Le 7 mai 2026, la revue Science publie un papier qui agrège 67 968 espèces végétales pour quantifier le risque d'extinction sous changement climatique, soit l'échantillon le plus large traité à ce jour sur cette question. DOI 10.1126/science.adz0773, signé Junna Wang, Brunno Oliveira, Frances Moore, Daniel Kozar, Yongshuo Fu et Xiaoli Dong (auteure senior). Junna Wang était doctorante à UC Davis au moment des travaux, elle est aujourd'hui postdoctorante à Yale. L'étude livre un verdict chiffré que le débat conservation traînait depuis vingt ans : entre 7 et 16 % des espèces végétales étudiées perdront plus de 90 % de leur aire de répartition d'ici la fin du siècle. Soit, en valeur absolue sur l'échantillon, près de 4 800 à 10 900 espèces vouées à une quasi-disparition fonctionnelle. Extrapolé à la flore mondiale connue, on parle de 35 000 à 50 000 espèces.
Ce chiffre ne sort pas d'un modèle isolé. Il agrège 67 968 espèces, soit 18 % de la flore vasculaire mondiale, et croise les projections de distribution sous plusieurs scénarios SSP. Le résultat le plus dérangeant n'est pas le pourcentage : c'est le mécanisme. Les plantes ne meurent pas parce qu'elles sont trop lentes à migrer. Elles meurent parce que l'habitat lui-même, la combinaison température-précipitation-saisonnalité qui définit leur niche climatique, disparaît purement et simplement de la carte.
Ce que mesure Wang et al. 2026#
L'équipe a construit des modèles de distribution d'espèces pour 67 968 plantes vasculaires à partir de données d'occurrence géoréférencées et de variables bioclimatiques. La méthode n'est pas neuve, ce qui change c'est l'échelle : un cinquième de la flore vasculaire connue, contre quelques milliers d'espèces dans la plupart des études antérieures. Les projections climatiques utilisées couvrent les scénarios d'émissions SSP1-2.6 (réduction agressive), SSP2-4.5 (politique intermédiaire) et SSP5-8.5 (trajectoire haute), à l'horizon 2100.
Pour chaque espèce, le modèle calcule deux trajectoires. Première trajectoire : l'aire climatiquement favorable à l'horizon 2100, sans contrainte de dispersion. Seconde trajectoire : l'aire effectivement atteignable, en intégrant les vitesses de déplacement documentées pour chaque famille végétale et les barrières topographiques. La comparaison des deux livre la différence entre extinction « théorique » et extinction « réaliste ». La conclusion centrale du papier est que cette différence est faible. Les plantes ne sont pas sauvées par la migration parce que l'habitat de destination, pour la plupart d'entre elles, n'existe simplement plus à la fin du siècle dans une fenêtre géographique accessible.
Sur la fourchette 7-16 %, le bas correspond au scénario SSP1-2.6 avec dispersion naturelle modélisée, le haut au SSP5-8.5 sans capacité de relocalisation effective. Entre les deux, le SSP2-4.5 atterrit autour de 11-12 %. La trajectoire actuelle des émissions mondiales, calibrée sur les NDC actualisées en 2025, tient quelque part entre SSP2-4.5 et SSP3-7.0. Le centre de gravité du risque pour le siècle se situe donc plutôt vers la borne haute que vers la borne basse.
Pourquoi l'habitat l'emporte sur la dispersion#
Xiaoli Dong résume le mécanisme dans un communiqué UC Davis : « ce qui cause l'extinction n'est pas que les plantes ne bougent pas assez vite, c'est qu'une grande quantité d'habitat adéquat aura disparu d'ici la fin du siècle. » Cette phrase renverse trente ans de littérature sur la « migration assistée » des espèces végétales.
Le raisonnement classique disait : si on aide les espèces à se déplacer vers les latitudes ou altitudes plus fraîches, on compense le réchauffement. Wang et al. démontent ce postulat avec un chiffre brutal : 70 à 80 % des espèces classées à haut risque perdent leur habitat sans qu'aucune zone climatiquement équivalente n'apparaisse ailleurs sur la planète, à l'horizon 2100. Pour ces espèces, la migration ne sert à rien. Le créneau écologique qui les définissait n'existe plus, point.
La cartographie régionale précise le tableau. Les zones de perte massive de diversité végétale : ouest des États-Unis, grande partie de l'Europe (notamment méditerranéenne), sud et sud-ouest de l'Australie. L'Australie du sud-est et du sud-ouest concentre des taux supérieurs à 30 % d'espèces à risque. Les zones de gain potentiel de richesse spécifique : est des États-Unis, Inde, Asie du Sud-Est, sud de l'Amérique du Sud, soit environ 28 % de la surface terrestre où la diversité locale augmenterait grâce à l'arrivée d'espèces nouvelles. Ce gain local cache la perte globale : à l'échelle planétaire, la diversité décline de 5 % avec dispersion naturelle, et jusqu'à 17 % sans aucun mouvement.
