En septembre 2024, un article publié dans Nature (volume 633) par Irina Petrova, Diego Miralles et cinq co-auteurs de Gand, Sorbonne, Barcelone, POSTECH et du CERFACS a posé une question simple aux modèles climatiques : quand on les confronte aux observations satellite de 1998 à 2018, surestiment-ils ou sous-estiment-ils la durée des épisodes secs ? Réponse : ils les sous-estiment. Largement.
L'étude s'appuie sur une métrique précise, le LAD (longest annual dry spell), c'est-à-dire la plus longue période consécutive sans précipitations significatives dans une année donnée. En calibrant les ensembles CMIP5 et CMIP6 sur vingt ans d'observations, les auteurs montrent que le LAD mondial sera dix jours plus long que ce que les projections actuelles anticipent d'ici la fin du siècle. Dix jours de sécheresse supplémentaires par an en moyenne mondiale, ça ne semble pas spectaculaire. Sauf que cette moyenne masque des écarts régionaux énormes, et que la durée totale des sécheresses annuelles sera quarante-deux à quarante-quatre pour cent plus longue que les projections non corrigées. J'ai dû relire ce chiffre trois fois quand je l'ai vu dans les supplementary materials. Quarante-quatre pour cent d'écart entre ce que les modèles prédisaient et ce que la calibration observationnelle donne.
1998-2018 : vingt ans de données qui changent les projections#
La méthode utilisée par Petrova et ses collègues porte un nom technique : emergent constraint. Le principe consiste à identifier une relation statistique robuste entre le comportement actuel d'un modèle climatique (ici, sa capacité à reproduire les LAD observés entre 1998 et 2018) et ses projections futures. Les modèles qui reproduisent mal le présent sont écartés ou pondérés à la baisse ; ceux qui collent aux observations pèsent davantage dans la projection corrigée. Cette approche réduit l'incertitude de dix à vingt-six pour cent selon les régions, ce qui est considérable en climatologie.
Le problème est structurel : la majorité des modèles CMIP sous-estiment la persistance des épisodes secs. Ils simulent des précipitations trop fréquentes et des cycles hydrologiques trop réguliers ; les sécheresses qui en sortent sont trop courtes. Ce biais n'est pas nouveau dans la littérature, mais c'est la première fois qu'il est quantifié à l'échelle mondiale avec une contrainte observationnelle aussi rigoureuse.
Les scénarios étudiés sont le SSP2-4.5 (trajectoire intermédiaire, à peu près là où nous nous dirigeons si les engagements actuels sont tenus, ce qui est optimiste) et le SSP5-8.5 (scénario de fortes émissions, souvent qualifié de pessimiste mais de moins en moins improbable au rythme actuel). Dans les deux cas, la correction est du même ordre de grandeur : les sécheresses seront significativement plus longues que prévu.
Le bassin méditerranéen au centre de la cible#
Quand j'ai cartographié les zones les plus affectées à partir des données de l'étude, le bassin méditerranéen s'est immédiatement détaché. La moitié sud de la France, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, le Maghreb : ces régions cumulent un allongement du LAD supérieur à la moyenne mondiale et une vulnérabilité socio-économique déjà élevée.
Le GIEC, dans son sixième rapport (AR6), avait déjà identifié la Méditerranée comme un hotspot climatique, avec des projections de baisse des précipitations de quatre à vingt-deux pour cent selon les scénarios. L'étude de Petrova et Miralles ajoute une dimension que le GIEC n'avait pas captée avec cette précision : ce n'est pas seulement la quantité de pluie qui diminue, c'est la durée des périodes sans pluie qui s'allonge bien au-delà de ce que la baisse des volumes laissait prévoir. Une région peut recevoir la même quantité annuelle de précipitations tout en subissant des sécheresses beaucoup plus longues si la pluie se concentre en épisodes intenses et brefs. C'est exactement ce que les observations montrent en Méditerranée.
Les autres zones fortement touchées incluent l'Amérique du Nord (sud-ouest des États-Unis, Mexique), l'Amérique du Sud (Brésil central), l'Afrique du Sud, Madagascar, l'Indonésie et le sud-ouest de l'Australie. Paradoxalement, certaines régions voient leur LAD diminuer : le centre-est de l'Asie et le centre-est de l'Afrique devraient connaître des périodes sèches plus courtes, mais au prix d'un risque accru d'inondations lié à des précipitations plus intenses et concentrées. C'est l'autre face du dérèglement hydrologique : moins de jours de pluie, mais des pluies plus violentes quand elles arrivent.
La France, terrain d'expérience grandeur nature#
On n'a pas besoin de projections pour observer ce que la sécheresse fait à la France. L'année 2022 reste le marqueur : température annuelle supérieure de 2,7 degrés à la normale 1961-1990 (la plus chaude jamais enregistrée), déficit pluviométrique annuel de vingt-deux pour cent, et un coût estimé à plus de cinq milliards d'euros. Les nappes phréatiques, les rendements agricoles, les débits des cours d'eau, les restrictions d'eau dans quatre-vingt-treize départements : tout a convergé cette année-là vers un signal univoque.
L'été 2025 a confirmé que 2022 n'était pas une anomalie isolée. Quarante-trois milliards d'euros de pertes liées aux sécheresses et canicules en Europe, dont plus de dix milliards pour la France seule, selon une étude de l'université de Mannheim et de la BCE. En août 2025, quarante-quatre pour cent des points de suivi des nappes phréatiques étaient sous la normale. En janvier 2026, la situation s'était partiellement rétablie (soixante-trois pour cent des nappes en hausse), mais trois départements restaient en situation de crise et deux en alerte.
