En 1997, quand le protocole de Kyoto tentait de poser les bases d'une comptabilité mondiale du carbone, personne ne parlait de ce qu'il y avait dans nos assiettes. Les négociateurs comptaient les cheminées d'usine, les pots d'échappement, les centrales à charbon. Vingt-neuf ans plus tard, deux études publiées dans Nature Climate Change viennent rappeler que le système alimentaire mondial représente environ un tiers des émissions anthropiques, et qu'une part considérable de ces émissions provient de ce que nous produisons sans raison valable. Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à la manière dont nous avons construit nos chaînes alimentaires.
Ce que disent réellement les études de 2026#
Les chiffres circulent beaucoup depuis la publication de ces deux articles dans Nature Climate Change. L'un porte la référence s41558-026-02596-y, l'autre s41558-026-02597-x. Ils s'appuient sur des données de 2021 et arrivent à une conclusion qui mérite qu'on la pose avec précision : les émissions de gaz à effet de serre liées aux comportements alimentaires évitables représentent 11 % des émissions mondiales anthropiques, soit environ 4,0 GtCO2e.
Je souligne "comportements évitables" parce que c'est là que réside la nuance centrale. Les chercheurs utilisent le terme anglais "misbehaviour", que l'on pourrait traduire par dysfonctionnement comportemental. Il ne s'agit pas du gaspillage alimentaire au sens large, celui que l'UNEP et la UNFCCC estiment entre 8 et 10 % des émissions mondiales annuelles. Les 11 % ciblent spécifiquement deux mécanismes : le surplus structurel de production et la misconsommation, c'est-à-dire la surconsommation de produits à forte empreinte carbone, en particulier la viande.
La distinction est majeure. Dans les 8 à 10 % habituellement cités, on retrouve aussi les pertes post-récolte liées aux contraintes d'infrastructure dans les pays en développement : absence de chaîne du froid, routes impraticables, stockage inadapté. Ces pertes ne relèvent pas d'un choix. Les 11 % de Nature Climate Change, eux, isolent ce qui est évitable par des changements de comportement et d'organisation. C'est un regard différent sur le même problème.
La ventilation qui dérange#
Les données racontent une autre histoire que celle du consommateur individuel jetant ses yaourts périmés. Sur les 4,0 GtCO2e identifiées comme liées aux comportements, la surconsommation de viande contribue à hauteur de 50 %. Le surplus structurel de production, lui, pèse 15 %. Le reste se répartit entre d'autres formes de misconsommation alimentaire.
Ces 59 % des émissions totales du gaspillage alimentaire mondial sont donc imputables non pas à des accidents logistiques, mais à des choix. Des choix de production et de consommation, mais aussi d'organisation des filières. On observe que le système alimentaire mondial dans son ensemble génère environ 18 GtCO2e par an, soit 34 % des émissions anthropiques selon les travaux de Crippa et ses collègues publiés dans Nature Food en 2021. Les 4,0 GtCO2e de "misbehaviour" représentent donc plus d'un cinquième des émissions alimentaires totales.
Paradoxalement, c'est la fraction la plus accessible à la réduction. On ne peut pas, du jour au lendemain, équiper chaque village d'Afrique subsaharienne d'une chaîne du froid. On peut, en revanche, questionner le volume de viande produit dans les pays où la consommation par habitant dépasse largement les recommandations nutritionnelles.
L'échelle que l'on peine à se représenter#
Pour mettre en perspective ces chiffres, il faut les comparer à d'autres secteurs. Selon les données compilées par l'UNFCCC et l'UNEP en 2024, le gaspillage alimentaire au sens large génère des émissions près de cinq fois supérieures à celles de l'aviation mondiale. Si le gaspillage alimentaire était un pays, il se classerait au troisième rang mondial des émetteurs, derrière la Chine et les États-Unis.
En 2022, 1,05 milliard de tonnes de nourriture ont été gaspillées à l'échelle mondiale, soit 19 % de l'alimentation disponible à la consommation. Les ménages en représentent 60 %, les services de restauration 28 %, la distribution 12 %. Et pendant ce temps, comme le rappelle l'UNEP, plus d'un milliard de repas sont gaspillés chaque jour alors que 783 millions de personnes souffrent de la faim.
J'ai relu récemment "The Omnivore's Dilemma" de Michael Pollan, publié en 2006. Vingt ans plus tard, le constat qu'il posait sur la surproduction structurelle du maïs aux États-Unis et ses effets en cascade sur l'ensemble de la chaîne alimentaire n'a rien perdu de sa pertinence. La surproduction n'est pas un accident. C'est un modèle économique. Les subventions agricoles, les contrats de volume entre distributeurs et producteurs, la logique du "produire plus pour vendre moins cher" créent mécaniquement un surplus que le marché ne peut pas absorber.
Pourquoi la distinction change tout pour les politiques climatiques#
Si l'on reste sur le chiffre de 8 à 10 %, la réponse politique est essentiellement technologique et logistique : améliorer les infrastructures de stockage, la chaîne du froid, la gestion des dates de péremption. Ce sont des investissements lourds, nécessaires, mais qui ne touchent pas à la structure du système.
Les 11 % de Nature Climate Change appellent une réponse différente. Les contrôles comportementaux, selon les chercheurs eux-mêmes, offrent le plus grand potentiel de réduction des émissions liées au gaspillage alimentaire à l'échelle mondiale. Cela signifie intervenir sur les régimes alimentaires, sur les volumes de production planifiés, sur les politiques agricoles que la France intègre dans sa trajectoire vers la neutralité carbone.
Nuançons toutefois : aucune intervention unique ne suffit à atteindre l'Objectif de développement durable 12.3, qui vise à réduire de moitié le gaspillage alimentaire d'ici 2030. Les chercheurs sont explicites sur ce point. Il faut une combinaison de mesures, du champ à l'assiette, et cette combinaison varie selon les pays, les filières, les cultures alimentaires.
Sur ce point, j'hésite encore. Les exemples d'intervention réussie existent : certaines enseignes de restauration ont sensiblement réduit leur gaspillage grâce à des systèmes de monitoring. Mais généraliser ces résultats suppose une volonté politique et des incitations économiques dont on voit mal, dans le contexte actuel, d'où elles viendraient. Le coût du gaspillage alimentaire est estimé à 1 000 milliards de dollars par an. Ce chiffre devrait suffire à mobiliser. Malgré tout, les progrès restent fragmentaires.
Le méthane, angle mort persistant#
Un aspect que ces études éclairent indirectement concerne le méthane. Ce gaz représente environ 35 % des émissions du système alimentaire, entre l'élevage, la riziculture et le traitement des déchets organiques. Or le méthane a un pouvoir de réchauffement bien supérieur au CO2 sur vingt ans. Réduire le surplus de production animale, c'est agir simultanément sur les émissions de production et sur les émissions de décomposition des surplus non consommés.
En 2024, lors de la COP29, une trentaine de pays ont signé la Déclaration sur la réduction du méthane organique. C'est un premier pas. Mais les émissions liées à la surconsommation alimentaire recoupent aussi les questions de sécurité alimentaire et de nutriments perdus que le réchauffement aggrave par ailleurs.
Ce qui reste quand on a posé les chiffres#
Le constat est là : nous produisons et consommons de manière à générer des émissions qui représentent, à elles seules, plus que ce que l'aviation mondiale émet. Et contrairement aux émissions industrielles ou énergétiques, celles-ci sont en grande partie liées à des choix que nous pourrions modifier sans rupture technologique majeure.
Ce serait trop simple de conclure que "manger moins de viande" résout le problème. La surconsommation de viande pèse lourd dans les 11 %, certes. Mais le surplus structurel, les 15 % restants des émissions comportementales, renvoie à des décisions prises bien en amont du consommateur : planification agricole, contrats de volume, gestion des stocks. C'est là que se situe le potentiel de réduction le plus sous-estimé.
Les engagements pris dans le cadre de l'Accord de Paris n'intègrent que marginalement la question du gaspillage alimentaire dans les contributions nationales. Pourtant, si l'on considère que le budget carbone restant pour limiter le réchauffement à 1,5 degré se réduit chaque année, ignorer 4,0 GtCO2e d'émissions évitables relève d'un aveuglement volontaire.
La question n'est pas de savoir si ces émissions sont réelles. Les données de 2021, analysées avec une méthodologie robuste et publiées dans Nature Climate Change et revues par les pairs, ne laissent pas de place au doute. La question est de savoir pourquoi, malgré tout, le surplus alimentaire reste un angle mort des politiques climatiques.
Sources#
- Nature Climate Change (2026). "Misbehaviour dominates GHG emissions from food loss and waste", s41558-026-02596-y
- Nature Climate Change (2026). Article compagnon, s41558-026-02597-x
- Crippa et al. (2021). "Food systems are responsible for a third of global anthropogenic GHG emissions". Nature Food, s43016-021-00225-9
- UNEP (2024). Food Waste Index Report 2024
- UNFCCC (2024). Food loss and waste account for 8-10 % of annual global greenhouse gas emissions
- FAO (2021). Food systems account for more than one third of global greenhouse gas emissions





