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Sargasses 2026 : trajectoire qui menace le record 2025

Sargasses 2026 : trajectoire qui menace le record 2025

Par Julien P.

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Julien P.

Le bulletin 04 de l'Optical Oceanography Lab de l'Université de Floride du Sud, daté du 30 avril 2026, donne le ton : 19,1 millions de tonnes de sargasses pélagiques recensées dans l'Atlantique à fin mars 2026. Trois mois plus tôt, on en comptait 9,5 millions de tonnes. La trajectoire 2026 grimpe à un rythme qui place l'année sur le chemin du record absolu, atteint en mai 2025 avec 37,5 millions de tonnes.

Je commence par cette précaution, parce que je vois passer dans pas mal de fils d'actualité un chiffre de 31 Mt présenté comme un record de mai 2026. Ce chiffre existe, mais il décrit le bloom d'avril 2025, pas la saison en cours. Le bulletin USF de mai 2026 n'est pas encore publié à l'heure où j'écris. Donc tant qu'on n'a pas la donnée satellitaire de mai 2026 sur la table, on parle d'une trajectoire qui peut dépasser le record, pas d'un record déjà battu.

Ce que l'on sait au 30 avril 2026#

L'USF SaWS, qui agrège la donnée satellitaire MODIS et VIIRS depuis 2011, livre trois points pour 2026 :

  • janvier 2026 : 9,5 Mt
  • février 2026 : 13,6 Mt
  • fin mars 2026 : 19,1 Mt

Selon une analyse publiée sur howisthesargassum.com, mars 2026 se situe « roughly 15-20 % above March 2025 levels ». Mi-avril, d'après le bulletin 04 de l'USF, les sargasses s'étendaient sur l'ensemble de la mer des Caraïbes, avec des quantités substantielles dans le Golfe du Mexique. L'USF indique que 2026 est « likely to be a record year by summer 2026 ». Donc oui, c'est très probable, mais ce n'est pas acté.

Pour la mémoire récente : le record absolu reste mai 2025 à 37,5 Mt. Avril 2025 affichait 31 Mt, soit 40 % au-dessus des records historiques selon Chuanmin Hu de l'USF. Juin 2022 avait pointé à 24,2 Mt. Juillet 2018, première grosse alerte sanitaire dans les Antilles, plafonnait à 20 Mt. Sur l'échelle de la Grande Ceinture Atlantique de sargasses (GASB), qui n'existe comme phénomène mesurable que depuis 2011 et n'a manqué qu'une année à l'appel (2013), la pente est nette.

Le tipping point que Jouanno et al. ont identifié#

C'est, à mon avis, la partie la plus importante de l'histoire et celle qu'on oublie le plus vite quand on s'arrête à l'image satellitaire d'une plage envahie.

L'article de Jouanno, Berthet, Muller-Karger et Hu paru en février 2025 dans Communications Earth & Environment, intitulé « An extreme North Atlantic Oscillation event drove the pelagic Sargassum tipping point », documente le déclencheur. Pas une dérive lente. Un basculement, daté.

L'hiver 2009-2010 a connu un évènement extrême de NAO négative, suivi d'un second hiver négatif intense en 2010-2011. Pendant cette phase, les vents d'ouest dominants du gyre subtropical de l'Atlantique Nord se sont décalés vers le sud. Or les sargasses qui flottaient depuis des décennies dans le Sargasso Sea, biomasse stable de l'ordre de 7,3 Mt selon les données historiques compilées par l'USF et la FAU, étaient confinées par ces vents. Le décalage vers le sud a poussé des patches entiers de la mer des Sargasses vers les eaux tropicales, où la température et le mélange vertical leur ont offert un environnement de croissance bien plus favorable.

Une fois dans les tropiques, deux mécanismes ont pris le relais. D'abord le mélange vertical saisonnier : les eaux profondes plus riches en nutriments remontent en surface chaque année et alimentent la photosynthèse. L'équipe Jouanno précise que ce mélange « supports that nutrients from slightly deeper layers in the ocean feed the blooms ». C'est la source dominante de nutriments, contrairement à l'imaginaire populaire qui pointe l'Amazone du doigt.

L'article de Mongabay synthétisant l'étude de juin 2025 quantifie ce point qui me paraît capital : les apports Amazone-Orénoque représentent environ 10 % de la biomasse totale. Pas 50 %, pas 80 %. Dix. Le narrative facile « c'est la déforestation amazonienne qui nourrit les sargasses » est en partie faux, ou plus exactement, dramatiquement incomplet.

Deuxième mécanisme, identifié par Jung et Martínez-García du Max Planck Institute for Chemistry dans Nature Geoscience en novembre 2025 (DOI 10.1038/s41561-025-01812-2) : l'upwelling éolien près de l'équateur transporte le phosphore vers la surface, ce qui permet la fixation d'azote atmosphérique par des cyanobactéries symbiotiques. Le cycle se boucle. La sargasse n'a plus besoin que le fleuve lui apporte de l'azote, elle le fabrique sur place.

