En février 2026, les hydrologues du bassin Rhône-Méditerranée ont enregistré 153 millimètres de précipitations cumulées, soit le double de la normale et le cinquième mois de février le plus humide depuis 1959, selon EauFrance. À 600 kilomètres de là, dans les Ardennes, en Bourgogne du nord et sur une large partie de l'Île-de-France, les mêmes services relevaient un déficit pluviométrique compris entre 40 et 60 %. Cette carte-là, partagée en deux, raconte une histoire plus complexe que les slogans saisonniers sur la sécheresse française.
Pour comprendre le paradoxe, il faut remonter aux données que le BRGM a publiées au 1er avril 2026. À cette date, 62 % des nappes phréatiques affichent des niveaux supérieurs à la normale mensuelle, contre 52 % un an plus tôt. La recharge hivernale a été, en agrégé, excédentaire. Et pourtant, dans le même communiqué, le BRGM décrit un bloc territorial, couvrant une grande moitié nord-est, où les nappes restent « modérément basses à basses » depuis novembre 2025. Les données racontent une autre histoire : la France moyenne va bien, la France locale beaucoup moins.
Le basculement hivernal, en trois communiqués#
Je me suis amusé à reprendre les trois derniers communiqués BRGM côte à côte, parce que l'évolution mois par mois est parlante. Au 1er février 2026, 36 % des nappes étaient au-dessus des normales, 24 % conformes, et 40 % en dessous. Au 1er mars, la carte avait déjà basculé : 67 % au-dessus, 18 % en dessous. Au 1er avril, 62 % au-dessus. Entre ces trois photographies, c'est tout le massif hydrologique français qui a pivoté, porté par une recharge exceptionnellement intense en février : 84 % des points de suivi BRGM affichaient alors une tendance à la hausse, contre 56 % en janvier.
Pour replacer cette dynamique dans un horizon plus long : en janvier 2025, 68 % des nappes étaient au-dessus des normales. Un an plus tard, au même moment, on était retombé à 36 %. L'hiver 2025-2026 a donc démarré sur une pente défavorable avant de se corriger brutalement sur deux mois. C'est le genre de zigzag qui rend les bilans annuels fragiles et les gros titres trompeurs : selon qu'on publie une carte en février ou en avril, on raconte une crise ou un répit.
La France coupée en deux#
Ce qui me frappe, dans le bulletin national de situation hydrologique de février 2026, c'est la géographie du contraste. L'excédent pluviométrique national atteint 30 % sur le mois, mais la moyenne cache des extrêmes. Le Languedoc-Roussillon et la Corse enregistrent localement jusqu'à cinq fois la normale. Le bassin Rhône-Méditerranée nord est au double. À l'inverse, les Ardennes, la Bourgogne du nord et l'Île-de-France plongent de 40 à 60 % sous la normale, sur le même mois.
Cette asymétrie ne tombe pas du ciel. Elle découle de la circulation atmosphérique hivernale, dominée cette année par des flux humides méditerranéens et par un blocage anticyclonique récurrent sur le nord-est du pays. Les pluies méditerranéennes ont rechargé les aquifères karstiques du sud-est, historiquement vulnérables. Les plaines céréalières du bassin parisien, elles, ont continué à voir les nappes de la craie descendre. Pour comprendre pourquoi cette bascule régionale n'est pas un simple aléa, il faut regarder ce que les projections climatiques disent des précipitations françaises à trente ans.
Météo-France, dans ses dernières trajectoires publiques, estime que les précipitations annuelles moyennes devraient baisser d'environ 45 millimètres d'ici 2050, et de 116 millimètres d'ici 2100, avec des pertes qui dépasseraient 200 millimètres par an dans le sud. Ces chiffres sont à lire avec prudence : ce sont des moyennes d'ensemble sur plusieurs modèles, assorties d'incertitudes régionales. Mais la direction est claire. En parallèle, le réchauffement France attendu est de l'ordre de +2,7 °C à l'horizon 2050 et +4 °C à l'horizon 2100, avec une évapotranspiration potentielle qui grimpe de 10 à 17 %. Autrement dit : même quand il pleut autant, le sol en restitue davantage. C'est exactement ce que la trajectoire TRACC française documente en détail.
Le seuil qui change tout : 1 700 mètres cubes par habitant#
Parlons du mot « stress hydrique », parce qu'il circule beaucoup et qu'il est mal défini dans les débats grand public. L'indicateur Falkenmark, retenu par l'ONU et la FAO, pose un seuil simple : en dessous de 1 700 mètres cubes d'eau douce renouvelable par habitant et par an, une région est en situation de stress hydrique. En dessous de 1 000, on parle de pénurie. La FAO propose, via l'indicateur ODD 6.4.2, une autre approche : une région est en stress élevé quand ses prélèvements dépassent 40 % de ses ressources renouvelables.
La France, prise globalement, reste loin de ces seuils. Mais l'agrégat national n'a aucun sens dans un pays coupé en deux. Un département des Pyrénées-Orientales et un département de la Seine-Maritime ne vivent pas sur la même planète hydrologique, et les restrictions d'eau préfectorales l'ont rappelé année après année. Météo-France estime qu'entre 2017 et 2020, plus de 30 % du territoire français a été soumis chaque année à des restrictions d'eau. L'hiver 2025 des Hauts-de-France, avec seulement 69 millimètres cumulés sur février, mars et avril, a été le plus sec depuis 1959. Nuançons toutefois : cet épisode est un record régional, pas une tendance consolidée. Mais il illustre que le risque de sec, en 2026, n'est plus réservé au sud.
