En 1987, le Protocole de Montréal réglait en dix-huit mois un problème stratosphérique que le climat attend encore de résoudre quarante ans plus tard. Cette comparaison me revient chaque mois, quand je consulte le tableau des bulletins Copernicus C3S pour voir si le rapport mensuel est tombé. Au moment où j'écris ces lignes, le bulletin de mars 2026 est en ligne depuis le 10 avril ; celui d'avril, lui, est attendu autour du 7 au 10 mai. La régularité de cette publication mensuelle, qui passe inaperçue, est en soi un acquis discret de la science climatique contemporaine : nous savons désormais à quelques jours près où en est le thermomètre planétaire.
L'article que vous lisez paraît avant la sortie du bulletin d'avril. Ce n'est pas une frustration, c'est une opportunité. Plutôt que d'attendre le chiffre exact pour le commenter à chaud, je voudrais regarder ce que les données déjà publiées laissent entrevoir, et surtout ce qu'elles racontent de la trajectoire des douze derniers mois.
Mars 2026, le dernier point de mesure confirmé#
Le bulletin de mars, publié le 10 avril 2026, place le mois à 13,94 degrés Celsius en moyenne globale, soit 0,53 degré au-dessus de la moyenne 1991-2020 (source : Copernicus C3S, sur la base de la réanalyse ERA5). Par rapport au niveau préindustriel 1850-1900, l'anomalie atteint 1,48 degré.
Le classement, lui, mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il révèle une particularité méthodologique. Selon ERA5, mars 2026 est le quatrième mois de mars le plus chaud jamais mesuré ; selon NOAA, il s'agit du deuxième, à égalité avec mars 2024. L'écart ne reflète pas un désaccord scientifique, mais des choix techniques (jeux de données combinés, traitement des zones polaires, période de référence). Pour le lecteur qui suit les actualités climatiques, l'enseignement à retenir est simple : citer un classement mensuel sans préciser la source, c'est s'exposer à une approximation.
Trois autres signaux du même bulletin valent qu'on s'y attarde. La banquise arctique a atteint, en mars, son extension la plus faible jamais enregistrée pour un mois de mars, à 5,7 pour cent sous la moyenne 1991-2020. La température de surface de la mer reste la deuxième plus élevée pour un mois de mars, derrière mars 2025 selon Copernicus. Et l'Europe a connu son deuxième mois de mars le plus chaud, à 5,88 degrés, soit 2,27 degrés au-dessus de la moyenne 1991-2020.
La moyenne glissante 12 mois : l'indicateur que je regarde en premier#
Quand un journaliste me demande s'« on a dépassé 1,5 degré », je réponds toujours par la même question : sur quelle durée ? Le seuil de l'Accord de Paris se réfère à une moyenne sur des décennies, pas à un mois isolé. C'est précisément pour cette raison que la moyenne glissante sur douze mois est l'indicateur le plus pertinent à court terme : elle lisse les oscillations mensuelles tout en restant suffisamment réactive pour capter une tendance.
Pour la période avril 2025 à mars 2026, cette moyenne s'établit à 1,43 degré au-dessus du niveau préindustriel, et 0,55 degré au-dessus de la référence 1991-2020 (Copernicus C3S). Elle est en dessous du seuil symbolique de 1,5 degré, mais elle approche. Pour mémoire, la même moyenne glissante calculée un an plus tôt (mai 2024 à avril 2025) atteignait 1,58 degré : on observe donc un léger reflux. Cela tient à la fin du fort El Niño 2023-2024, dont l'empreinte se dissipe progressivement.
Paradoxalement, c'est ce reflux qui rend la suite plus inquiétante.
La bascule ENSO en cours#
La Niña, active jusqu'au début de l'année, a pris fin en mars 2026 selon NOAA. Les modèles convergent désormais sur une transition vers des conditions neutres, puis vers un El Niño qui pourrait émerger entre mai et juillet. NOAA évoque 61 pour cent de probabilité d'apparition sur ce trimestre, avec 25 pour cent de probabilité que les conditions soient qualifiées de très fortes. Carbon Brief mentionne, en s'appuyant sur les médianes des modèles ECMWF, un réchauffement potentiel de 2,2 degrés dans la région Niño 3.4 d'ici septembre, ce qui placerait l'épisode dans la catégorie des super El Niño.
Sur ce point, j'ai moins de certitudes que les chiffres ne le laissent croire. Les prévisions ENSO printanières souffrent d'une fenêtre dite « barrière de printemps » qui dégrade leur fiabilité ; les médianes des modèles sont des projections, pas des annonces. Ce qu'on peut dire avec prudence, c'est que le scénario d'un retour rapide à des conditions chaudes du Pacifique tropical est désormais le plus probable, et que le bulletin Copernicus d'avril, qui sort dans quelques jours, sera lu sous cet éclairage.
