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Pêche française : débarquements en baisse, espèces au nord

Pêche française : débarquements en baisse, espèces au nord

Par Julien P.

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Julien P.

Trois cent six mille tonnes. C'est ce que la pêche française hexagonale a débarqué en 2024, un volume en recul de 5 % sur un an, selon les chiffres d'Ifremer relayés début mars 2026. Le nombre, pris seul, ne dit pas grand-chose : une mauvaise saison, une météo capricieuse, cela arrive. Mais quand on le replace dans une trajectoire plus longue, et surtout quand on regarde où sont passés certains poissons, une autre histoire se dessine. Celle d'une ressource qui se déplace, d'une façade atlantique qui encaisse, et d'un climat qui redistribue les cartes plus vite que la gestion ne s'adapte.

Le recul d'aujourd'hui se lit dans la flotte d'hier#

Pour comprendre ce que traverse la pêche française aujourd'hui, il faut remonter à une époque où les ports armaient deux fois plus de navires. Selon Planète Mer, la flotte de pêche est passée d'environ 8 771 bateaux en 1990 à 4 163 en 2020, soit une contraction de 53 % en trente ans. Cette érosion n'est pas née du climat : quotas européens, coût du carburant, vieillissement des équipages, concentration des armements, les causes sont anciennes et multiples.

Le tissu humain a suivi la même pente. La donnée la plus solide, celle de Planète Mer pour 2021, fait état de 13 777 emplois directs de marins-pêcheurs en France métropolitaine, dont 6 140 pour la petite pêche, en repli de 9 % sur un an. Je précise l'année et le périmètre à dessein, parce que d'autres chiffres circulent, plus hauts ou plus bas selon qu'on inclut l'outre-mer ou la filière aval ; les comparer sans ce garde-fou ne mène qu'à des faux débats. Retenons l'essentiel : le réchauffement arrive sur une filière déjà fragilisée, et il ne fait pas que s'ajouter aux difficultés, il en change la nature.

Le maquereau, ce poisson qui a filé vers le nord#

S'il fallait un seul cas d'école, ce serait celui du maquereau. Les données racontent une histoire limpide, presque un manuel de biogéographie en accéléré. Selon l'Info Durable, les captures islandaises de maquereau sont passées d'environ 53 tonnes en 2002 à plus de 150 000 tonnes par an dès 2011 ; un poisson quasi absent de ces eaux au début des années 2000 y est devenu, en une décennie, une pêche industrielle. Dans le même temps, la biomasse reproductrice de l'espèce en Atlantique Nord-Est s'est effondrée, de l'ordre de 13 millions de tonnes en 2014 à moins de 3 millions de tonnes en 2025, une chute de 77 %.

En reportant ces deux séries sur un même graphique, la montée des captures islandaises et la dégringolade de la biomasse se répondent presque trait pour trait ; c'est le genre de coïncidence qui n'en est pas une. Le maquereau n'a pas disparu, il a déménagé, en suivant des eaux qui se réchauffent. Ifremer confirme d'ailleurs que le merlu comme le maquereau se rencontrent désormais jusqu'en Islande et en mer de Norvège, très au nord de leurs aires historiques. Ce glissement vers les pôles n'a rien d'anecdotique : c'est la signature attendue d'un océan qui absorbe l'essentiel de la chaleur excédentaire et repousse les espèces vers les zones encore fraîches.

Il faut nuancer toutefois. Une partie de ce déplacement relève de la dynamique propre des populations, des cycles de recrutement, de la pression de pêche cumulée. Mais le fond de tableau, lui, est climatique : Ifremer pointe une baisse de la productivité planctonique, un décalage des cycles de reproduction et une redistribution géographique que les chercheurs nomment parfois « tropicalisation » des eaux. Le maquereau atlantique est le symptôme le plus visible d'un phénomène qui touche, à des degrés divers, l'ensemble des stocks. Et il porte en lui un paradoxe qui devrait nous arrêter : un poisson ignore superbement les frontières et les tableaux de quotas ; il suit une isotherme, pas un traité, et laisse aux États le soin de se disputer les restes d'une abondance qui, elle, a déjà changé d'adresse.

Ce que les débarquements de 2024 laissent voir#

Revenons aux eaux françaises et aux chiffres de la dernière saison connue. Au-delà des 306 000 tonnes débarquées, Ifremer avance une donnée plus parlante encore : environ 50 % seulement des volumes provenaient de stocks pêchés durablement en 2024, contre 44 % après révision pour 2023. La progression est réelle, mais elle part de très bas, et une moitié des captures repose toujours sur des populations en tension ou en mauvais état.

