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Chaleur des océans : 2025 bat un nouveau record

Chaleur des océans : 2025 bat un nouveau record

Par Julien P.

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Julien P.

Le 9 janvier 2026, Lijing Cheng et plus de cinquante coauteurs ont publié dans Advances in Atmospheric Sciences le bilan thermique 2025 des océans. La phrase qui m'a sauté aux yeux tient en deux chiffres : vingt-trois zettajoules de chaleur supplémentaire stockée sur les deux mille premiers mètres, plus ou moins huit, et une neuvième année consécutive de record. Neuf ans. Aucune série océanique observée n'avait jamais aligné une telle suite.

Pour donner une échelle : vingt-trois zettajoules, c'est l'équivalent d'environ trente-sept années de la consommation énergétique mondiale 2023, ou deux cent dix fois la production électrique annuelle de la planète. La métaphore qui circule depuis dix ans dans la communauté, douze bombes Hiroshima par seconde sur l'année, n'est pas un effet de manche militant. Elle traduit en énergie le delta annuel mesuré par quatre produits indépendants qui, cette fois encore, pointent dans la même direction.

Quatre instruments, un verdict#

La spécificité du bilan 2025 tient à sa robustesse statistique. Quatre dispositifs d'observation et de réanalyse couvrent désormais l'OHC global sur la couche 0-2000 mètres : la série IAP/CAS de Cheng et son équipe, le produit NOAA NCEI Global Ocean Heat Content CDR, le service Copernicus Marine, et la réanalyse CIGAR-RT. Les quatre convergent sur le record 2025 et sur l'ampleur du saut annuel. C'est le plus gros gain annuel depuis 2017.

Le détail régional vaut le détour. Seize pour cent de la surface océanique a atteint son record absolu de contenu thermique en 2025. Un tiers se classe dans le top 3 historique depuis 1958. Plus de la moitié dans le top 5. Les bassins qui ont concentré le surplus : Atlantique tropical et sud, Méditerranée, océan Indien nord, océan Austral. Cette géographie n'est pas neutre, elle conditionne la saison cyclonique et l'évolution des glaces antarctiques.

OHC et SST : deux thermomètres, deux histoires#

Il faut clarifier un point qui revient en boucle dans les commentaires grand public. L'OHC mesure l'intégrale du contenu énergétique sur une colonne d'eau, exprimée en zettajoules. La SST, température de surface, donne la moyenne thermique du film supérieur, exprimée en degrés. Les deux signaux ne racontent pas la même histoire.

En 2025, la SST globale s'établit à +0,5 °C au-dessus de la baseline 1981-2010. Troisième année la plus chaude derrière 2023 et 2024. La transition El Niño vers La Niña, enclenchée fin 2025, a refroidi la surface du Pacifique. Mais l'OHC, lui, continue de grimper. Ce découplage est exactement ce qu'on attend d'un forçage par gaz à effet de serre : la variabilité ENSO module la surface, le déséquilibre radiatif accumule en profondeur. Plus de détails dans notre analyse Copernicus mars 2026 sur la SST mensuelle.

Stratification : la chaleur reste piégée près de la surface#

L'autre chiffre marquant du papier Cheng, c'est la stratification de la couche 0-2000 mètres. Elle a augmenté de 5,3 % depuis 1960. Concrètement, la différence de densité entre la couche de mélange et les eaux sous-jacentes s'accentue. La chaleur peine à se diffuser vers le fond. Elle reste en surface, prête à carburer l'évaporation et l'intensification cyclonique.

Cette accélération du stockage proche de la surface explique pourquoi la situation se dégrade plus vite qu'attendu sur certaines marges. J'avais reconstruit l'année dernière la pente du contenu thermique entre 1969 et 2024 dans cet article sur les 90 % de chaleur absorbée : le facteur de multiplication entre 1969-1993 et 1993-2017 approche quatre dans la couche 700-2000 m. Le bilan 2025 confirme la tendance, elle ne se relâche pas.

Melissa, la signature atmosphérique du record#

Le bilan océanique se lit aussi dans l'atmosphère. Saison atlantique 2025 : treize tempêtes nommées, cinq ouragans, quatre majeurs, trois Cat 5. L'ACE atteint 133, soit 7 % au-dessus de la normale. Surtout, près de 40 % du bassin Atlantique se classait dans le top 10 % de chaleur océanique pendant la saison. Avant 2022, on dépassait rarement les 30 %. Ce carburant explique la concentration d'intensifications rapides observée cette année.

Le cas Melissa résume la saison. Cat 5 à 185 mph, frappe la Jamaïque le 28 octobre 2025. Le plus violent landfall jamaïcain jamais enregistré, le cyclone tropical le plus puissant de l'année à l'échelle mondiale. Attention au raccourci facile : Melissa ne carbure pas à La Niña, qui refroidit le Pacifique. C'est l'OHC Atlantique, accumulé sur des décennies, qui alimente la machine thermodynamique. La Niña a juste réduit le cisaillement vertical sur le bassin, mais l'énergie disponible vient de l'eau chaude.

Pour le contexte saisonnier complet, voir notre couverture des prévisions atlantique 2026.

Ce que ça change pour la prochaine décennie#

Trois lignes à retenir. D'abord, la neuvième année consécutive de record OHC enterre l'idée d'un éventuel plateau océanique. Le signal de fond suit la rampe d'accumulation radiative, indépendamment des oscillations ENSO. Ensuite, la stratification croissante implique que les modèles qui supposaient une diffusion verticale plus efficace sous-estiment la persistance des anomalies de surface. Enfin, la convergence des quatre produits d'observation referme le débat méthodologique sur les corrections XBT et la couverture spatiale qui agitait encore la littérature il y a dix ans.

Le total OHC accumulé depuis 1960 dépasse maintenant 430 zettajoules. Ce stock conditionne la dilatation thermique, donc une fraction significative de l'élévation du niveau marin, et la disponibilité énergétique pour les phénomènes extrêmes. Les bassins qui surchauffent en 2025 sont aussi ceux qui hébergent les écosystèmes coralliens les plus fragiles et les zones de pêche les plus productives. La conséquence biologique se mesure déjà sur les coquillages, comme je l'expliquais dans l'article sur l'acidification et les huîtres.

Le papier Cheng n'est pas une alarme nouvelle, c'est une confirmation chirurgicale. Quatre instruments, cinquante coauteurs, trente et une institutions, neuf records consécutifs. Le diagnostic tient, la trajectoire aussi.

Sources#

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