Le 7 avril 2026, soit cinquante ans presque jour pour jour après les premiers relevés systématiques compilés par le World Glacier Monitoring Service, une équipe de plus de 150 glaciologues coordonnée par Michael Zemp, Ethan Z. Welty et Samuel U. Nussbaumer publiait dans Nature Reviews Earth & Environment un bilan que la communauté redoutait depuis plusieurs années ; les 19 régions glaciaires de la planète ont perdu, sur la seule année 2025, 408 ± 132 gigatonnes de glace, et ce chiffre s'inscrit désormais parmi les plus sévères jamais enregistrés depuis le début de la série. La nuance compte ; selon la méthode de classement retenue, certains laboratoires comme l'ICIMOD parlent du deuxième pire bilan, d'autres équipes le classent sixième sur cinquante ans, et le débat technique sur le rang exact n'est pas tranché. Reste un fait que personne ne discute ; six des sept pires années jamais mesurées se concentrent dans les sept dernières.
Une demi-décennie qui change la pente du graphique#
Pour saisir ce que ces 408 gigatonnes représentent, il faut zoomer sur la pente de la courbe et non sur le point. Les chiffres compilés par le WGMS racontent une accélération qui ne ressemble plus à une dérive ; entre 1976 et 1995, le bilan annuel moyen tournait sous les 100 Gt par an ; entre 1996 et 2015, il est passé à environ 230 Gt ; sur la dernière décennie, 2016-2025, il atteint près de 390 Gt par an, soit un facteur quatre par rapport à la première période. Quatre années consécutives, désormais, voient les 19 régions mondiales en déficit simultané, configuration que la série historique n'avait jamais documentée avant 2022.
Les contributions au niveau de la mer suivent la même logique. Sur l'année 2025, la fonte glaciaire seule a ajouté 1,1 mm à l'océan global ; le cumul depuis 1975 atteint 26,4 mm pour 9 583 Gt de glace évaporée ou ruisselée. Ce chiffre n'inclut pas les calottes polaires du Groenland et de l'Antarctique, qui sont comptabilisées séparément ; il ne concerne que les glaciers de montagne et les calottes périphériques. Pour comparaison, voir l'article sur la fonte du Groenland en 2026 qui suit une trajectoire encore plus marquée sur le bilan estival.
Les régions qui basculent#
Le bilan régional est rarement homogène, et 2025 ne déroge pas à la règle. En volume absolu, trois zones dominent les pertes ; le High Mountain Asia, l'Alaska et l'Arctique russe pèsent l'essentiel des 408 Gt, simplement parce qu'ils concentrent l'essentiel des stocks. Mais en anomalie relative, c'est-à-dire en écart à la moyenne climatologique de référence, deux autres régions sortent du lot ; l'Ouest canadien et américain, et le Svalbard. Ces deux zones n'ont pas perdu le plus en tonnage brut, mais elles ont perdu beaucoup plus que ce que leur climatologie locale laisserait attendre, et c'est ce signal d'anomalie qui inquiète davantage les modélisateurs ; il indique un basculement de régime plutôt qu'une simple année chaude.
L'Europe centrale concentre une part de la conversation publique parce que les chiffres y sont vertigineux à l'échelle humaine ; 39 % du volume glaciaire perdu sur les vingt dernières années, c'est presque le double du rythme observé sur les vingt années précédentes. Les glaciers alpins font l'objet d'un suivi détaillé dans l'article consacré à la fonte des glaciers alpins en 2025, qui documente le seuil au-delà duquel certaines langues glaciaires entrent en désintégration mécanique plutôt qu'en simple recul.
Ce que l'étude ne dit pas#
Il faut résister à la tentation de surinterpréter le millésime. Plusieurs lectures rapides ont attribué le bilan 2025 à l'épisode El Niño 2023-2024, et c'est une lecture que l'étude ne valide pas. Les auteurs parlent prudemment de « contexte post-El Niño » sans établir de lien causal direct ; la chaleur atmosphérique résiduelle a probablement contribué, mais l'étude ne quantifie pas cette part et reste sur une attribution multifactorielle. La signature de fond reste celle d'un réchauffement structurel, dont l'épisode ENSO ne ferait qu'amplifier ponctuellement le signal. C'est une distinction qui paraît technique, mais elle conditionne tout l'argumentaire ; si la fonte 2025 était attribuable à El Niño, on pourrait espérer un retour à la moyenne en année neutre ; si elle est attribuable au climat de fond, le bilan 2026 sera comparable indépendamment de l'ENSO.
