Pour comprendre ce qui se joue avec le réchauffement océanique, il faut remonter à un graphique que j'ai reconstruit il y a quelques mois à partir des séries de l'IAP/CAS et de la NOAA. L'axe des ordonnées : le contenu thermique de l'océan en zettajoules. L'axe des abscisses : cinquante-cinq ans de mesures, de 1969 à 2024. Ce qui m'a arrêté net, ce n'est pas la pente de la courbe (on s'y attend), c'est le moment où la pente change. Quelque part au début des années 1990, la ligne quitte sa trajectoire et prend un angle plus raide. Et quand on décompose par couche de profondeur, la surprise est encore plus forte.
L'océan absorbe plus de quatre-vingt-dix pour cent de la chaleur excédentaire produite par l'effet de serre renforcé depuis 1970. Ce chiffre, confirmé aussi bien par la NOAA que par le GIEC et l'UICN, signifie que l'atmosphère, les sols et la cryosphère se partagent les quelques pour cent restants. Sans cet amortisseur thermique de trois cent soixante et un millions de kilomètres carrés, la température de l'air serait plusieurs degrés plus élevée qu'aujourd'hui. Mais cet amortisseur a un prix, et ce prix accélère.
Le problème en une phrase#
Le taux d'accumulation de chaleur dans l'océan a au moins doublé entre la période 1969-1993 et la période 1993-2017, selon le rapport spécial du GIEC sur les océans et la cryosphère (SROCC). En profondeur, entre sept cents et deux mille mètres, le facteur de multiplication approche quatre. L'océan ne se contente plus d'absorber ; il absorbe de plus en plus vite, de plus en plus profond, et les conséquences en cascade commencent à se matérialiser dans les données de terrain.
Reste à comprendre pourquoi ça accélère, et ce que ça change.
Ce que les données montrent couche par couche#
Les océanographes découpent l'océan en tranches de profondeur pour suivre la pénétration de la chaleur. Les deux couches les plus surveillées sont la couche supérieure (de la surface à sept cents mètres) et la couche intermédiaire (de sept cents à deux mille mètres).
Dans la couche supérieure, le taux de réchauffement est passé de 3,22 zettajoules par an (période 1969-1993) à 6,28 zettajoules par an (période 1993-2017). En profondeur, de 0,97 à 3,86 zettajoules par an. Environ soixante-trois pour cent de la chaleur totale reste stockée dans les sept cents premiers mètres, mais la part qui descend au-delà ne cesse de croître : un tiers du stock est désormais sous sept cents mètres.
En 2024, le contenu thermique océanique sur les deux mille premiers mètres a battu un nouveau record, dépassant celui de 2023 de seize zettajoules (plus ou moins huit). Copernicus a confirmé en avril 2025 que le contenu thermique des deux mille premiers mètres a atteint un nouveau record en 2024, avec un taux de réchauffement qui dépasse largement celui observé avant les années 2000.
J'ai tracé un graphique de cette pénétration en profondeur pour une présentation personnelle, et ce qui frappe visuellement, c'est la vitesse à laquelle la « tache » de chaleur s'enfonce dans les couches intermédiaires après 1993. Les flotteurs Argo, déployés massivement à partir de 2004, ont permis de confirmer ce que les bathythermographes jetables captaient déjà de manière plus bruitée : la chaleur ne s'arrête pas à la thermocline.
L'accélération et ses causes#
Pourquoi le taux a-t-il au moins doublé en surface et quadruplé en profondeur ? Plusieurs mécanismes se renforcent mutuellement.
Le premier est trivial mais essentiel : les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté. Plus de forçage radiatif au sommet de l'atmosphère signifie plus de chaleur à absorber par le système climatique, et l'océan en reçoit la part du lion.
Le deuxième est la stratification. L'océan se stratifie, c'est-à-dire que les couches de densité différente se séparent davantage. La stratification dans les deux cents mètres supérieurs a augmenté de plus de deux pour cent entre 1971 et 2017. Nuançons toutefois : une stratification accrue devrait en théorie ralentir le mélange vertical et donc freiner la pénétration de chaleur en profondeur. C'est un des paradoxes actuels de la recherche. Les observations montrent que la chaleur descend quand même, probablement par des mécanismes localisés (subduction dans les gyres, courants de bord profonds, formation d'eaux denses aux hautes latitudes). Sur ce point, les modèles et les observations ne convergent pas encore parfaitement, et je ne prétendrai pas avoir une explication définitive.
Le troisième facteur est la réduction de la couverture de glace. Moins de banquise arctique (le recul est de plus de douze pour cent par décennie depuis 1979) signifie plus de surface océanique exposée au rayonnement solaire, donc plus d'absorption directe. C'est la boucle de rétroaction albédo-glace en action, un amplificateur qui se renforce à mesure que la glace recule.
La température de surface : le signal le plus visible#
La température de surface de la mer (SST) est le paramètre le plus facile à mesurer par satellite, et en 2024, elle a atteint un record absolu : 20,87 degrés Celsius en moyenne extra-polaire. Entre avril 2023 et juin 2024, la SST a enchaîné quinze mois consécutifs de records mensuels. Quinze mois. Quand j'ai vu la série pour la première fois, j'ai vérifié trois fois que les données n'étaient pas sur le mauvais axe. Elles ne l'étaient pas.
