L'odeur du sel sur les pierres, à Venise, n'a jamais été tout à fait innocente. Elle suinte des soubassements en brique, remonte le long des palazzi le matin, s'imprègne dans les ruelles encore tièdes du jour précédent. On la sent, on l'oublie, on s'y habitue. Sauf que cette odeur, qui appartenait au registre du charme, est passée du côté du diagnostic. Elle dit l'eau qui monte, le marbre qui s'épuise, la lagune qui change de comportement.
Et Venise n'est pas seule. À l'autre bout du monde, sur Rapa Nui, les vagues commencent à frôler la base des plateformes cérémonielles. À Tombouctou, les murs en banco de la mosquée de Djingareyber boivent une humidité qu'ils n'attendaient pas, prise entre désertification rampante et crues inhabituelles. Quelque chose se joue ici, entre la mémoire qu'on croyait éternelle et un climat qui ne respecte plus aucun pacte.
Deux rapports 2025 qui changent la conversation#
Aucun grand rapport "patrimoine et climat" n'a été publié sous l'étiquette 2026. Mais deux publications de l'automne 2025 ont reconfiguré, en quelques semaines, ce que l'on savait de l'érosion silencieuse des sites du patrimoine mondial.
Le 11 octobre 2025, à Abou Dhabi, l'IUCN a rendu public son quatrième World Heritage Outlook. Le chiffre qui en émerge est dur : 43 % des sites naturels inscrits font désormais face à une menace climatique qualifiée de "haute". On en mesure la marche en regardant la pente. 15 % en 2014. 27 % en 2017. 33 % en 2020. Et 43 % en 2025. La courbe n'a connu ni accident, ni rattrapage. Elle monte. Dans le même mouvement, la part des sites dont les perspectives de conservation restent positives a glissé de 62 % à 57 % en cinq ans.
Seize jours plus tard, le 27 octobre 2025, la revue Communications Earth & Environment publiait la première évaluation globale dédiée aux sites culturels (DOI 10.1038/s43247-025-02603-8). L'équipe de Haiyang Cui, à l'Université de Guizhou, a passé au crible l'ensemble du corpus inscrit. Verdict : 80 % des sites culturels du patrimoine mondial sont sous stress climatique. Près de 19 % d'entre eux, construits en pierre ou en bois, sont directement menacés par les cycles d'humectation et de séchage, les chocs thermiques, l'ascension des eaux. Cui explique avec une simplicité presque artisanale ce que vivent ces matériaux : "Stone dislikes sudden swings in heat and humidity, whereas wood suffers when it gets wet and then dries again, repeatedly." La pierre n'aime pas les écarts brutaux. Le bois souffre quand il sèche après s'être gorgé d'eau, encore et encore.
Sur l'ensemble des 1 223 biens inscrits dans 168 pays, 53 figurent désormais sur la Liste du patrimoine mondial en péril (mai 2026), 14 naturels et 39 culturels. La liste s'allonge, se vide, se réorganise. En juillet 2025, trois sites en sont sortis : les forêts humides d'Atsinanana à Madagascar, Abou Mena en Égypte, Ghadamès en Libye. Trois respirations. Le reste pousse dans l'autre sens.
Venise, le MOSE et l'arithmétique d'une digue#
Il faut avoir vu, une fois, le MOSE se lever. Les caissons jaunes basculer hors de l'eau, l'horizon se barrer d'une crête métallique, la lagune devenir, pour quelques heures, un bassin domestiqué. C'est saisissant. C'est aussi un trompe-l'œil.
Depuis octobre 2020, le MOSE a été activé 97 fois (chiffre arrêté en janvier 2025). En 2024, la digue est sortie 28 fois, contre 25 l'année précédente. Chaque levée coûte environ 200 000 euros, soit près de 20 millions d'euros pour les quatre premières années de service. Et derrière cette mécanique se cache une statistique plus brutale : 219 événements de marée à 80 cm ou plus en 2024. Un record absolu, à comparer aux 186 de 2023 et à une moyenne d'environ 75 par an au début des années 2000.
L'amplitude de la marée astronomique elle-même a glissé : de 67 cm au début des années 2000 à 87 cm en 2024. Sur un siècle, Venise s'est par ailleurs affaissée d'environ 23 cm, et continue de s'enfoncer de 1 à 2 mm par an. Ajoutez à cela les projections du GIEC, qui anticipent une élévation du niveau marin de 60 à 110 cm d'ici 2100, et le compte ne tombe plus juste. Selon les analyses citées par Campaign for a Living Venice, le MOSE devrait être activé jusqu'à 260 jours par an d'ici 2050 pour seulement +30 cm. La digue n'a pas été conçue pour cela. Elle a été pensée comme un parapluie d'exception, on est en train d'en faire un toit permanent.
