Neuf personnes sont mortes au travail à l'été 2025 dans des accidents en lien possible avec la chaleur, selon les chiffres notifiés à Santé publique France. Huit hommes, une femme, âge médian 51 ans. Un an plus tôt, ils étaient sept, dont six dans la construction et l'agriculture. Ces morts au travail sous forte chaleur posent une question que peu osent formuler à voix haute : en France, jusqu'à quelle température un employeur peut-il légalement faire travailler quelqu'un dehors, en plein cagnard ? La réponse tient en un mot, et elle est dérangeante. Aucune.
Officiellement, la France s'est dotée d'un nouveau cadre. Le décret n° 2025-482 du 27 mai 2025, publié au Journal officiel le 1er juin et entré en vigueur le 1er juillet, renforce les obligations des employeurs face aux vagues de chaleur. En réalité, ce texte ne fixe aucune limite chiffrée. Il oblige à prévenir, à fournir de l'eau, à adapter les horaires, mais il ne dit nulle part qu'au-delà de tel ou tel degré, on s'arrête. Voilà tout le paradoxe d'un pays qui se réchauffe vite et qui légifère sans poser de plafond.
Le coup de chaleur, cette urgence qu'on sous-estime#
Avant de parler de droit, parlons du corps. Le coup de chaleur survient quand la température centrale dépasse 40 °C. À ce stade, le système de régulation thermique lâche : confusion, perte de connaissance, défaillance des organes. Ce n'est pas un malaise passager, c'est une urgence vitale, parfois mortelle en quelques heures.
Ce qui rend ces accidents si traîtres, c'est leur lenteur apparente. L'organisme met huit à douze jours à s'acclimater à la chaleur. Et cette adaptation disparaît complètement après huit jours sans exposition. Concrètement, un ouvrier qui revient de congés début août repart de zéro, au pire moment de l'été. J'ai discuté l'an dernier avec un chef de chantier qui me racontait ses lundis de canicule : selon lui, les coups de mou tombaient toujours en début de semaine, jamais le vendredi. Il n'avait pas le vocabulaire médical, mais il avait l'observation juste.
Le poids humain de la chaleur dépasse largement le seul monde du travail. Sur la période 2015-2024, Santé publique France a recensé plus de 155 000 passages aux urgences pour coups de chaleur, déshydratations et hyponatrémies, et plus de 33 000 consultations SOS Médecins. Sur neuf étés, l'agence attribue environ 11 700 décès aux vagues de chaleur, et près de 40 000 sur l'ensemble de sa période de surveillance. Le travail n'est qu'une part de cette comptabilité, mais c'est une part où l'employeur a, légalement, un rôle à jouer.
Pas de seuil légal : le vrai angle mort#
C'est ici que les chiffres officiels et le discours ambiant divergent. On lit régulièrement qu'il serait interdit de travailler au-delà de 28 °C, ou de 30 °C. C'est faux. Ces valeurs existent, mais ce sont des repères de l'INRS, pas des limites de la loi. L'Institut recommande d'agir en prévention à partir de 30 °C pour une activité sédentaire et de 28 °C pour un travail nécessitant un effort physique. Rien de plus. Le Code du travail, lui, n'établit aucune température maximale au-delà de laquelle le travail serait interdit ou dangereux.
L'obligation de l'employeur repose donc sur un principe général, inscrit à l'article L. 4121-1 du Code du travail : mettre en œuvre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Une formule large, qui laisse au juge le soin d'apprécier au cas par cas. Pour les mineurs, en revanche, le texte est net : l'article D. 4153-36 interdit d'exposer les moins de 18 ans à des températures extrêmes.
Le décret 2025-482 est venu raccrocher des obligations concrètes à ce principe général. Et c'est sans doute son apport le plus mal compris. Les obligations ne se déclenchent pas « en cas de canicule », mais dès le niveau de vigilance jaune de Météo-France, c'est-à-dire un simple pic de chaleur d'un ou deux jours, bien avant l'alerte. À partir de là, l'employeur doit avoir intégré le risque chaleur dans son Document unique d'évaluation des risques professionnels, le fameux DUERP. S'il ne l'a pas fait, l'inspection du travail peut le mettre en demeure de se mettre en conformité sous huit jours, avec sanctions à la clé.
Reste une nuance importante, que je préfère poser franchement : toutes les dispositions du décret ne sont pas encore pleinement opérationnelles. Certaines, notamment la définition précise d'un épisode de chaleur intense, sont suspendues à un arrêté ministériel complémentaire. Sur ce point, j'avoue avoir du mal à mesurer ce qui s'appliquera vraiment sur le terrain dès cet été, et ce qui attendra encore.
Qui travaille sous la chaleur, et combien ils sont#
Les ordres de grandeur sont rarement cités, et c'est précisément ce qui m'intéresse. D'après l'enquête Sumer 2017 de la DARES, 3 558 100 salariés sont concernés par le travail à l'extérieur, exposé aux intempéries. Soit environ 3,6 millions de personnes, 14 % des salariés. À cela s'ajoutent, selon France Stratégie, environ 1,5 million de salariés travaillant à plus de 24 °C imposés par leur process de production, la chaleur industrielle des fonderies, des boulangeries, des ateliers.
Élargissons encore. Toujours d'après France Stratégie, 9,7 millions de travailleurs, 36 % de l'emploi total, déclarent la chaleur comme une gêne au travail. Les secteurs les plus exposés sont identifiés sans ambiguïté : agriculture, viticulture, BTP et travaux publics, industrie de procédés, métallurgie, sans oublier pompiers et police. La livraison et le e-commerce, eux, échappent encore largement aux statistiques dédiées, faute de suivi spécifique. Un angle mort de plus.
Le BTP concentre l'attention pour une raison simple : c'est là que les morts tombent. En 2024, le secteur a enregistré 146 décès du travail toutes causes confondues. La chaleur n'en représente qu'une fraction, mais une fraction évitable. Et le décret 2025-482 a prévu, pour ce secteur, des règles plus précises qu'ailleurs. Sans accès à un point d'eau courante, un chantier doit fournir au minimum trois litres d'eau fraîche par travailleur et par jour, conformément à l'article R. 4534-143. