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Le WCRP enterre le scénario extrême RCP8.5

Le WCRP enterre le scénario extrême RCP8.5

Par Julien P.

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Julien P.

En 1987, le Protocole de Montréal avait réglé en dix-huit mois le problème de la couche d'ozone. Le modèle de gouvernance semblait reproductible. Trente ans plus tard, le climat attend encore ; et, pendant ce temps, les outils mêmes qui servent à modéliser son évolution font l'objet d'une révision majeure. En mai 2026, la médiatisation d'un paper publié le 7 avril dans Geoscientific Model Development a relancé un débat que beaucoup croyaient clos : que vaut encore le scénario catastrophe RCP8.5 ?

La réponse du Programme mondial de recherches sur le climat (PMRC, ou WCRP en anglais) est tranchée. Le scénario SSP5-8.5, qui projetait un réchauffement pouvant atteindre ~5,4°C en 2100, est désormais officiellement jugé implausible. Il n'apparaît plus dans le cadre CMIP7.

Ce que le WCRP change concrètement#

Le paper de référence, signé Van Vuuren et al. et publié le 7 avril 2026 dans Geoscientific Model Development (vol. 19, pp. 2627-2656), décrit le nouveau cadre scénarios de ScenarioMIP pour CMIP7. Trois anciens scénarios sont abandonnés : RCP8.5, SSP5-8.5 et SSP3-7.0.

La justification est explicite dans le texte : les niveaux d'émissions élevés de CMIP6, quantifiés par SSP5-8.5, sont devenus implausibles, compte tenu de la chute des coûts des énergies renouvelables, de l'émergence de politiques climatiques et des tendances récentes des émissions. Ce n'est pas une opinion de commentateur : c'est une citation du paper lui-même.

Les nouveaux scénarios CMIP7 couvrent une fourchette allant de 1,5°C à presque 3,5°C en 2100 (par rapport à la référence préindustrielle 1850-1900), selon les données de l'abstract. Le scénario HIGH, correspondant au pire cas plausible retenu, projette environ 3,0°C de réchauffement en 2081-2100, d'après la synthèse de Roger Pielke Jr. (AEI, 29 avril 2026) basée sur le paper. C'est une différence considérable avec les ~5,4°C que SSP5-8.5 mettait encore en circulation dans les modèles de CMIP6.

Le WCRP n'est pas une structure marginale : fondé en 1980, le Programme mondial de recherches sur le climat pilote les grands exercices de modélisation internationale. Son comité scientifique (JSC) a formellement endossé les scénarios ScenarioMIP lors de sa session 45b, le 19 février 2025.

Une précision qui compte : pas de probabilités assignées#

C'est là que les commentaires de mai 2026 ont glissé sur quelques pentes risquées. Plusieurs reprises médiatiques ont présenté l'élimination de SSP5-8.5 comme une forme de validation probabiliste ; certaines ont suggéré qu'un réchauffement supérieur à 5°C était désormais "improbable à X%".

Le paper est catégorique sur ce point : les auteurs refusent explicitement d'assigner des probabilités d'occurrence aux scénarios. "We therefore do not provide probabilities of occurrence for the scenarios of this experimental design." Ce que le WCRP retire du cadre CMIP7, c'est un scénario jugé physiquement implausible à l'horizon 2100 ; ce n'est pas une déclaration probabiliste sur le futur du climat.

La probabilité de 5 % parfois citée dans ce débat provient d'une expert elicitation externe, relayée par Roger Pielke Jr. dans son analyse AEI du 29 avril 2026 (attribuée à Dietz et al.). Ce chiffre ne vient pas du paper Van Vuuren et encore moins du WCRP.

Cette distinction importe. Confondre "scénario éliminé du cadre de modélisation parce qu'implausible" et "futur écarté avec X% de certitude", c'est faire dire à la science plus qu'elle ne dit.

Ce que ça ne change pas#

Là où le débat de mai 2026 a parfois perdu le fil, c'est sur ce point : l'élimination de SSP5-8.5 du cadre CMIP7 ne signifie pas que l'urgence climatique se dissout dans le soulagement.

2024 reste l'année la plus chaude jamais enregistrée. L'Organisation météorologique mondiale (OMM) a confirmé en janvier 2025 un réchauffement de +1,55°C (± 0,13°C) au-dessus de la moyenne 1850-1900. Un record absolu, à seulement 0,05°C du seuil symbolique de 1,5°C fixé par l'Accord de Paris. L'article sur le bilan Copernicus d'avril 2026 le montrait déjà : les anomalies de températures s'accumulent mois après mois sans relâche.

La trajectoire actuelle ne pointe pas vers 5°C, certes. Mais selon le Climate Action Tracker (rapport de novembre 2024), les politiques climatiques actuellement en vigueur mènent à une médiane de 2,7°C en 2100, avec 33 % de probabilité d'atteindre 3,1°C ou plus. Le nouveau scénario HIGH du PMRC plafonne à ~3,0°C. Autrement dit, la trajectoire "politiques actuelles" du CAT et le pire cas plausible du WCRP se rejoignent à quelques dixièmes de degré.

C'est le paradoxe de cette actualité : la science retire le scénario catastrophe le plus extrême, et simultanément, la réalité observée colle au scénario "sans effort supplémentaire significatif".

La sensibilité climatique à l'équilibre (ECS), telle qu'évaluée par le GIEC dans son sixième rapport (AR6, WGI, chapitre 7, 2021), reste une meilleure estimation de 3°C, avec une fourchette probable allant de 2,5°C à 4°C (haute confiance). Cela signifie que même dans les nouveaux scénarios CMIP7 plafonnés à ~3,5°C, on reste dans la zone de sensibilité médiane du système climatique. Les réponses du système aux forçages restent incertaines ; retirer SSP5-8.5 ne supprime pas cette incertitude.

Pourquoi ça compte pour la politique#

Ce débat n'est pas purement académique. RCP8.5 a servi de scénario de référence dans des centaines d'études d'impact : submersions côtières, sécheresses agricoles, migrations climatiques. L'article sur les sécheresses extrêmes et hydrologie à l'horizon 2080 s'appuyait précisément sur ce type de projections à long terme.

Si les scénarios de référence changent, certaines de ces études méritent une relecture. Mais le changement n'invalide pas l'urgence qu'elles documentaient ; il déplace le curseur du "catastrophique" vers le "très préoccupant". La différence entre 3,0°C et 5,4°C est réelle, mais 3,0°C restent au-delà de tout seuil de sécurité connu pour les écosystèmes et les sociétés humaines.

C'est là que j'hésite le plus dans ma lecture de ce paper : on risque de voir l'élimination de SSP5-8.5 instrumentalisée dans deux directions opposées. D'un côté, des voix climatosceptiques pour affirmer que "les pires scénarios étaient du catastrophisme". De l'autre, des voix activistes pour minimiser le changement en disant que "rien n'est modifié". Les deux lectures trahissent le paper.

Ce que Van Vuuren et al. disent vraiment : les scénarios extrêmes issus de projections d'émissions de charbon devenues obsolètes ne tiennent plus. Les scénarios plausibles restants sont suffisamment graves pour justifier une action immédiate ; et la trajectoire actuelle des politiques nous rapproche du pire d'entre eux.

Paradoxalement, l'actualité de mai 2026 autour de ce paper révèle moins quelque chose sur le futur du climat que sur la façon dont la science climatique est lue, découpée, et réinjectée dans le débat politique. Les modèles changent. L'atmosphère, elle, continue d'accumuler du CO₂.

L'accord de Paris fixait 1,5°C comme seuil à ne pas franchir. Nous étions à +1,55°C en 2024. Le PMRC vient de confirmer que les pires projections du passé étaient surestimées. Le bilan des dix ans de l'accord de Paris montre ce que cette distance entre ambition et réalité mesurée a produit. Et le niveau d'alerte de 3°C que l'UE a commencé à intégrer dans sa planification suggère que les institutions ne misent plus sur le meilleur scénario.

Ce serait trop simple de conclure que la science rassure. Elle précise, ce qui est différent.

Sources#

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