L'argument mathématique : niche bioclimatique vs vitesse de migration#
Pour saisir pourquoi les plantes décrochent, il faut regarder les vitesses comparées. Le climat actuel se déplace vers les pôles ou en altitude à une vitesse moyenne de 0,42 km par an en plaine, et atteint plusieurs kilomètres par an dans les zones de fort gradient. Une forêt tempérée typique se déplace, dans le meilleur des cas, à 0,1 à 0,5 km par an : graines transportées par le vent, par les oiseaux, par les mammifères. Les espèces alpines et arctiques sont déjà calées sur les sommets, sans terrain plus frais accessible.
Mais ce calcul de vitesse est secondaire. Le facteur dominant, c'est l'existence ou non d'une zone climatiquement équivalente à destination. Une espèce méditerranéenne adaptée à un été sec et chaud, à un hiver doux et humide, à un régime de précipitations bimodal : si ce profil bioclimatique n'existe plus nulle part au monde en 2100, la vitesse de dispersion devient sans objet. C'est ce que Wang et al. quantifient pour 67 968 espèces, une par une.
Le papier montre aussi un effet de seuil. Sous SSP1-2.6, environ 70 % de la perte d'aire est compensable par migration théorique. Sous SSP5-8.5, ce taux tombe à environ 20 %. Plus le réchauffement est sévère, plus l'habitat se contracte, et moins la dispersion peut sauver. La relation n'est pas linéaire, c'est un effondrement non-linéaire de la fonction de sauvetage.
Refugia et banques de graines : la conservation pragmatique#
Le papier débouche sur trois recommandations opérationnelles, dans cet ordre de priorité.
Première priorité : réduction agressive des émissions. Sous SSP1-2.6, on tient la fourchette basse à 7 %. Sous SSP5-8.5, on bascule au-delà de 16 %. La différence entre les deux scénarios est de 35 000 espèces végétales sauvées ou perdues sur l'échantillon extrapolé. Aucune politique de conservation n'a la capacité de compenser cet écart si la trajectoire d'émissions reste haute.
Deuxième priorité : identification et protection des refugia climatiques. Un refugium climatique est une zone où les conditions actuelles persistent localement malgré le réchauffement régional, grâce à la topographie (vallées encaissées, faces nord), à l'altitude (sommets isolés), à la proximité maritime, ou à des effets micro-climatiques. Ces refugia abritent les populations sources qui survivront aux décennies du pic thermique 2050-2080. La cartographie des refugia est un travail en cours : l'étude Nature Communications de 2018 sur les refugia stables d'Asie de l'Est, l'analyse PMC 2025 sur les aires protégées britanniques comme refugia climatiques pour les plantes menacées, le programme américain Managing Climate Change Refugia documenté dans Trends in Ecology & Evolution de 2024. Tous convergent : les refugia ne se découvrent pas, ils se cartographient avec des modèles fins et des données satellites.
Troisième priorité : extension des banques de graines et des collections botaniques ex situ. Le Millennium Seed Bank de Kew, le Svalbard Global Seed Vault, les jardins botaniques en réseau : ces infrastructures stockent du matériel génétique qui peut servir à la réintroduction ou à la reconstruction d'écosystèmes. Kew prédit dans ses travaux 2025 que 70 % des plantes non encore décrites seront menacées d'extinction avant leur découverte. La banque de graines devient le filet de sécurité minimal quand l'habitat in situ disparaît.
Le papier renverse au passage le consensus sur la migration assistée. Présentée pendant deux décennies comme la stratégie d'avenir, elle sort affaiblie de cette analyse. Déplacer une espèce vers une zone où son climat de destination n'existe pas en 2100 ne sert à rien. La ressource est mieux investie dans la protection des refugia existants et dans la conservation ex situ.
Limites de l'étude#
Il faut prendre le chiffre 7-16 % pour ce qu'il est : une projection conditionnelle, pas une prédiction. Plusieurs limites méritent d'être posées sur la table.
L'échantillon couvre 18 % de la flore vasculaire connue. Les 82 % restants ne sont pas modélisés directement, l'extrapolation à 35 000-50 000 espèces suppose que la distribution des risques de l'échantillon est représentative du tout. Cette hypothèse est défendable mais pas vérifiée. Les espèces sous-représentées dans les bases d'occurrence sont précisément celles à aires restreintes, donc statistiquement plus exposées à l'extinction : le biais pourrait sous-estimer le total.
