1 942 parties par milliard. C'est la concentration moyenne de méthane atmosphérique mesurée en 2024 par le réseau de l'Organisation météorologique mondiale, publiée dans le Greenhouse Gas Bulletin No. 21 d'octobre 2025. Un record, comme presque chaque année depuis 1983. Mais derrière ce chiffre se cache une histoire racontée à l'envers : la flambée 2020-2022 ne s'explique pas par l'élevage. Elle s'explique d'abord par les zones humides tropicales, La Niña et la chimie atmosphérique. Le récit qui pointe les vaches en première ligne mérite d'être démonté.
Deux mesures, deux chiffres, un même message#
Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Méthane agricole : réduire le CH4 de l'élevage en 10 ans.
L'OMM donne 1 942 ± 2 ppb pour 2024. La NOAA, qui exploite un réseau dit « marine surface », publie 1 921,79 ppb pour la même année. Les deux chiffres sont justes : le réseau marin filtre les contributions locales pour produire une moyenne de fond. La tendance est la même : 722 ± 25 ppb avant 1750, environ 2,5 fois plus aujourd'hui.
L'augmentation annuelle 2024 atteint 7,1 ± 0,6 ppb selon la NOAA. C'est élevé, mais c'est une décélération nette : 8,7 ± 0,8 ppb en 2023, 12,97 ppb en 2022, et un pic à 17,68 ppb en 2021, le plus haut depuis 1983. La courbe redescend ; elle reste au-dessus de la trajectoire compatible avec les scénarios climatiques modérés. La donnée préliminaire de novembre 2025 pointe vers 1 945,85 ppb. Le bulletin OMM No. 22 n'est pas encore publié.
La surge 2020-2022 : ce que les chiffres racontent#
C'est ici que le récit dominant déraille. La conviction qui circule, c'est que l'accélération récente traduirait une explosion des émissions agricoles. Les chiffres ne disent pas cela. Selon l'analyse synthétisée par Carbon Brief à partir des travaux de Marielle Saunois et de l'équipe du Global Methane Budget, les zones humides ont émis entre 14 et 26 millions de tonnes additionnelles en 2020, et entre 13 et 23 millions en 2021, contre la tendance longue durée bien plus modeste. La rupture vient des zones humides tropicales.
Le mécanisme : la période 2020-2022 a été marquée par une succession de phases La Niña, qui a inondé l'Asie équatoriale et l'Afrique tropicale. Les nappes ont remonté, les surfaces inondées se sont étendues, les bactéries méthanogènes des sols anaérobies ont prospéré. L'ESA chiffre la part de ces deux régions dans le méthane additionnel : 43 % pour l'Asie équatoriale, 30 % pour l'Afrique tropicale.
S'ajoute la chimie. Le méthane est détruit dans la troposphère par les radicaux hydroxyles, les fameux OH, ces ciseaux chimiques de l'atmosphère. Les confinements de 2020 ont rebattu les cartes des polluants qui consomment l'OH, ce qui aurait paradoxalement réduit l'efficacité du nettoyage atmosphérique pendant un à deux ans. L'élevage, lui, n'a pas connu de surge en 2020. La consommation mondiale de viande bovine n'a pas explosé.
Le poids réel de l'élevage : 32 %, et c'est déjà beaucoup#
Démonter une idée reçue ne dédouane pas. La FAO chiffre la part de l'agriculture dans les émissions anthropiques mondiales à environ 40 %, dont 32 % pour l'élevage, principalement la fermentation entérique des bovins (75 % du méthane entérique mondial). Sur les estimations 2010-2019 de Saunois et al. (Earth System Science Data, 2025), l'élevage tourne autour de 110 millions de tonnes par an, à comparer aux 120 millions attribuées aux fossiles et aux 248 millions des zones humides naturelles (incertitude 159 à 369).
L'élevage reste un levier court terme efficace, comme je l'ai détaillé dans un article dédié au programme INRAE Méthane 2030. Mais il n'explique pas la surge récente. Confondre stock et flux additionnel, c'est la base de l'erreur d'attribution. Et une rétroaction climat-zones humides se manifeste, cousine de la rétroaction méthane océanique récemment quantifiée, avec une incertitude d'environ 50 % sur les émissions naturelles.
Le piège du GWP : 27, 30, 80, 86#
L'AR6 du GIEC, publié en 2021, donne un GWP100 (potentiel sur 100 ans) de 27 à 30 fois le CO₂, selon qu'on prend la fraction biogénique ou la fraction fossile (qui inclut un bonus lié à la conversion CH₄ vers CO₂). Sur 20 ans, le GWP20 atteint 79,7 pour le biogénique et environ 82,5 pour le fossile. La valeur de 86 qu'on voit partout est ancienne ; elle vient de l'AR5 et n'est plus la référence.
