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Forêts d'Europe : le puits carbone décroche de 30%

Forêts d'Europe : le puits carbone décroche de 30%

Par Julien P.

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Julien P.

En 1990, les forêts européennes absorbaient chaque année l'équivalent d'environ 10 % des émissions de gaz à effet de serre du continent. En 2023, ce chiffre est tombé à 6 %. Entre ces deux dates, rien n'a bougé en apparence : les arbres sont toujours là, les surfaces boisées ont même légèrement progressé. Mais derrière la canopée, quelque chose s'est cassé.

J'ai grandi avec l'idée que la forêt européenne était un acquis, une sorte d'infrastructure verte silencieuse qui travaillait pour nous pendant qu'on regardait ailleurs. Quand j'avais 14 ans, en 2003, la canicule avait tué plus de 70 000 personnes en Europe. Personne ne parlait encore vraiment des arbres. On parlait des personnes âgées, des hôpitaux, des climatiseurs. Vingt-trois ans plus tard, ce sont les forêts qui encaissent la facture différée de cet été-là, et de tous ceux qui ont suivi.

Un puits qui fuit#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Puits de carbone terrestre : effondrement et alerte GIEC.

L'Agence européenne pour l'environnement (EEA) a publié en 2025 un constat qui aurait dû faire la une partout : entre la décennie 1991-2013 et la période 2014-2023, le puits net de carbone de l'Union européenne a reculé de 30 %. Pas un ralentissement, pas un plateau, une chute de près d'un tiers.

Le chiffre brut dit ceci : en 2023, l'ensemble du secteur UTCATF (utilisation des terres, changement d'affectation des terres et foresterie) de l'UE absorbait 198 millions de tonnes équivalent CO2. Rapporté aux émissions totales du bloc, cela représente environ 6 % compensés. L'objectif fixé par Bruxelles à l'horizon 2030 est de 310 MtCO2e. Selon les projections des États membres eux-mêmes, l'écart à combler oscille aujourd'hui entre 70 et 86 millions de tonnes. Autant dire un gouffre.

Le cœur du problème, ce sont les forêts. Une étude parue dans Nature en 2025, signée Migliavacca, Grassi, Bastos et une vingtaine de chercheurs du JRC (Centre commun de recherche de la Commission européenne) et du CREAF/CSIC espagnol, a mis les chiffres bout à bout. Sur la période 2010-2014, les forêts de l'UE captaient 456,9 MtCO2e par an. Sur 2020-2022, elles n'en captaient plus que 332,6. Un recul de 27 % en moins de dix ans.

Quand un pays bascule#

Le plus frappant dans le rapport EEA, ce n'est pas la moyenne européenne. Ce sont les cas individuels. Deux pays ont franchi une ligne que personne n'imaginait voir de sitôt : l'Allemagne et la Finlande. Leurs secteurs des terres, forêts comprises, sont devenus en net des émetteurs de CO2. Plus du tout des puits. Des sources.

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Aviation et CO₂ : l'illusion verte des SAF et de CORSIA.

Le cas finlandais est particulièrement vertigineux. Un pays recouvert à plus de 70 % de forêts, où l'industrie du bois structure des régions entières, où l'identité nationale se confond presque avec l'épicéa et le pin sylvestre. Ce pays, en l'espace de quelques années, a basculé du côté des contributeurs nets au réchauffement via son sol et ses arbres. La Commission a officiellement ouvert des discussions avec Helsinki sur le respect de ses engagements LULUCF.

L'Allemagne, elle, paie le prix de la crise des scolytes sur ses épicéas, des sécheresses répétées depuis 2018, et d'une forêt dont une large part est monospécifique et plantée hors de son optimum climatique. Brandebourg, Saxe, Thuringe : les cartes de mortalité ressemblent à des radiographies d'un patient en phase terminale.

En France, la mortalité a doublé#

L'IGN, via l'Inventaire forestier national, publie chaque année des données que peu de gens lisent en dehors de la filière bois. Les chiffres de 2024 méritent qu'on s'y arrête. Entre la période 2005-2013 et la période 2015-2023, la mortalité annuelle des arbres en forêt française est passée de 7,4 à 16,7 millions de mètres cubes par an. Une hausse de 125 %. Elle a plus que doublé.