Autre limite : les modèles de distribution d'espèces utilisent l'enveloppe climatique observée comme proxy de la niche écologique théorique (au sens de Hutchinson 1957). Une espèce pourrait tolérer des conditions plus larges que celles où on l'observe aujourd'hui, contrainte historiquement par la compétition ou la biogéographie. Inversement, certaines plantes ont des exigences microclimatiques fines que les variables bioclimatiques globales ne capturent pas. Le sens du biais n'est pas tranchable a priori.
L'étude n'intègre pas explicitement l'évolution adaptative ni la plasticité phénotypique. Sur 75 ans, certaines populations peuvent sélectionner des génotypes tolérants au stress thermique ou hydrique. La littérature sur l'adaptation rapide reste partagée, le papier choisit la prudence en ne l'incluant pas. C'est cohérent avec une projection « tendance forcée » mais ça borne le résultat vers le haut.
Autre angle mort : les interactions biotiques (pollinisateurs, mycorhizes, herbivores) ne sont pas modélisées. Une plante peut perdre son pollinisateur avant de perdre son climat, ou survivre dans un climat moins favorable grâce à une nouvelle symbiose. Le découplage temporel et géographique entre une plante et ses partenaires écologiques est documenté mais difficile à intégrer dans un modèle de 67 968 espèces.
Enfin, l'usage des sols et l'urbanisation, premiers drivers actuels de la perte de biodiversité selon l'IPBES, n'apparaissent pas dans les projections. L'étude isole l'effet climatique pur. La perte combinée habitat-climat sera vraisemblablement supérieure à la somme algébrique des deux.
Ces limites ne disqualifient pas le résultat, elles le bornent. Le 7-16 % est sans doute une estimation basse de l'extinction réelle. Il dit ce qu'on perd par le seul effet climatique, sur un échantillon de 67 968 espèces et avec les scénarios SSP standard du GIEC.
L'IPBES Global Assessment de 2019, qui sert toujours de référence en 2026, estimait qu'à 2 °C de réchauffement environ 5 % des espèces seraient menacées d'extinction, et à 4,3 °C ce taux monterait à 16 %. Wang et al. spécifient ce chiffre agrégé pour les plantes vasculaires, avec une résolution par scénario que l'IPBES ne fournissait pas.
La perspective publiée en parallèle dans Science par Forest et al. couvre l'angle complémentaire : 21 % de l'histoire évolutive des angiospermes est menacée, 9 945 espèces prioritaires identifiées via l'indice EDGE2. Les deux études convergent : la perte n'est pas marginale, elle touche les lignées les plus distinctes phylogénétiquement.
Kew prépare pour 2026 sa sixième édition du State of the World's Plants and Fungi, attendue avant le symposium du 29 juin au 1er juillet. Les chiffres précédents sont déjà sévères : 77 % des plantes non encore décrites menacées d'extinction avant découverte, jusqu'à trois plantes décrites sur quatre menacées. Le papier Wang remet une couche d'objectivité quantitative sur des projections qui restaient longtemps cantonnées à l'avertissement qualitatif.
Pour la décision publique, la traduction est directe. Les politiques de conservation doivent acter trois choses : la migration assistée n'est pas le moyen dominant, la priorité va aux refugia identifiés et aux banques de graines, et la trajectoire d'émissions reste le déterminant de premier ordre. Sans réduction sévère et rapide des gaz à effet de serre, on bascule de la borne basse à la borne haute, et 35 000 espèces végétales supplémentaires basculent dans la trajectoire d'extinction fonctionnelle.
L'étude Wang et al. ne change pas la nature de l'enjeu, elle en chiffre le coût avec une précision inédite. La fenêtre de décision pour faire pencher le résultat vers 7 % plutôt que 16 % est celle des dix prochaines années.
Sources#
- Wang J., Oliveira B., Moore F., Kozar D., Fu Y., Dong X. (2026). Climate-induced range shifts support local plant diversity but don't reduce extinction risk. Science, 7 mai 2026. DOI : 10.1126/science.adz0773.
- UC Davis Climate. Study Projects Plant Extinction Rates Through 2100. Communiqué officiel, 7 mai 2026.
- Forest F. et al. (2026). The future of plant extinction. Science, 7 mai 2026. DOI : 10.1126/science.aeh2866.
- IPBES (2019). Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services. Summary for Policymakers.
- Royal Botanic Gardens Kew. State of the World's Plants and Fungi, série en cours, édition 2026 à paraître.
- Tang C.Q. et al. (2018). Identifying long-term stable refugia for relict plant species in East Asia. Nature Communications. DOI : 10.1038/s41467-018-06837-3.
- Boise State University. Boise State scientist co-authors landmark study on the world's most irreplaceable plants. Communiqué, 7 mai 2026.
- EurekAlert. New predictive approaches forecast extinction risk for plants in a changing climate. AAAS news release, 7 mai 2026.






Comment ce papier s'inscrit dans le diagnostic biodiversité#