Présenter le méthane comme « 86 fois plus puissant que le CO₂ » sans contexte temporel induit en erreur. Sur un siècle, c'est 27 à 30. Sur 20 ans, c'est 80 à 83. Ce qui rend le méthane stratégique, c'est sa durée de vie courte (9 ans selon l'OMM, 12 ans en lifetime effectif selon l'AR6) : si on coupe les émissions, l'atmosphère se nettoie en une décennie. J'avoue avoir longtemps utilisé la valeur 86 dans mes propres graphiques par paresse ; quand j'ai refait le calcul avec l'EPA et le GHG Protocol d'août 2024, l'écart m'a fait grincer des dents.
Le Global Methane Pledge : 30 % promis, 8 % en trajectoire#
Lancé à la COP26 en novembre 2021, le Global Methane Pledge engage 159 pays plus l'Union européenne à réduire leurs émissions de 30 % d'ici 2030 par rapport au niveau 2020. Le Global Methane Status 2025, publié à la COP30 par l'UNEP et la CCAC, calcule la trajectoire effective : si tous les plans nationaux soumis à mi-2025 sont pleinement mis en œuvre, on atteindra 8 %. Pas 30. Huit. Trois grands émetteurs n'ont jamais signé : la Chine, l'Inde et la Russie, environ 30,7 % des émissions mondiales à eux trois. Tant qu'ils restent à l'écart, l'objectif est mathématiquement hors de portée.
MethaneSAT, l'angle fossile et la fin d'un satellite#
Le 4 mars 2024, MethaneSAT décollait sur un Falcon 9. Conçu par l'Environmental Defense Fund pour cartographier les fuites des bassins pétroliers et gaziers, il a livré en mars 2025 son résultat le plus marquant : 70 % des 15 millions de tonnes émises chaque année par l'industrie onshore aux États-Unis viennent de petites sources dispersées, sous le seuil de 100 kg/h par émetteur. Ce ne sont pas les grandes torchères qui pèsent ; ce sont les milliers de fuites discrètes que les inventaires loupent. Le 20 juin 2025, MethaneSAT a perdu le contact, panne d'alimentation jugée irréversible. L'héritage reste : 41 bassins dans 25 pays, plus de 180 jeux de données. Dans son sillage, GHGSat et la nouvelle génération de satellites prennent le relais.
L'AIE estime que le secteur énergie a émis environ 145 millions de tonnes de méthane en 2024, dont plus de 120 attribuables aux fossiles. Elle chiffre à 70 % la part évitable avec les technologies disponibles, dont 35 millions sans coût net, en captant simplement le gaz qui s'échappe.
Ce que ce dossier change à la lecture du climat#
Le méthane est responsable d'environ 30 % du réchauffement observé depuis l'ère industrielle selon l'AIE, et de 16 % de l'effet de serre des gaz à longue durée de vie selon l'OMM. Les deux chiffres mesurent des choses différentes (forçage cumulé contre part instantanée) et ne se contredisent pas. Le méthane est, après le CO₂, l'autre grand chantier du climat.
Traiter ce chantier suppose d'arrêter de mal cibler. Si on impute la surge 2020-2022 aux vaches, on arme un récit qui sert à esquiver les fuites fossiles. Or les leviers court terme sont du côté de l'énergie : 35 millions de tonnes par an, sans coût, dès aujourd'hui. Quand je remets les courbes côte à côte, ce qui me trouble n'est pas la valeur 1 942 ; c'est la divergence entre ce que le système Terre dit et ce que la diplomatie climat parvient à promettre, 8 % au lieu de 30 %. Le mystère du méthane 2025, ce n'est ni la vache ni la rizière ; c'est notre obstination à regarder ailleurs.
Sources#
- WMO Greenhouse Gas Bulletin No. 21, octobre 2025
- NOAA Global Monitoring Laboratory, Trends in atmospheric methane
- Saunois et al. (2025), Global Methane Budget 2000-2020, ESSD Copernicus
- Carbon Brief, Exceptional surge in methane emissions from wetlands worries scientists
- ESA Climate Office, Methane surge linked to flooding of wetlands
- IEA Global Methane Tracker 2025, Key findings
- FAO, Enteric methane and livestock systems
- EPA, Understanding Global Warming Potentials (AR6)
- CCAC / UNEP, Global Methane Status Report 2025
- MethaneSAT, 2025 was a year of highs, lows and hope
- MethaneSAT, New data reveal previously undetectable methane emissions





