matériau, différence de verdict.
Les ponts et les caténaires#
Les ouvrages d'art bougent aussi, et c'est mesuré finement. Une étude Batiweb de juin 2026, appuyée sur 1 050 capteurs répartis sur près de 100 ouvrages, relève jusqu'à 7,5 cm de dilatation sur des ouvrages de 500 m. Pour 100 m de béton ou d'acier, comptez environ 1,5 cm en canicule. D'où les joints de dilatation, ces fentes en bord de tablier qu'on traverse en voiture : sans eux, le pont se fissure.
Les caténaires, elles, se détendent sous la chaleur. Un câble de contact mou peut être emporté par un train en passage. C'est arrivé gare de l'Est le 18 juin lors de la canicule de 2022. La solution existe (passer aux caténaires rigides), mais le coût la rend impraticable sur de longues distances. On en revient toujours au même mur : le matériel, on sait le réparer, mais le remplacer à l'échelle du réseau, c'est une autre facture.
Le cadre : le PNACC-3 et l'addition qui grimpe#
Tout ça a désormais un cadre réglementaire. Le troisième Plan national d'adaptation au changement climatique (PNACC-3), publié le 10 mars 2025, table sur un réchauffement de +4 °C en France métropolitaine d'ici 2100. Ses 52 mesures et plus de 200 actions couvrent la période 2024-2028. Sa mesure 30 vise directement les transports : études de vulnérabilité obligatoires pour les grandes entreprises de transport d'ici 2025, plans d'adaptation d'ici 2026, avec la méthode Cerema ASAIT en dix points. Le sujet rejoint la logique d'ensemble du PNACC-3 et de son scénario à +4 °C, comme pour l'adaptation des villes face aux canicules.
Côté addition, les ordres de grandeur posent le décor. Les incidents climatiques coûtent déjà entre 20 et 30 millions d'euros par an à SNCF Réseau. La seule tempête Alex, en octobre 2020, a entraîné 25 millions de réparations. Et les projections donnent le vertige : multiplication par 8 à 11 des perturbations ferroviaires d'ici 2100 selon les scénarios du GIEC, coûts de dégâts triplés d'ici 2035 et multipliés par 6 d'ici 2050 pour les infrastructures de transport.
Le hic, c'est l'état de départ. En mars 2024, la Cour des comptes a alerté la SNCF sur l'absence d'un plan d'adaptation structuré intégrant les projections climatiques futures, en rappelant que plus de 15 % de l'infrastructure ferroviaire était considérée comme trop dégradée dès 2021. La Cour recommande notamment de relever la température neutre de pose des rails, aujourd'hui fixée à 25 °C sur tout le réseau, lors des renouvellements dans les régions les plus exposées. C'est une parade que je trouve élégante : on ne change pas le matériau, on change le point de calibrage pour le climat à venir. Encore faut-il financer le renouvellement.
Mon verdict, après avoir creusé ces chiffres : le rail qui gauchit n'est pas un problème de canicule, c'est un problème de réseau calibré pour un autre siècle. SNCF Gares et Connexions a budgété 113 millions d'euros en fonds propres pour l'adaptation sur 2024-2032. Mis en face d'un risque multiplié par 6 d'ici 2050, ça ressemble à un acompte. Le même réflexe que pour les zones inondables où le PPRI peine à suivre : on documente le risque mieux qu'on ne le finance.
Pour qui ça compte cet été#
Concrètement, l'usager du train qui voit son Bordeaux-Marseille supprimé un jour de canicule ne subit pas un caprice de la SNCF. Il subit 140 tonnes d'effort de compression dans un acier posé pour un climat révolu, et un gestionnaire qui préfère immobiliser un train plutôt que risquer une voie qui ondule à 200 km/h.
La bonne nouvelle, c'est qu'on sait mesurer le phénomène, l'anticiper sur 14 jours et le surveiller avec 3 500 paires d'yeux. La moins bonne, c'est que toutes les parades connues (peinture blanche insuffisante, caténaires rigides hors de prix, température de pose à relever sur 27 000 km) butent sur la même contrainte : le coût du renouvellement face à une enveloppe d'adaptation qui ressemble encore à un acompte. Entre le diagnostic posé par la Cour des comptes et le rail effectivement reposé à une température neutre plus haute, il y a un fossé. Et l'été, lui, n'attendra pas qu'on le comble.
Sources#
- Long rail soudé - Wikipedia
- Le train survivra-t-il au réchauffement climatique ? - The Conversation
- Canicule : pourquoi autant de retards et de suppressions de trains - Ville Rail & Transports
- Et si on blanchissait les rails ? - Ville Rail & Transports
- Il fait chaud, nos rails changent de couleur - Infrabel
- Les rails souffrent de la canicule - Le Singulier
- Routes et chaleur : qu'est-ce qui fait fondre le bitume ? - ici.fr
- Étude impact environnemental procédé innovant à base de chaux - Cerema
- Canicule : dilatation des infrastructures et ouvrages - Batiweb
- 3e Plan national d'adaptation au changement climatique - Ministère de la Transition écologique
- Infrastructures de transport et adaptation - Centre de ressources adaptation au changement climatique
- Climat et infrastructures : les recommandations de la Cour des comptes - Yele Consulting
- Adaptation du réseau ferroviaire national - Cour des comptes