L'enjeu est concret : un El Niño en seconde moitié d'année 2026 amplifierait l'anomalie globale au moment où l'inertie climatique de fond ne faiblit pas. Carbon Brief estime à 62 pour cent la probabilité que 2026 finisse en deuxième année la plus chaude jamais enregistrée (derrière 2024), avec une meilleure estimation à 1,47 degré au-dessus du préindustriel. La probabilité que 2026 dépasse, en moyenne annuelle, le seuil de 1,5 degré comme l'a fait 2024 est évaluée autour de 30 pour cent.
Ce qu'on attend du bulletin d'avril#
Si je devais parier (et je le fais à voix basse, parce que la prudence reste de mise), j'attendrais du bulletin d'avril 2026 trois choses. D'abord, une anomalie mensuelle dans la fourchette des avrils récents, probablement entre 0,55 et 0,70 degré au-dessus de la moyenne 1991-2020 (avril 2025 était à 0,60 degré, avril 2024 détient le record). Ensuite, une moyenne glissante 12 mois (mai 2025 à avril 2026) qui pourrait remonter légèrement par rapport à mars, en fonction de l'arrivée plus ou moins rapide d'un signal El Niño dans les températures de surface du Pacifique. Enfin, des températures de surface des mers qui resteront probablement parmi les deux ou trois plus élevées jamais enregistrées pour un mois d'avril.
Je peux me tromper sur l'ordre de grandeur, et je préfère le dire avant publication plutôt qu'après. Ce qui me semble en revanche peu probable, c'est un reflux marqué : il faudrait pour cela un événement régional puissant (forte couverture nuageuse persistante, éruption volcanique tropicale) dont rien dans les données préliminaires ne suggère l'occurrence.
La trajectoire derrière le bulletin du mois#
Pour comprendre ce qu'on regarde quand on lit un bulletin Copernicus, il faut élargir le cadre. 2024 a été la première année à dépasser 1,5 degré sur une moyenne annuelle (à 1,60 degré, selon ERA5). 2025 a refroidi de 0,13 degré environ et s'est classée troisième année la plus chaude jamais mesurée, à 1,47 degré. Le premier trimestre 2026 (janvier à mars) se classe au quatrième rang des trimestres équivalents sur l'historique NOAA, et 5,2 pour cent de la surface terrestre a connu, sur cette période, des températures records selon Carbon Brief.
Le rapport État du Climat Européen 2025 (ESOTC), publié par Copernicus le 28 avril, ajoute une couche d'observation régionale : vagues de chaleur records de la Méditerranée à l'Arctique, glaciers en recul, couverture neigeuse en baisse. Les bulletins mensuels et les rapports annuels racontent la même histoire à des résolutions temporelles différentes ; ils ne se contredisent jamais, mais ils permettent de distinguer le bruit du signal.
L'histoire, ici, se répète avec une variante : après le franchissement annuel de 1,5 degré en 2024, on entre dans une phase où la question n'est plus « va-t-on dépasser le seuil ? » mais « combien d'années sur une décennie le dépasseront-elles ? ». La moyenne glissante actuelle, à 1,43 degré, est un résultat partiel, pas un acquis durable. Pour mesurer la marge restante avant un dépassement décennal acté, voir notre point sur le budget carbone restant pour 1,5 degré.
Pourquoi cette régularité de publication compte#
Une dernière digression, parce qu'elle me tient à cœur. La capacité de Copernicus à publier chaque mois, avec la même méthodologie ERA5 (utilisée depuis avril 2019 pour tous les bulletins mensuels), un état chiffré de la planète est, à mes yeux, un acquis politique autant que scientifique. Le programme d'observation est financé par la Commission européenne, ses données sont publiques, ses notes méthodologiques accessibles. Quand le bulletin d'avril sortira la semaine prochaine, le chiffre publié s'inscrira dans une série continue de plusieurs années, comparable mois à mois, sans coupure.
C'est un détail que peu de lecteurs notent, mais c'est cette continuité qui permet à des journalistes, des décideurs et des chercheurs de raisonner sur des tendances plutôt que sur des anecdotes. Le climat parle peu, lentement, et toujours avec la même voix. Il faut juste l'écouter à intervalle régulier.
Reste à savoir ce que dira le mois prochain. La courbe que je mets à jour dans mon tableur attend son point d'avril ; elle l'aura dans quelques jours.
Sources#
- Copernicus C3S, bulletin mars 2026 (publié le 10 avril 2026). climate.copernicus.eu
- Copernicus C3S, page données température mars 2026. climate.copernicus.eu
- Yale Climate Connections, analyse NOAA mars 2026 et probabilités El Niño. yaleclimateconnections.org
- Carbon Brief, State of the Climate, projections 2026 et El Niño. carbonbrief.org
- Copernicus C3S, bulletin avril 2025 (référence comparative). climate.copernicus.eu
- Copernicus C3S, rapport ESOTC 2025 (publié le 28 avril 2026). climate.copernicus.eu
- Copernicus C3S, page bulletins mensuels. climate.copernicus.eu





