Entre 470 000 et 700 000 morts prématurées par an d'ici 2050. Pas à cause d'une catastrophe naturelle spectaculaire, pas à cause d'un virus. À cause de la chaleur qui empêche les gens de bouger. L'étude publiée le 16 mars 2026 dans The Lancet Global Health par García-Witulski et ses collègues pose un constat que j'ai mis du temps à digérer : le réchauffement ne tue pas seulement par les canicules. Il tue par l'immobilité qu'il impose.
La mécanique silencieuse#
Pour comprendre, il faut remonter à ce que l'OMS documente depuis des années. En 2024, l'organisation a confirmé que 1,8 milliard d'adultes dans le monde ne bougent pas assez. Le seuil retenu est celui des 150 minutes hebdomadaires d'activité modérée. 31 pour cent de la population adulte mondiale est en dessous. Et ce chiffre a grimpé d'environ cinq points entre 2010 et 2022.
Les conséquences sanitaires de cette inactivité sont connues et documentées par des méta-analyses solides. Lee et ses collègues ont établi en 2012, dans une étude publiée dans The Lancet, que l'insuffisance d'activité physique contribue à environ 10 pour cent des cancers du sein et du côlon, 7 pour cent des cas de diabète de type 2 et 6 pour cent des cardiopathies ischémiques à l'échelle mondiale. L'OMS estime le coût sanitaire direct à environ 27 milliards de dollars par an sur la période 2020-2030.
Ce qui change avec l'étude de García-Witulski, c'est l'introduction d'un mécanisme causal supplémentaire : la température. Le réchauffement aggrave l'inactivité, et l'inactivité aggravée tue.
Le seuil des 27,8 degrés#
L'équipe a analysé des données couvrant 156 pays sur la période 2000-2022. Les données racontent une autre histoire que celle d'une corrélation vague entre chaleur et sédentarité. Il existe un seuil thermique précis, identifié à 27,8 degrés Celsius de température mensuelle moyenne. En dessous, la relation entre chaleur et inactivité est faible. Au-dessus, la prévalence de l'inactivité physique bondit de 1,5 point de pourcentage au niveau mondial.
Et c'est là que les inégalités deviennent brutales. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, le saut est de 1,85 point. Dans les pays riches, l'effet est statistiquement non significatif. La climatisation, les infrastructures sportives intérieures, les parcs ombragés, les horaires de travail flexibles : autant de tampons que les pays du Sud n'ont pas.
Quand j'ai superposé ce seuil de 27,8 degrés aux cartes de projection du Lancet Countdown 2024, qui documente 1 609 heures de stress thermique par personne et par an (une hausse de 35,8 pour cent par rapport à la période 1990-1999), le constat est géographique avant d'être médical. Les zones qui dépassent quatre points de prévalence supplémentaire par mois sont l'Amérique centrale, les Caraïbes, l'Afrique subsaharienne orientale et l'Asie du Sud-Est.
Trois scénarios, une seule tendance#
L'étude projette l'évolution de l'inactivité selon les scénarios socio-économiques partagés du GIEC. Sous SSP1-2.6, le scénario le plus optimiste (réduction rapide des émissions), la prévalence mondiale augmente de 0,98 point. Sous SSP2-4.5, la trajectoire intermédiaire que la France a retenue pour sa TRACC, l'augmentation atteint 1,22 point. Sous SSP5-8.5, le scénario sans inflexion, on monte à 1,75 point.
Ce qui me frappe, c'est l'écart relativement modeste entre les scénarios. Même dans le meilleur cas, la chaleur pousse vers l'inactivité. La question n'est pas de savoir si l'effet existe, mais combien de morts il faut accepter selon le niveau d'ambition climatique.
Les pertes de productivité associées sont estimées entre 2,40 et 3,68 milliards de dollars par an d'ici 2050. Ce chiffre peut sembler abstrait. Il devient concret quand on pense aux travailleurs agricoles d'Amérique centrale ou aux ouvriers du bâtiment en Asie du Sud-Est qui ne peuvent physiquement pas travailler aux heures les plus chaudes. Les projections de canicules précoces pour l'été 2026 illustrent que ce n'est pas un problème lointain.