Ce qui me frappe dans ces chiffres, c'est le rythme d'expansion des sécheresses couplées aux canicules. Les données montrent que le taux d'expansion de ces événements composites a été multiplié par huit dans les vingt-deux dernières années par rapport aux vingt années précédentes (depuis 1980). Ce n'est pas une progression linéaire. C'est une accélération. Et cette accélération rend les projections antérieures à 2024 structurellement optimistes, ce que l'étude de Nature confirme avec sa calibration observationnelle.
J'ai essayé de construire un graphique superposant les LAD projetés avant et après la correction emergent constraint pour la moitié sud de la France. L'écart entre les deux courbes s'ouvre à partir de 2040 et ne se referme plus après 2060. Sur ce point précis, je n'ai pas encore assez de données régionales désagrégées pour être catégorique sur les chiffres département par département, mais la tendance est sans ambiguïté.
Ce que la demande évaporative change à l'équation#
Un aspect que les projections de précipitations seules ne capturent pas : la demande évaporative de l'atmosphère. Quand l'air se réchauffe, il peut contenir plus de vapeur d'eau (relation de Clausius-Clapeyron), et il « aspire » davantage d'humidité du sol et de la végétation. Une étude publiée dans Nature en 2025 a montré que cette demande évaporative accrue contribue à une augmentation de quarante pour cent de la sévérité des sécheresses à l'échelle mondiale.
En d'autres termes, même si les précipitations ne changent pas, le sol s'assèche plus vite parce que l'atmosphère pompe plus d'eau. C'est un amplificateur silencieux qui rend les projections basées uniquement sur les précipitations insuffisantes. Les puits de carbone terrestres sont directement affectés : un sol desséché stocke moins de carbone, la végétation stresse, la photosynthèse ralentit, et la capacité d'absorption du CO2 diminue. La boucle se referme.
Trois cents milliards par an, et ce n'est qu'un début#
Le coût mondial des sécheresses est estimé à environ trois cents milliards d'euros par an selon un rapport de l'ONU publié lors de la COP16 désertification. La BCE a calculé que quinze pour cent du PIB européen est menacé par les impacts directs et indirects des sécheresses (agriculture, énergie hydroélectrique, transport fluvial, industrie dépendante de l'eau).
Ces chiffres sont basés sur les modèles climatiques non corrigés. Si les sécheresses sont effectivement quarante-deux à quarante-quatre pour cent plus longues que prévu, les estimations économiques actuelles sous-évaluent mécaniquement les pertes futures. C'est un point que l'étude de Nature ne traite pas directement (ce n'est pas son objet), mais la conséquence logique est implacable : les plans d'adaptation dimensionnés sur les anciennes projections sont sous-calibrés.
La sécurité alimentaire est le premier domaine d'impact. Les sécheresses prolongées réduisent les rendements, dégradent les sols, épuisent les réserves hydriques souterraines. Dans les régions où l'irrigation compense le déficit pluviométrique, c'est un transfert de risque : on puise dans les nappes pour maintenir la production, et quand les nappes s'effondrent, il n'y a plus de filet de sécurité. Le bilan des températures record de 2025 en France montre que ce cercle vicieux est déjà enclenché.
La moitié de la planète, et la question qui reste#
Cinquante pour cent des terres émergées subiront des sécheresses de longue durée d'ici la fin du siècle. C'est le chiffre central de l'étude, et il concerne aussi bien le scénario intermédiaire que le scénario de fortes émissions. La différence entre les deux scénarios porte sur l'intensité et la durée, pas sur l'étendue géographique. Même dans le scénario SSP2-4.5, la moitié de la planète est touchée.
Pour les littoraux français, le couplage sécheresse-montée des eaux crée une double vulnérabilité : l'intérieur des terres s'assèche pendant que le trait de côte recule. L'océan continue d'absorber la chaleur excédentaire, alimentant les deux processus simultanément.
Il y a quelque chose de déstabilisant dans le fait que les modèles sur lesquels reposent nos politiques d'adaptation sous-estiment la durée des sécheresses de plus de quarante pour cent. Ce n'est pas une marge d'erreur anecdotique ; c'est un biais structurel qui invalide une partie des hypothèses de planification. Sur ce que ça implique concrètement pour les choix d'infrastructure, d'allocation de l'eau et d'aménagement du territoire dans les trente prochaines années, je suis moins certain de ce qu'il faut en conclure. Les données hydrologiques sont limpides. Les réponses politiques et économiques adéquates le sont beaucoup moins. Et c'est peut-être cette asymétrie entre la clarté du diagnostic et le flou des réponses qui devrait nous préoccuper le plus.
Sources#
- Petrova, I. Y., Miralles, D. G., Brient, F., Donat, M. G., Min, S.-K., Kim, Y.-H. & Bador, M. (2024). Observation-constrained projections reveal longer-than-expected dry spells. Nature, 633, 594-600. pubmed.ncbi.nlm.nih.gov
- Futura Sciences, "La moitié de la planète bientôt touchée par des sécheresses extrêmes". futura-sciences.com
- Phys.org, "Future droughts could be longer than expected". phys.org
- GIEC AR6, Focus Méditerranée. ird.fr
- Eau France, "Bulletin national de situation hydrologique, janvier 2026". eaufrance.fr
- Citepa, "Pertes économiques été 2025". citepa.org