L'IGN le formule avec une phrase qui devrait figurer dans tous les manuels scolaires : « la surface touchée par le dépérissement est équivalente au cumul des surfaces brûlées sur 35 ans ». Autrement dit, ce qui se passe sans flammes, sans spectacle, sans photos de pompiers épuisés, représente en volume l'équivalent de 35 années d'incendies cumulés.

Les espèces les plus touchées racontent chacune une histoire particulière. L'épicéa, 2,4 millions de mètres cubes morts par an, décimé par les scolytes qui profitent d'hivers trop doux et d'arbres affaiblis par la sécheresse. Le châtaignier, 1,7 million, dont 21 % des peuplements sont aujourd'hui classés comme dégradés, victimes de la maladie de l'encre et du chancre. Le frêne, 1,6 million, ravagé par la chalarose, un champignon asiatique arrivé via les pépinières. Trois espèces, trois pathologies, une même toile de fond : un climat qui sort de l'enveloppe dans laquelle ces arbres s'étaient installés depuis des siècles.

Géographiquement, le front du dépérissement dessine un couloir qui remonte de la Thiérache vers la Lorraine, traverse le Jura, plonge dans le Morvan et s'accroche jusqu'à l'Ain. Une diagonale de forêts qui tousse.

La France perd son puits#

Pour bien mesurer ce qui se joue, quelques chiffres sur le patrimoine forestier français. 17,5 millions d'hectares, soit 32 % du territoire métropolitain. Un stock de 1,3 milliard de tonnes de carbone dans la biomasse. Une infrastructure naturelle colossale, accumulée depuis le reboisement du XIXe siècle.

Cette infrastructure encaisse. Sur la période 2015-2023, les forêts françaises absorbent en moyenne 39 millions de tonnes de CO2 par an. C'est 38 % de moins que sur 2005-2013. Le secteur UTCATF français dans son ensemble a reculé de 43 % depuis 2013. Et le dépassement cumulé du budget carbone fixé par la première Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) sur la période 2019-2023 atteint 115 MtCO2e.

Cent quinze millions de tonnes. C'est à peu près ce qu'émettent en un an l'Autriche et la Grèce réunies. Ce dépassement n'est pas venu d'une relance industrielle brutale ou d'un retour massif du charbon. Il vient pour l'essentiel du fait que la forêt, censée compenser une partie des émissions, ne compense plus.

Le gouvernement a tiré les conséquences comptables dans la SNBC 3, dont l'adoption par décret est prévue au printemps 2026. L'objectif de puits forêt-bois à l'horizon 2030 y a été abaissé à -36 MtCO2e. Un aveu discret mais sans ambiguïté : on a révisé à la baisse ce qu'on pense pouvoir obtenir de nos arbres.

Pourquoi cela arrive maintenant#

La question qui revient souvent : pourquoi ce basculement, et pourquoi si vite ? La réponse tient en trois facteurs qui se renforcent mutuellement.

Le premier, c'est le climat lui-même. Sécheresses de 2018, 2019, 2020, 2022. Canicules à répétition. Des arbres qui n'ont pas le temps de reconstituer leurs réserves entre deux épisodes. Les écophysiologues parlent de « mémoire de sécheresse » : un arbre qui a souffert une année part affaibli l'année suivante, et cumule les dettes jusqu'à l'effondrement.

Le deuxième, c'est le vieillissement des peuplements. Une partie significative des forêts européennes tempérées arrive à maturité. Or la courbe de séquestration carbone d'une forêt n'est pas linéaire : elle culmine puis décline à mesure que les arbres vieillissent et que la mortalité naturelle augmente. Ce qui devait arriver arrive, avec quelques décennies d'avance à cause du stress climatique.