Les femmes, premières exposées#
Un résultat que l'étude montre sans le développer suffisamment, à mon sens : les femmes sont plus vulnérables. L'accès limité aux équipements climatisés, la moindre disponibilité d'espaces sportifs sécurisés dans certaines régions, les normes sociales qui contraignent l'activité physique extérieure des femmes dans plusieurs pays touchés. Le stress thermique n'est pas neutre en genre.
Je n'ai pas trouvé de données désagrégées par sexe dans les projections de mortalité de l'étude. C'est une limite. Mais les données OMS sur l'inactivité montrent un écart persistant entre hommes et femmes dans les pays à revenu faible et intermédiaire, et cet écart se creuse avec la chaleur.
Nuançons toutefois : ce que l'étude ne capture pas#
Les données d'activité physique sont auto-déclarées. Quiconque a déjà rempli un questionnaire de santé sait que la déclaration individuelle surestime systématiquement la durée et l'intensité de l'exercice. Ce biais est connu et documenté, mais il est difficile à corriger à l'échelle de 156 pays.
Les projections reposent sur des moyennes nationales de température. Un pays comme l'Inde, où les écarts thermiques entre le Rajasthan et le Kerala sont considérables, se retrouve résumé à une seule valeur. La granularité infranationale manque, et c'est précisément à cette échelle que les politiques d'adaptation se décident.
La température est le seul paramètre climatique modélisé. L'humidité, le rayonnement solaire, la qualité de l'air (les particules fines découragent aussi l'activité extérieure) ne sont pas intégrés. L'effet réel pourrait être plus fort que ce que l'étude projette.
Enfin, la fourchette de 470 000 à 700 000 décès prématurés par an est une estimation qui dépend de la chaîne causale complète : chaleur, inactivité, maladies chroniques, mortalité. Chaque maillon introduit de l'incertitude. Le chiffre est un ordre de grandeur, pas une prédiction au décès près. Ce qui est robuste, c'est la direction et la géographie de l'effet.
Ce qui reste quand les réserves sont posées#
J'ai passé deux jours à croiser cette étude avec les données du Lancet Countdown et les projections OMS. Ce qui m'a surpris, ce n'est pas le nombre de morts projeté. C'est la banalité du mécanisme. Pas de tempête, pas d'inondation, pas de famine spectaculaire. Juste des gens qui sortent moins, qui marchent moins, qui bougent moins parce qu'il fait trop chaud dehors. Et au bout de vingt ans de ce régime, les maladies cardiovasculaires, le diabète et certains cancers font le reste.
Les canicules françaises de 2025 ont déjà posé la question de l'adaptation urbaine à la chaleur. Mais l'adaptation dont parle cette étude est d'un autre ordre. Il ne s'agit pas de climatiser les hôpitaux ou d'ouvrir des salles rafraîchies pendant trois semaines en août. Il s'agit de repenser l'organisation de la vie quotidienne dans des régions entières où la température mensuelle moyenne dépasse durablement le seuil au-delà duquel les corps cessent de bouger assez pour rester en bonne santé.
Sur ce point, j'hésite encore sur la faisabilité. Les infrastructures sportives intérieures, les programmes communautaires d'activité physique adaptée, les aménagements urbains ombragés : tout cela existe dans les pays riches. Transposer ces solutions dans les pays qui en auraient le plus besoin suppose des investissements que la fourchette de 2,40 à 3,68 milliards de pertes de productivité annuelles ne suffit pas à justifier politiquement. Le coût de l'inaction est diffus, étalé sur des décennies, réparti sur des centaines de millions de personnes. Le coût de l'action est immédiat et concentré sur des budgets publics déjà sous tension.
Sources#
- García-Witulski et al. (16 mars 2026). Physical inactivity attributable to temperature. The Lancet Global Health, 156 pays, 2000-2022
- OMS (2024). Global status report on physical activity
- Lee et al. (2012). Effect of physical inactivity on major non-communicable diseases worldwide. The Lancet (PMC)
- Lancet Countdown (2024). Health and climate change, indicateurs stress thermique
- Health Policy Watch (mars 2026). Couverture de l'étude García-Witulski