L'azote dans la sargasse a augmenté de 50 %#

Brian Lapointe et son équipe de FAU Harbor Branch suivent la composition tissulaire des sargasses depuis les années 1980. Leur publication de 2021 (PMC8144625) acte une hausse de plus de 50 % de la teneur en azote des thalles entre les années 1980 et les années 2020. Le ratio N:P a fortement augmenté.

Concrètement, ça veut dire que la sargasse pousse plus vite quand les conditions thermiques et lumineuses sont réunies. Dans les conditions optimales (température entre 26 et 29 °C), la biomasse double en 11 jours. Onze jours. Sur une mer tropicale chaude, ça part vite.

Et là, le climat entre dans le tableau. Météo-France Guadeloupe a documenté pour mars 2025 une SST moyenne dans la zone Antilles dépassant 28,5 °C, soit +1,2 °C par rapport à la moyenne 2011-2020. Pour 2026, je n'ai pas trouvé de chiffre d'anomalie SST aussi précis publié au moment où j'écris, mais l'année 2025 reste à ce jour la 3e plus chaude jamais enregistrée selon Copernicus, à +1,47 °C versus l'ère préindustrielle. La sargasse profite directement de cette eau plus chaude.

S'ajoute le facteur pluies. Toujours selon Météo-France, le Brésil a connu en 2025 des précipitations exceptionnellement fortes avec des cumuls dépassant localement 700 mm, intensifiant les apports azotés de l'Amazone. Sur les 10 % qu'elle représente, donc, le forçage anthropique de la déforestation et de l'agriculture intensive amazonienne arrive bien.

Le coût humain et économique, qu'on minore systématiquement#

Je passe vite sur les impacts parce que d'autres collègues du pilier rechauffement-climatique ont déjà couvert l'angle sanitaire en profondeur (voir notre article sur la chaleur et grossesse). Trois faits, quand même.

En 2018, l'EPA US a documenté 11 402 cas d'exposition aiguë à H2S liés à la décomposition des sargasses sur les côtes Caraïbes. Le sulfure d'hydrogène est ce gaz qui sent l'œuf pourri à faible dose et qui tue à forte dose. Une étude du CHU de Martinique portant sur 850 patients suivis entre 2018 et 2024 (PubMed 41519537) liste les symptômes cliniques : troubles neurologiques pour 80 % des patients, respiratoires pour 80 %, digestifs pour 70 %, apnée centrale pour 60 %. Ce ne sont pas des nuisances olfactives, ce sont des syndromes médicaux documentés.

L'EPA a également mesuré sur les sargasses échouées au Mexique en 2018 des teneurs en arsenic de 29,0 à 65,7 mg/kg, au-dessus des recommandations françaises de sécurité alimentaire. Ce qui rend délicate l'idée de valoriser massivement la biomasse en compost ou en alimentation animale sans pré-traitement.

Côté économique, l'étude de Di Jin, Ariel Wang et Tracey Dalton parue dans Harmful Algae le 8 décembre 2025 (volume 150, article 102996) estime les pertes potentielles pour la côte sud-est de la Floride à plus de 10 milliards de dollars. Le coût annuel de nettoyage pour Miami-Dade tourne autour de 35 millions de dollars. Sur la Caraïbe, le nettoyage 2018 avait déjà coûté 120 millions de dollars selon l'EPA. La France a mis en place deux plans nationaux sargasses depuis 2018, le second courant jusqu'en 2026, mais à l'échelle des pertes documentées, ces enveloppes pèsent peu.

Ce que dit Chuanmin Hu, et que je crois#

Chuanmin Hu, qui pilote le programme SaWS depuis ses débuts à l'USF, formule la chose ainsi en mars 2026 sur WGCU : « we appear to be witnessing a regime shift from a macroalgae-poor ocean to a macroalgae-rich ocean ».

Régime shift. Pas un cycle, pas une oscillation. Un changement d'état durable. La GASB ne s'éteindra pas demain. Le narratif rassurant « c'est exceptionnel, ça va passer » ne tient plus, et n'a jamais tenu sérieusement depuis qu'on a accumulé quinze ans de données satellitaires.

Sur le climat, le lien n'est pas linéaire mais il est solide. Une NAO extrême a déclenché le basculement. Le réchauffement de l'eau et l'intensification du cycle hydrologique entretiennent les conditions de croissance. L'agriculture intensive et la déforestation amazonienne ajoutent une couche d'azote anthropique, marginale mais réelle. L'upwelling équatorial fournit le phosphore. Quatre forçages qui s'empilent.

Le bulletin USF de mai 2026 dira si le record de 37,5 Mt tombe cette année ou s'il faut attendre 2027 ou 2028. Je penche pour cette année. Mais tant que le chiffre n'est pas publié, écrire « record battu en mai 2026 » est faux. Et reprendre 31 Mt en le datant de mai 2026 alors qu'il s'agit d'avril 2025 est l'erreur que je vois revenir le plus souvent dans la presse.

Pour aller plus loin sur l'océan et le climat, je vous renvoie à notre analyse sur l'absorption de chaleur par les océans, à notre bilan El Niño 2026, et à notre article sur les cycles azote et phosphore.

Sources#

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