Le troisième, c'est ce que les scientifiques appellent les rétroactions. Quand un arbre meurt, il ne cesse pas seulement d'absorber : il commence à relâcher, par décomposition, une partie du carbone qu'il avait stocké. Un puits qui se vide devient une source. Et dans certaines régions, les feux, les ravageurs et les tempêtes accélèrent brutalement cette transition. Le même phénomène s'observe à plus grande échelle avec le pergélisol arctique qui libère mercure et carbone, ou avec les rétroactions méthane océanique encore absentes des modèles climatiques. Les systèmes naturels qui nous tamponnaient commencent à nous renvoyer la facture.

Ce que les chiffres impliquent#

Quand j'ai commencé à suivre le climat, adolescent, avec Une vérité qui dérange d'Al Gore en 2006 puis les premiers rapports du GIEC en accès libre, on nous vendait les forêts comme une assurance. Un matelas. On plantait, on laissait faire, et la nature absorbait une part de nos bêtises. Le protocole de Kyoto en 1997 avait déjà intégré les puits forestiers dans sa comptabilité, et l'Accord de Paris de 2015 les a confirmés comme pilier des trajectoires neutralité carbone 2050.

Le problème, c'est que l'hypothèse centrale de ces trajectoires, c'était un puits stable ou croissant. Pas un puits qui décroche de 30 % en une décennie. Tous les scénarios qui visent -55 % d'émissions en 2030 et la neutralité en 2050 reposent, peu ou prou, sur l'idée que les forêts vont continuer à faire leur travail, et même en faire davantage. Si le puits biologique s'effondre, il faut soit compenser par davantage de réductions d'émissions, soit miser sur des technologies de capture qui n'existent pas encore à l'échelle requise.

Ce n'est pas une nouvelle à ajouter à une longue liste de mauvaises nouvelles climatiques. C'est une remise en cause d'une brique majeure de la stratégie européenne. Les chercheurs de Nature le disent à leur manière feutrée : sécuriser le puits de carbone forestier est désormais une condition de possibilité de l'ambition climatique de l'Union. Pas un bonus. Une condition.

Ce que raconte ce basculement#

Il y a quelque chose de troublant dans ces statistiques. Elles décrivent un phénomène largement invisible pour qui se promène en forêt le dimanche. On voit des arbres, on sent l'humus, on entend des oiseaux. L'IGN, lui, voit des cernes qui rétrécissent, des houppiers qui s'éclaircissent, des volumes morts qui s'accumulent parcelle après parcelle. Le dépérissement, contrairement à un incendie, ne produit pas d'images spectaculaires. Il produit des courbes.

Ces courbes racontent une chose simple : un écosystème qui a mis des millénaires à se constituer perd plus vite que prévu sa capacité à encaisser le CO2 que nous lui envoyons. Et au-delà du carbone, c'est toute la chaîne, y compris la disponibilité en eau et l'équilibre des nappes et rivières face au climat, qui se fragilise en même temps.

Je n'ai pas de conclusion optimiste à proposer. Les forestiers que je lis depuis des années parlent maintenant de « sylviculture d'adaptation », de « migration assistée », de « renoncement à certaines essences ». Les mots ont changé. Avant, on disait gérer. Maintenant, on dit choisir ce qu'on accepte de perdre.

En 1990, 10 %. En 2023, 6 %. D'ici à 2030, si rien ne change, le chiffre pourrait continuer à descendre. Les forêts européennes ne disparaîtront pas. Mais leur fonction de tampon climatique, elle, est en train de s'éroder sous nos yeux, discrètement, à la vitesse d'un arbre qui meurt.

Sources#

  • Migliavacca M., Grassi G., Bastos A. et al., « Securing the forest carbon sink for the European Union's climate ambition », Nature, 2025, nature.com/articles/s41586-025-08967-3
  • Agence européenne pour l'environnement (EEA), rapport 2025 sur le secteur UTCATF de l'UE, eea.europa.eu
  • Institut national de l'information géographique et forestière (IGN), Inventaire forestier national 2024, données de mortalité et dépérissement, ign.fr
  • Ministère de la Transition écologique, Stratégie nationale bas-carbone 3 (SNBC 3), projet soumis à consultation 2025-2026, ecologie.gouv.fr
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