Le golfe de Gascogne, cœur de la façade atlantique, illustre la lente dérive. Selon GoodPlanet mag' et Mer et Marine, la part des stocks en bon état y serait passée de 44 % en 2010 à 37 % en 2022. Rien de spectaculaire d'une année sur l'autre ; c'est justement ce qui rend la tendance de fond difficile à saisir, et facile à minimiser. À cela s'ajoutent des populations franchement effondrées qui touchent les eaux françaises : le cabillaud de mer du Nord, réduit à environ 2 % des débarquements, ou l'aiglefin de Manche-mer du Nord. Le hareng de Manche-mer du Nord, qui pesait près de 9 % des débarquements de 2023, a lui aussi été reclassé en surpêche après révision de son seuil de référence, selon Breizh-info et Ifremer.

Ce tableau se comprend mieux si l'on garde en tête ce qui se joue sous la surface. Le ralentissement de la circulation atlantique modifie la distribution des nutriments et des masses d'eau, tandis que la désoxygénation progressive des océans rétrécit les habitats respirables des poissons. La ressource ne s'effondre pas d'un bloc ; elle se recompose, espèce par espèce, zone par zone.

Climat ou surpêche ? Le dilemme est mal posé#

On aimerait un coupable unique. Le climat, diront les uns ; la surpêche et les quotas, répondront les autres. Le cas du maquereau montre pourtant que le dilemme est mal posé, et que les deux forces s'entretiennent. Regardez la décision de 2026 : le CIEM, l'organe scientifique de référence, recommandait de diviser les captures par quatre, autour de 174 000 tonnes, pour laisser le stock se reconstituer. L'Union européenne a finalement fixé un total de 299 000 tonnes, soit une baisse de 48 % là où les scientifiques en demandaient près de 70 ; la France, selon Touteleurope, ne s'est pas opposée à ce compromis.

Sur ce dossier des quotas, j'avoue rester partagé. On peut lire cet arbitrage comme une capitulation devant la pression économique ; on peut aussi y voir la difficulté réelle de gérer une ressource mobile, que le réchauffement fait passer d'une zone de gestion à une autre, entre des États qui ne s'accordent pas sur le partage. Ce serait trop simple de conclure que Bruxelles brade la science : la science elle-même décrit un poisson qui ne reste plus là où les quotas ont été négociés. Le climat ne remplace pas la surpêche comme cause ; il la rend plus difficile à corriger, en déplaçant la cible pendant qu'on vise.

Un ordre de grandeur, pour finir de situer les enjeux. Les captures mondiales de maquereau, toutes zones confondues, ont avoisiné 900 000 tonnes en 2024, soit environ deux fois l'ensemble de la pêche française toutes espèces confondues, d'après l'Info Durable. Autrement dit, la France n'est qu'un acteur parmi d'autres autour d'un stock partagé, et sa capacité à peser sur la trajectoire d'une espèce en migration reste limitée. C'est aussi pour cela que la question dépasse la seule filière : derrière les débarquements se joue une part de notre sécurité alimentaire face au climat.

À plus long terme, une biomasse qui s'amenuise#

Reste la projection, et c'est là que les données inquiètent le plus. Un rapport d'Ifremer remis à la direction des affaires maritimes fin 2025 estime la perte de biomasse marine dans les eaux françaises à une moyenne de 5 à 8 % vers 2050, et jusqu'à 23 % à la fin du siècle dans un scénario de réchauffement de l'ordre de 4 °C. Ce ne sont pas des extrapolations de comptoir ; ce sont les fourchettes que retient l'organisme de référence, avec les incertitudes qui vont avec.

Que faire d'un tel chiffre ? Ni le dramatiser ni le ranger. Il dit une chose simple : la matière première de la pêche française va probablement se réduire, et surtout se redéployer, obligeant la filière à suivre des espèces qui bougent plutôt qu'à défendre des prises acquises. L'adaptation ne sera pas seulement affaire de quotas ; elle touchera les zones de pêche, les criées, les métiers, la carte même des ports. Le maquereau a montré la voie, en filant vers le nord sans prévenir. Les données, elles, ont déjà commencé à raconter la suite ; il nous reste à décider si nous l'écrivons en la subissant ou en l'anticipant.

Sources#

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