À l'échelle mondiale, le GIEC, dans son sixième rapport d'évaluation (Groupe II, chapitre 4), rappelle qu'environ quatre milliards de personnes subissent une pénurie d'eau sévère au moins un mois par an. L'étude de Jasechko et coauteurs parue dans Nature en 2024 ajoute une donnée qui m'a marqué : 71 % des aquifères mondiaux suivis dans l'étude sont en déclin, et 30 % voient ce déclin s'accélérer. Les nappes fournissent environ 36 % de l'eau potable mondiale et 42 % de l'irrigation mondiale, selon le Centre d'information sur l'eau. Quand 71 % d'entre elles baissent, ce n'est pas une alerte conjoncturelle. J'ai d'ailleurs déjà documenté ce glissement planétaire dans mon analyse des sécheresses extrêmes qui menaceront la moitié du globe d'ici 2080.
Qui prélève quoi, en France#
Les chiffres de prélèvement en eau douce viennent du SDES et méritent d'être posés, parce qu'ils cassent un récit tenace. En 2021, la France a prélevé 29,5 milliards de mètres cubes d'eau douce. L'énergie (refroidissement des centrales, essentiellement) en représente 48,6 %. L'eau potable, 17,8 %. L'agriculture, 8,4 %. Le reste se partage entre industrie, canaux et usages divers.
Quand je vois ces ratios, je mesure à quel point le débat public se concentre sur la part la plus petite. L'agriculture pèse 8,4 % des prélèvements mais ses prélèvements sont largement consommatifs : l'eau d'irrigation ne retourne pas directement au milieu. L'eau de refroidissement des centrales, elle, revient en majeure partie dans les fleuves, à température plus élevée. Les deux flux n'ont donc pas le même impact sur les ressources. C'est là que ça se complique, et c'est l'une des raisons pour lesquelles le Plan Eau 2023 cible une baisse de 10 % des prélèvements à l'horizon 2030, avec 53 mesures dont certaines visent spécifiquement l'efficience agricole. Dans l'irrigation française, plus de 90 % des prélèvements agricoles partent à l'irrigation, et le maïs représente à lui seul 38 % des surfaces irriguées. Ce point-là, rarement repris dans la presse grand public, pèse lourd dans les arbitrages futurs, surtout quand on sait que la sécurité alimentaire sous pression climatique touche souvent aux mêmes territoires irrigués.
Ce que l'hiver 2025-2026 ne règle pas#
J'ai construit, en marge de cet article, un petit tableau comparatif des communiqués BRGM de janvier 2025, janvier 2026 et avril 2026, et ce qui en ressort est assez ingrat pour les discours optimistes. Oui, la recharge hivernale 2026 est excédentaire. Oui, les nappes du sud-est vont mieux qu'attendu. Mais les aquifères de la craie du Bassin parisien, les nappes alluviales champenoises et les réservoirs ardennais n'ont pas rattrapé leur déficit automnal. Le BRGM les classe « modérément basses à basses » depuis novembre 2025, et cinq mois de recharge n'ont pas suffi.
Sur ce point, j'hésite encore à dire si la France traverse un répit durable ou un simple sursis. Les données d'avril 2026 montrent une situation nationale objectivement favorable, avec 62 % des nappes au-dessus des normales et un excédent régional historique dans le sud. Les projections de Météo-France, de leur côté, indiquent que ce type d'hiver humide deviendra plus rare, pas plus fréquent. Et le décalage entre la moyenne nationale et la réalité locale est exactement le signal que le climat change vite : la carte perd en lisibilité, les écarts se creusent.
Le Plan Eau 2023 misait sur une France qui réduirait ses prélèvements de 10 % d'ici 2030. À ce jour, aucun bilan intermédiaire public ne confirme que la trajectoire est tenue. L'un des arbitrages politiques à venir sera de savoir si ces 10 % se répartissent équitablement entre secteurs, ou si l'effort retombe sur la part la plus visible, pas nécessairement la plus déterminante. Les données de 2026 sont un plaidoyer en faveur d'une gestion géographiquement différenciée : traiter le sud-est comme un territoire qui vient de souffler, traiter le nord-est comme un territoire qui reste sous tension, et renoncer au récit unique d'une « France qui manque d'eau ». Parce que la France qui manque d'eau, en février 2026, ce n'était pas celle qu'on imaginait.
Sources#
- BRGM, communiqué « Niveau des nappes d'eau souterraine au 1er février 2026 » : https://www.brgm.fr/en/news/press-release/groundwater-levels-1-february-2026
- BRGM, communiqué « Niveau des nappes d'eau souterraine au 1er mars 2026 » : https://www.brgm.fr/en/news/press-release/groundwater-levels-1-march-2026
- BRGM, communiqué « Nappes d'eau souterraine au 1er avril 2026 » : https://www.brgm.fr/fr/actualite/communique-presse/nappes-eau-souterraine-au-1er-avril-2026
- EauFrance, Bulletin national de situation hydrologique, février 2026 : https://www.eaufrance.fr/actualites/bulletin-national-de-situation-hydrologique-de-fevrier-2026
- IPCC AR6, WG2, chapitre 4 (Water) : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/chapter/chapter-4/
- Jasechko et al., « Rapid groundwater decline and some cases of recovery », Nature, 2024 : https://www.nature.com/articles/s41586-023-06879-8
- Météo-France, « Changement climatique : quel impact sur la ressource en eau » : https://meteofrance.com/le-changement-climatique/quel-climat-futur/changement-climatique-quel-impact-sur-la-ressource-en
- Plan Eau 2023, 53 mesures : https://www.info.gouv.fr/grand-dossier/preservons-notre-ressource-en-eau/les-53-mesures-du-plan-eau





