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MethaneSAT : bilan d'un satellite à 88 M$ perdu en 15 mois

MethaneSAT : bilan d'un satellite à 88 M$ perdu en 15 mois

Par Thomas R.

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Thomas R.

88 millions de dollars, 15 mois opérationnels, 45 régions productrices d'hydrocarbures cartographiées, puis plus rien. MethaneSAT, lancé le 4 mars 2024 depuis Cape Canaveral par un Falcon 9 de SpaceX (mission Transporter-10), a cessé d'émettre le 20 juin 2025. Le 1er juillet, l'Environmental Defense Fund annonçait officiellement que le satellite avait perdu sa puissance et qu'il était jugé irrécupérable. Bilan technique d'un instrument qui a fait basculer la métrologie du méthane fossile, et que personne ne saura jamais réparer.

Les specs qu'il faut retenir#

Construit par BAE Systems, propriété de MethaneSAT LLC (filiale de l'EDF, première ONG environnementale à opérer son propre satellite), MethaneSAT visait une niche très précise dans la chaîne d'observation atmosphérique. Sa résolution au sol : 100 m × 400 m, sur une fauchée de 260 km. À comparer avec les deux concurrents directs.

InstrumentRésolution solFauchéeUsage typique
TROPOMI (Sentinel-5P)5,5 × 7 km²~2 600 kmCartographie globale
MethaneSAT100 m × 400 m260 kmBassins entiers
GHGSat~25 × 25 m²10 × 15 kmSite individuel

Le créneau est clair : entre la vue globale grossière de TROPOMI (qui rate les petites sources) et la vue chirurgicale de GHGSat (qui ne couvre qu'une zone à la fois), MethaneSAT couvre des bassins pétroliers entiers en une passe, avec une sensibilité suffisante pour détecter des panaches que TROPOMI ne voit pas. Le seuil de détection annoncé par l'article publié dans ACP (février 2026) tourne autour de 500 kg/h en conditions optimales, et 1 300 kg/h en moyenne. Pas du niveau GHGSat, mais largement au-dessus de TROPOMI sur les sources sub-tonne.

Le financement : 88 M$ au total. Bezos Earth Fund a injecté 100 M$ à l'EDF en 2020 pour le programme, plus 10 M$ supplémentaires en 2024. La New Zealand Space Agency a apporté NZ$26 millions. Google fournissait les outils IA d'analyse et hébergeait les données sur Google Earth Engine. Pas du low-cost, mais pas non plus du Sentinel à plusieurs centaines de millions d'euros pièce.

Ce qu'il a mesuré en 15 mois#

La période couverte par le bilan global publié le 2 février 2026 (sous peer-review EGUsphere, soumis à Science) court de mai 2024 à juin 2025. Les chiffres bruts :

  • 45 régions oil & gas couvertes, dans 25 pays (29 avec l'agriculture)
  • 50 % de la production onshore mondiale d'hydrocarbures observée
  • ~1 000 sites couverts
  • ~2 000 fichiers et plus de 180 scènes publiés gratuitement sur methanesat.org et Google Earth Engine
  • ~800 chercheurs ayant obtenu un accès aux données
  • 10 papers peer-reviewed publiés par EDF et Harvard, 23 présentations en conférence

Le résultat le plus brutal : selon Inside Climate News (février 2026), les émissions mondiales d'oil & gas mesurées par MethaneSAT sont 50 % au-dessus des inventaires officiels EDGAR et EPA. Aux États-Unis, l'écart est encore plus violent : les émissions du secteur pétrolier et gazier sont quatre fois supérieures aux estimations de l'EPA, soit 7,5 millions de tonnes métriques par an, pour un taux de fuite de 1,6 % du gaz commercialisé. L'objectif industriel fixé par l'Oil and Gas Decarbonization Charter est de 0,2 % d'intensité méthane d'ici 2030. On en est loin.

J'avoue que sur ce point, j'hésite encore à interpréter ce qu'il faut faire de l'écart de 50 %. Soit les inventaires nationaux sont structurellement déficients (mauvaise méthodologie, sous-déclaration assumée), soit la couverture MethaneSAT a sur-représenté les bassins les plus problématiques. Les deux à la fois, vraisemblablement. Le papier complet, quand il sortira de peer-review, devrait trancher.

Permian, Turkménistan, Iran, Irak : les chiffres qui gênent#

Le Permian Basin, à cheval sur le Texas et le Nouveau-Mexique, sort en tête : 410 tonnes métriques par heure. Le plus haut des bassins mesurés. Mais le détail intra-bassin est encore plus parlant : intensité méthane de 3,1 % au Texas, contre 1,2 % au Nouveau-Mexique. Plus de 2,5× d'écart entre deux régions voisines, sur la même formation géologique. La différence ne vient pas du sous-sol, elle vient de la régulation et de la maintenance des opérateurs. Mesurable, donc.