Il y a, dans cette dérive, une mélancolie particulière. Venise ne se noie pas. Elle s'enroule autour d'une machine, et la machine devient peu à peu la condition de la ville. Tassée entre l'ingénierie et la fatigue, la cité change de nature : on la sauve, mais on la change.
Rapa Nui, ce moment où la vague atteindra le piédestal#
À Rapa Nui, le calendrier prend une autre couleur. L'étude de Noah Paoa et Chip Fletcher, parue dans le Journal of Cultural Heritage en août 2025, recense 51 actifs culturels menacés par la montée des eaux. Parmi eux, l'Ahu Tongariki, cette plateforme de quinze moai dressés face à l'intérieur de l'île, le dos à l'océan, comme par dignité. D'après les modèles, des vagues saisonnières viendront atteindre la base de cette plateforme dès 2080.
On parle ici de pierres taillées entre le Xe et le XVIe siècle, par une population qui en a sculpté environ 900 au total. Des visages volumineux, posés sur des piédestaux que la mer commence à approcher. Les chercheurs de l'Université d'Hawaï à Mānoa ne décrivent pas l'apocalypse. Ils décrivent un seuil, atteignable, daté. C'est cette précision qui glace : 2080. Mes filleuls auront alors l'âge que j'ai en écrivant ces lignes.
Il y a dans cette idée d'un patrimoine annoncé comme submersible quelque chose de difficile à formuler. La ruine, jusqu'ici, appartenait au temps long, à l'usure géologique, aux tremblements de terre, à la guerre. Elle entre désormais dans le calendrier des projections climatiques, au même titre qu'une saison cyclonique ou qu'une hausse de température marine.
Tombouctou, ou la mémoire qui se crépit chaque année#
Tombouctou n'est pas grignotée par l'eau, elle l'est par tout le reste. Le sable qui s'accumule, la pluie qui devient irrégulière, les crues qui surviennent là où on les attend le moins. Les trois mosquées historiques de la ville, Djingareyber, Sankoré et Sidi Yahia, datent des XVe et XVIe siècles. Elles sont faites de banco, ce mélange de terre crue et de bois qui exige un entretien constant, une réfection annuelle, un geste collectif.
Le 12 octobre 2025, la communauté de Tombouctou s'est rassemblée pour le crépissage du 700e anniversaire de la mosquée de Djingareyber. Les hommes ont monté les échafaudages, les mains ont reformé la couche extérieure, les femmes ont porté l'eau. Ce n'est pas un folklore. C'est la condition même de la survie du monument. Un mur de banco non entretenu fond. Littéralement. L'UNESCO accompagne par ailleurs un programme de plantation de 3 300 arbres autour des mausolées, comme rempart vert contre la désertification.
On perçoit ici, dans ce rituel renouvelé sous un soleil plus dur d'année en année, ce que l'adaptation veut dire au quotidien. Pas une promesse technologique, pas une digue spectaculaire. Un geste répété, accompli par des mains précises, et que le climat oblige à reprendre plus souvent qu'avant.
Méditerranée : 114 villes sous un même bilan#
L'UNESCO a publié en 2025 son rapport "Climate Change in Mediterranean World Heritage Cities", qui passe en revue 114 villes inscrites au patrimoine mondial. Près des deux tiers d'entre elles subissent déjà au moins un aléa climatique, et une sur cinq cumule trois aléas ou plus, qu'il s'agisse de vagues de chaleur, de submersion marine, d'érosion, de feux ou de raréfaction de l'eau. Sur les 49 sites culturels côtiers méditerranéens situés en zone basse, 37 sont d'ores et déjà exposés à une crue centennale, et ce risque pourrait croître de 50 % d'ici 2100.
Cela ne se voit pas tout de suite. C'est l'enduit qui se desquame d'une saison à l'autre, le calcaire qui se piquette, la cire des tableaux qui ramollit dans les chapelles non climatisées, la racine de figuier qui pousse trois fois plus vite entre deux pierres. Mille petites accélérations sous une même grande courbe.
Et puis il y a Petra. La ville rose des Nabatéens, taillée dans le grès au IIe siècle avant notre ère, inscrite à l'UNESCO depuis 1985. En novembre 2018, des crues éclair ont obligé l'évacuation de 1 700 touristes ; le bilan régional élargi a fait état d'au moins 13 morts. C'était il y a sept ans, et c'est déjà la mémoire d'un nouveau régime hydrologique : des pluies brutales sur des sols devenus incapables d'absorber.
Ce que l'adaptation veut dire, concrètement#
Là où le climat efface, on défend ce qui peut l'être. Au Mont-Saint-Michel, le rétablissement du caractère maritime, lancé en 1995, mené entre 2005 et 2015, a installé un barrage de 170 mètres et un dispositif hydraulique capable de relâcher jusqu'à 1,2 million de mètres cubes d'eau par jour. Sans cette intervention, les marais salants auraient atteint la base du Mont vers 2040. Le bilan sédimentaire annuel positif, entre 400 000 et 700 000 mètres cubes, témoigne d'un retour de l'estran. Le projet a inversé une dynamique, à défaut d'enrayer la tendance climatique de fond.
Aux Galápagos, l'IUCN classe désormais le site en "préoccupation significative", avec tendance détériorante. Toutes les valeurs naturelles inscrites, à la seule exception de la géologie, sont menacées. La température de surface de la mer a grimpé de 1,2 °C en deux décennies dans la région. Les îles abritent 1 575 espèces introduites, dont 59 jugées hautement invasives, et reçoivent autour de 329 475 visiteurs par an (chiffre 2023). El Niño de 1982-83 avait emporté 97 % des coraux de l'archipel. Ils ne sont pas revenus, et la dynamique mondiale de blanchissement corallien en cours rend leur retour improbable.
À l'opposé, le récif barrière du Belize, inscrit sur la liste en péril en 2009, en a été retiré en juin 2018, après l'interdiction de toute prospection pétrolière offshore et la mise en protection des mangroves. Une preuve, parmi les rares, que la trajectoire n'est pas toujours descendante. À condition d'agir vite, fort, et de soustraire le site à l'addition des pressions.
C'est sans doute la lecture la plus juste qu'on puisse faire des deux rapports 2025. L'étude de Cui le souligne : sous une trajectoire compatible avec 1,5 °C, environ 40 % des sites culturels aujourd'hui menacés pourraient encore être préservés. Sur la trajectoire actuelle, située entre 2,5 et 3 °C d'ici 2100, cette fenêtre se referme. Ce n'est pas un raisonnement abstrait. C'est la différence entre une cathédrale qu'on restaure et une cathédrale qu'on documente avant qu'elle parte.
Pour suivre la situation en temps réel, l'UNESCO a lancé en juillet 2025, lors de la 47e session du Comité du patrimoine mondial à Paris, son Sites Navigator, qui agrège plus de 40 jeux de données et émet des alertes. C'est un outil utile, à condition qu'on le double d'une volonté politique et de plans d'adaptation à la hauteur, à l'image du PNACC 3 déployé en France. Sur ce point, je ne m'avancerai pas trop loin : je vois mal, à court terme, comment l'on passera de l'alerte à l'investissement massif.
Une mémoire qui mute#
Ce que je retiens, après avoir lu ces rapports et regardé ces sites un par un, c'est l'étrangeté d'une époque où la perte cesse d'être un accident pour devenir une donnée d'entrée. On ne dit plus seulement "ce site est menacé". On dit "ce site sera atteint en 2080", "cette ville devra être pompée trois saisons sur quatre", "ce mur devra être crépi chaque année plutôt qu'une fois sur deux". La menace s'inscrit au calendrier.
Cela ne signifie pas que tout est perdu. Cela signifie que le patrimoine, pour la première fois peut-être, est entré dans la même dépendance climatique que les terroirs, les littoraux, les forêts. Il dépend de la trajectoire qu'on choisit. Il dépend de la patience des mains qui le restaurent. Il dépend d'une attention qui doit se renouveler, sans cesse, contre une érosion qui ne dort jamais.
Audrey Azoulay, citée à propos des glaciers en 2025, parlait de "gardiens de l'histoire climatique de la planète". On pourrait dire la même chose de ces pierres, de ces murs, de ces statues qui regardent l'océan. Ils ne sont pas seulement le décor du passé. Ils sont devenus, presque malgré eux, les témoins très précis d'un présent qui change. Et la question n'est pas tant de les sauver que de décider, lucidement, ce que l'on veut transmettre. Et à qui.
Sources#
- Communications Earth & Environment, étude Cui et al., 27 octobre 2025 (DOI 10.1038/s43247-025-02603-8), via Mongabay. Lien
- IUCN, World Heritage Outlook 4, 11 octobre 2025. Lien
- Campaign for a Living Venice, bilan MOSE 2020-2024, janvier 2025. Lien
- University of Hawaiʻi at Mānoa, étude Paoa & Fletcher, Rapa Nui, 12 août 2025. Lien
- UNESCO World Heritage Centre, fiche Tombouctou et rapport conservation 2025. Lien
- UNESCO, rapport "Climate Change in Mediterranean World Heritage Cities", 2025. Lien
- ONU Info, retraits de la Liste en péril, juillet 2025. Lien
- NASA / IPCC AR6, projections d'élévation du niveau marin. Lien