Cette anomalie prolongée a des conséquences directes sur les écosystèmes marins. Le quatrième événement mondial de blanchissement des coraux, dont les premières manifestations remontent à février 2023 et que la NOAA a officiellement déclaré en avril 2024, concerne désormais quatre-vingt-quatre pour cent des récifs surveillés (données d'avril 2025). La Grande Barrière de Corail australienne, lors de l'épisode de 2016, avait subi une mortalité de vingt-neuf à cinquante pour cent dans les sections les plus touchées. La récupération d'un blanchissement de cette ampleur prend au minimum dix à quinze ans, si les conditions reviennent à la normale, ce qui, vu la trajectoire actuelle des températures, ne se produira probablement pas.
Ce qui me frappe dans ces données de blanchissement, c'est la durée. Les épisodes précédents (1998, 2010, 2016-2017) étaient des chocs aigus liés à El Niño. Celui-ci s'étend sur plus de deux ans et se poursuit alors que le Pacifique tropical est en phase neutre ou La Niña. L'océan est devenu suffisamment chaud pour blanchir les coraux sans l'aide d'El Niño.
La montée des eaux : la conséquence lente et irréversible#
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Quand l'eau se réchauffe, elle se dilate. Ce mécanisme, l'expansion thermique, est responsable d'environ 1,36 millimètre par an de hausse du niveau marin entre 1993 et 2015 (SROCC). C'est le premier contributeur à la montée des eaux sur cette période, devant la fonte des glaciers et des calottes.
Le niveau marin global a augmenté de plus de cent millimètres depuis 1993 (données altimétriques satellite). Le taux actuel approche 4,5 millimètres par an, soit le double du taux du début des années 1990. En 2023, un nouveau record a été établi à 101,4 millimètres au-dessus de la référence.
Les projections du GIEC pour la fin du siècle varient selon le scénario d'émissions : 0,43 mètre dans un scénario de fortes réductions (RCP2.6), 0,84 mètre dans un scénario de poursuite des émissions actuelles (RCP8.5). Ces chiffres sont des médianes ; les queues de distribution montent plus haut, surtout si l'on intègre l'instabilité de la calotte antarctique. Les données de fonte du Groenland sont sans ambiguïté : la perte est passée de trente-quatre gigatonnes par an au début des années 1990 à deux cent quarante-sept gigatonnes par an entre 2012 et 2016. L'Antarctique suit la même trajectoire, de cinquante et une à cent quatre-vingt-dix-neuf gigatonnes par an sur la même période.
Pour les littoraux français, la conséquence est directe et déjà mesurable.
L'AMOC : le signal faible qui n'est plus si faible#
La circulation méridienne de retournement atlantique (AMOC), ce tapis roulant thermohalin qui distribue la chaleur des tropiques vers l'Europe du Nord, montre des signes de ralentissement. Les reconstructions indiquent un affaiblissement de quinze à vingt pour cent en deux cents ans. Sur les données instrumentales, la tendance est de moins 0,46 sverdrup par décennie depuis 1950 (un sverdrup vaut un million de mètres cubes par seconde).
L'AMOC ralentit probablement pour deux raisons liées au sujet de cet article : l'apport croissant d'eau douce de la fonte du Groenland (qui réduit la densité des eaux de surface dans l'Atlantique Nord et freine la plongée thermohaline) et le réchauffement lui-même (qui modifie les gradients de densité). Une étude de Ditlevsen publiée en 2023 a projeté un effondrement possible aux alentours de 2057 ; cette projection reste toutefois très contestée dans la communauté scientifique et repose sur des hypothèses statistiques que plusieurs équipes jugent fragiles.
Ce que l'on peut affirmer avec un niveau de confiance raisonnable : l'AMOC ralentit. Ce que l'on ne peut pas affirmer : à quelle vitesse, et s'il existe un point de bascule au-delà duquel le ralentissement devient irréversible. La prudence s'impose ici, et je préfère le dire plutôt que de dramatiser un scénario dont l'échéance reste incertaine.
Et ensuite#
L'année 2024, avec une température mondiale moyenne de plus 1,55 degré au-dessus de la période préindustrielle (WMO), a confirmé que le réchauffement ne ralentit pas. Les projections de contenu thermique océanique pour la fin du siècle vont de deux à quatre fois le réchauffement observé dans un scénario optimiste (RCP2.6) à cinq à sept fois dans un scénario pessimiste (RCP8.5).
Le problème central de l'absorption thermique océanique est son irréversibilité à l'échelle humaine. La chaleur stockée dans les couches profondes mettra des siècles, voire des millénaires, à se dissiper. L'expansion thermique continuera même si les émissions cessent demain. Le blanchissement corallien, le ralentissement de l'AMOC, la montée des eaux : ce sont des conséquences en cours, pas des projections. Les données de 2024 ne laissent aucune marge d'interprétation. La direction est univoque. La question ouverte, et elle l'est réellement, est celle de la vitesse à laquelle ces processus interagissent entre eux, et si certains franchissent des seuils non linéaires que les modèles actuels peinent encore à capturer.
Sources#
- GIEC, Rapport spécial sur l'océan et la cryosphère (SROCC), chapitre 5
- NOAA, Climate Change: Ocean Heat Content, climate.gov
- Copernicus Climate Change Service, Ocean Heat Content, climate.copernicus.eu
- NASA Sea Level Portal, sealevel.nasa.gov
- NOAA, Climate Change: Arctic Sea Ice Minimum Extent, climate.gov
- UICN, Issues Brief: Ocean Warming, iucn.org