L'article ACP de février 2026 sur les super-émetteurs ajoute des chiffres rares :

  • Turkménistan, bassin Sud-Caspien : sources comprises entre 25 et 40 tonnes/heure
  • Iran, Zagros : 3 sources dépassant 20 t/h sur une seule date d'observation
  • Irak, bassin Widyan : plus de 20 % du gaz commercialisé émis comme méthane
  • Venezuela, bassin Maturin : 5 sources simultanées au-dessus de 5 t/h
  • Permian Midland : 14 panaches identifiés entre 0,5 et 15 t/h

Pour mettre l'Irak en perspective : Appalaches américaines, 0,6 % du gaz commercialisé. Widyan, 20 % et plus. C'est un facteur 33. À potentiel de réchauffement global équivalent (le méthane est ~80× plus puissant que le CO₂ sur 20 ans selon l'IEA), ces super-émetteurs offrent des gains immédiats pour quiconque déciderait de fermer la vanne.

L'autre apport méthodologique de MethaneSAT : 70 % des émissions US d'oil & gas viennent de petites sources émettant moins de 100 kg/h, dont 30 % proviennent de sites en dessous de 10 kg/h (papier ACP, février 2026). Ces sources sont invisibles à TROPOMI. GHGSat les voit mais une par une. MethaneSAT les voyait à l'échelle régionale en une seule passe, ce qui a permis de quantifier la queue de distribution. Sans ça, on continuait à raisonner sur les gros panaches en oubliant que la majorité du méthane fuit en pointillés.

La panne : 3 scénarios, cause exacte inconnue#

Le 20 juin 2025, après une passe de station sol jugée normale, plus de signal. L'enquête menée par MethaneSAT, publiée sur leur site, conclut à une défaillance avionique ou d'alimentation. Trois scénarios possibles : circuit imprimé défaillant, composant électronique grillé, ou défaut sur un propulseur. La cause exacte reste inconnue. C'est rare qu'une investigation post-mortem reste aussi ouverte, mais sans accès physique au satellite, il n'y a pas grand-chose à faire d'autre.

Steven Wofsy, principal investigator côté Harvard, l'a dit sans détour dans la Harvard Gazette : « Methane emissions to the atmosphere from oil and gas serve no constructive purpose. » Sur le matériel mort en orbite, en revanche, pas de citation à graver. Juste un satellite à 88 M$ qui ne reviendra pas.

Petite digression de testeur : j'ai monté assez de PC pour savoir que les pannes électriques sont les plus rageantes. Pas de SMART à consulter, pas de dump à lire, pas de log de boot. Sur un satellite, c'est exactement le même problème puissance 100. Vous coupez l'alim, vous perdez tout. Pas de RMA possible.

Et après ? Les méthodes survivent au matériel#

Le point intéressant, c'est que les ~2 000 fichiers déjà collectés continueront d'être traités jusqu'en 2026, et restent accessibles gratuitement. Les méthodes d'inversion développées pour MethaneSAT sont transférables à d'autres instruments : GOSAT-GW (JAXA, lancé en 2025) et Sentinel-5 (ESA, lancement prévu été 2026) peuvent réutiliser une partie du pipeline. EDF maintient également deux capteurs aéroportés (sous réserve du financement), qui assurent une continuité partielle au niveau des bassins prioritaires.

Côté GHGSat, neuf satellites supplémentaires sont annoncés d'ici fin 2026. La constellation continue de grossir, mais elle ne fait pas le travail de MethaneSAT : son créneau, c'est le panache individuel à 25 m de résolution, pas le bassin entier. Pour qui veut creuser le sujet en complément, GHGSat et MethaneSAT côté traque des fuites couvre la complémentarité des deux constellations sous un autre angle. Et pour le contexte plus large des émissions atmosphériques de méthane en hausse ou des satellites traquant les fuites de méthane, il y a de quoi faire.

Verdict#

Sur le papier, MethaneSAT, c'était un satellite ONG à 88 M$ qui devait durer 5 ans et a tenu 15 mois. Sur le rapport résultats/coût, c'est probablement un des meilleurs investissements d'observation atmosphérique de la décennie. 45 régions cartographiées, 800 chercheurs servis, 10 papers, et un constat factuel qui force la main des inventaires officiels : on émet 50 % de plus que ce qu'on déclare, et 4× plus que ce que l'EPA estime côté américain. Difficile d'espérer mieux d'un instrument qui aura passé un an et trois mois en orbite.

Le successeur ? Pour l'instant, EDF parle d'aviation et de réutilisation des méthodes sur les satellites existants. Pas de MethaneSAT-2 budgété. Vu ce qu'a apporté l'original, ce serait dommage que la prochaine vague d'observation méthane se fasse sans un instrument équivalent dans la constellation.

Sources#

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