L'autre tentation à éviter est celle du « pire bilan depuis cinquante ans », formule qui circule dans plusieurs résumés journalistiques mais que les données ne soutiennent pas avec cette netteté. Le classement précis dépend de la méthode d'agrégation régionale, du périmètre exact des 19 zones, et du traitement des incertitudes ; selon la grille retenue, 2025 est deuxième, troisième, ou sixième. La formulation rigoureuse, celle que retiennent les auteurs, c'est que six des sept pires années jamais mesurées se concentrent sur la période 2018-2025, et que cette concentration temporelle est statistiquement anormale.
La rétroaction qui se met en place#
L'accélération observée n'est pas linéaire, et c'est là que les modèles climatiques peinent à suivre. Plusieurs mécanismes de rétroaction s'enclenchent à mesure que les surfaces glaciaires reculent ; l'albédo diminue, les zones rocheuses exposées absorbent davantage de rayonnement solaire, la limite des neiges remonte, les langues glaciaires s'amincissent et deviennent mécaniquement instables. Ces dynamiques sont détaillées dans l'article sur l'albédo et la rétroaction de la banquise, qui s'applique avec des nuances similaires aux glaciers continentaux.
Le pergélisol associé aux zones péri-glaciaires pose un problème adjacent ; sa fonte libère du méthane, du mercure et déstabilise les versants. À l'échelle planétaire, la redistribution de masse entre les glaciers et les océans modifie même la rotation terrestre, phénomène quantifié dans l'article consacré au ralentissement de la rotation terrestre.
Ce que les chiffres ne disent pas, mais qu'ils suggèrent#
Les 408 Gt de 2025 ne préfigurent pas mécaniquement le bilan 2026 ; la variabilité interannuelle reste forte, et un hiver enneigé en Asie centrale ou en Alaska pourrait ramener temporairement le signal sous la moyenne décennale. Ce que le bilan suggère en revanche, c'est que le seuil de référence a bougé. La moyenne climatologique 1991-2020, longtemps utilisée comme base de comparaison, devient progressivement obsolète ; les bilans annuels « moyens » des prochaines années risquent d'être structurellement supérieurs à cette moyenne, simplement parce que la base s'est déplacée.
Les chercheurs notent aussi un point méthodologique important ; les incertitudes sur le bilan 2025, ± 132 Gt, sont du même ordre de grandeur que les bilans annuels totaux des années 1980. Autrement dit, le bruit de mesure d'aujourd'hui est comparable au signal complet d'il y a quarante ans. Cette mise en perspective permet de comprendre pourquoi les glaciologues parlent rarement d'une année spécifique et préfèrent les moyennes glissantes sur cinq ou dix ans ; la variabilité d'une année isolée est trop large pour qu'on en tire une conclusion individuelle, mais la concentration de mauvaises années sur la dernière décennie, elle, sort sans ambiguïté du bruit statistique.
Le calendrier qui se rétrécit#
L'horizon temporel des projections glaciologiques s'est nettement raccourci sur les cinq dernières années. Les modèles publiés autour de 2020 envisageaient des disparitions partielles à l'horizon 2100 pour les glaciers tropicaux et alpins de basse altitude ; les versions actuelles, calibrées sur les bilans 2020-2025, projettent ces mêmes seuils à l'horizon 2070, voire 2050 pour certaines régions sensibles. Cette compression du calendrier ne tient pas à une révision du forçage climatique, mais à la prise en compte des rétroactions positives observées sur le terrain ; les modèles antérieurs sous-estimaient la vitesse de désintégration mécanique des langues glaciaires une fois passé un certain seuil d'amincissement.
Pour les ressources en eau, l'enjeu est concret. Plusieurs grands fleuves d'Asie centrale, d'Amérique du Sud et des Alpes dépendent partiellement de la fonte glaciaire pour leur débit estival ; à mesure que les stocks reculent, on entre dans une phase de « pic glaciaire » suivie d'une décroissance des débits. Certaines régions ont déjà passé ce pic, d'autres l'atteignent dans la décennie en cours, d'autres encore restent en phase d'augmentation transitoire avant le déclin. Le calendrier précis varie d'un bassin versant à l'autre, et l'étude WGMS fournit pour la première fois une grille de lecture régionalisée à l'échelle des 19 zones.
Sources#
- Zemp M., Welty E. Z., Nussbaumer S. U. et al. (2026). Global glacier mass changes 1975-2025: a comprehensive assessment. Nature Reviews Earth & Environment. DOI: 10.1038/s43017-026-00777-z
- World Glacier Monitoring Service (WGMS), bilan annuel 2025
- ICIMOD, communiqué de classement régional 2026





