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Forêts françaises : le puits carbone divisé par deux

Forêts françaises : le puits carbone divisé par deux

Par Julien P.

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Julien P.

Pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui dans les forêts françaises, il faut remonter au tournant des années 2000. À cette époque, la forêt métropolitaine était encore décrite, dans les rapports officiels comme dans les manuels scolaires, comme une assurance climatique silencieuse. 17,5 millions d'hectares, 32 % du territoire, un volume sur pied qui progressait année après année depuis la fin du XIXᵉ siècle. Le récit semblait écrit d'avance : on plantait, on coupait moins qu'il ne poussait, le bilan carbone restait largement créditeur. Vingt ans plus tard, le récit s'est retourné. Les données racontent une autre histoire, et le gouvernement a été contraint d'en prendre acte dans la SNBC 3.

Le chiffre qui change tout#

Le décrochage tient en une formule sèche, signée Citepa : le puits net du secteur forestier français a été divisé par deux en une décennie. L'inventaire national publié par l'IGN en 2024, sur la base de l'IFN, donne le détail : sur la période 2005-2013, les forêts métropolitaines absorbaient en moyenne 63 millions de tonnes de CO2 par an ; sur 2014-2022, ce chiffre tombe à 39 millions de tonnes. Un recul de 38 % entre les deux fenêtres temporelles, calculé à méthodologie constante. Le Citepa, dans son rapport Secten 2025, retient une trajectoire encore plus marquée selon le périmètre exact retenu : d'environ 45 MtCO2 absorbées dans les années 2000 à environ 20 MtCO2 ces dernières années.

Les deux séries ne se contredisent pas ; elles cadrent simplement le même phénomène avec des bornes différentes. Et le phénomène, lui, ne se discute plus.

Un écart à la SNBC qui devient une faille#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Puits de carbone terrestre : effondrement et alerte GIEC.

La Stratégie nationale bas carbone version 2 avait fixé une cible claire : que le secteur des terres et des forêts absorbe environ 43 MtCO2 en 2022. La réalité comptable, telle que remontée par le Citepa, donne un puits de 16,9 MtCO2 cette même année. L'écart sur une seule année dépasse 26 millions de tonnes. Cumulé sur la fenêtre 2019-2023, le déficit grimpe à 115 MtCO2 par rapport à la trajectoire SNBC 2. Cette dette carbone n'est pas une projection ; elle est déjà inscrite dans les bilans validés.

Le gouvernement a tiré les conséquences de ce décrochage dans la SNBC 3, en cours de finalisation. La nouvelle cible 2030 pour les terres et forêts a été abaissée à environ 25 MtCO2 absorbés, contre 40 à 45 MtCO2 visés dans la version précédente. C'est un aveu institutionnel rare, en creux : l'État reconnaît que la trajectoire antérieure ne tient plus. Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, la stratégie compense en partie sur les autres secteurs ; cela revient à demander davantage à l'industrie, au bâtiment et aux transports parce que la forêt ne tient plus son rôle.

Pourquoi la forêt absorbe moins#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Forêts d'Europe : le puits carbone décroche de 30 %.

Trois mécanismes se cumulent. Le premier, la mortalité accrue des arbres sur pied. L'IGN documente un quasi-doublement du volume de bois mort annuel : de 7,4 millions de mètres cubes par an dans les premières années du suivi à 15,2 Mm³/an sur la période récente. Chaque arbre qui meurt cesse d'absorber et, en se décomposant, finit par relâcher une partie du carbone stocké. Le second, les attaques biotiques massives sur les résineux. Les scolytes ont affecté, en cumul sur la période 2018-2023, 22 Mm³ d'épicéas et 15 Mm³ de sapins, principalement dans le Grand Est, en Bourgogne-Franche-Comté et en Auvergne-Rhône-Alpes. Le troisième, la baisse de croissance des peuplements vivants : les sécheresses répétées depuis 2018 réduisent l'accroissement annuel sur l'ensemble du territoire, y compris dans des régions historiquement épargnées comme le Massif central ou le grand Ouest.

Nuançons toutefois : la surface forestière française continue de progresser à la marge, autour de 17,5 Mha. Le problème n'est donc pas un recul des surfaces, mais un effondrement de la productivité carbone par hectare. Une forêt qui pousse moins vite, qui meurt plus vite, qui brûle ou se fait défolier davantage, finit mécaniquement par capter moins.

Ce que ça change pour la trajectoire 2030#

Le décrochage du puits forestier transforme l'arithmétique de la neutralité carbone. La SNBC repose sur un schéma simple : les émissions résiduelles de 2050 seront compensées par les puits naturels et techniques. Si le puits naturel s'effrite, soit on accélère la baisse des émissions brutes au-delà de ce qui était prévu, soit on mise sur des puits technologiques (capture directe dans l'air, stockage géologique) dont la maturité industrielle reste très en deçà des volumes en jeu.

Concrètement, abaisser la cible 2030 à 25 MtCO2 pour les terres et forêts revient à transférer environ 15 à 20 MtCO2 de besoin de réduction vers les autres secteurs. Sur une trajectoire annuelle française d'environ 380 MtCO2 d'émissions brutes en 2024, ce transfert n'est pas trivial ; il suppose des arbitrages supplémentaires sur le parc de logements, la flotte automobile et l'industrie lourde. Le calcul a beau être technique, son implication politique est massive.

Le silence relatif autour d'un basculement majeur#

Pour approfondir ce sujet, consultez notre article sur Le puits de carbone terrestre s'effondre : le climat menacé.

Ce qui frappe dans ce dossier, c'est l'écart entre la magnitude de l'événement et son traitement public. Quand un secteur économique perd 38 % de sa contribution en dix ans, on parle de crise structurelle. Quand un puits naturel sur lequel reposait une partie de la stratégie climatique du pays se contracte dans les mêmes proportions, le sujet reste cantonné aux rapports techniques de l'IGN et aux notes du Citepa. Les chiffres sont publics, sourcés, méthodologiquement stables ; ils ne percent pourtant que par à-coups dans le débat.

La forêt française n'a pas disparu ; elle s'est affaiblie. La nuance est essentielle. Les surfaces sont là, le bois récolté reste un matériau d'avenir, l'écosystème continue de rendre des services autres que le seul stockage de carbone. Mais sur la fonction précise qui justifiait son rôle de pivot dans la SNBC, le décrochage est documenté, durable, et largement dépendant de variables climatiques que les politiques forestières ne maîtrisent qu'à la marge.

Faut-il dès lors continuer d'inscrire la forêt comme un pilier central de la neutralité carbone française à 2050, ou la considérer désormais comme une variable subie, dont on encaisse les fluctuations sans pouvoir compter dessus ?

Sources#

  • IGN, Inventaire forestier national, édition 2024
  • Citepa, rapport Secten 2025, séries UTCATF
  • Ministère de la Transition écologique, projet de SNBC 3, 2025
  • IGN, suivi sanitaire des forêts, bilans scolytes 2018-2023
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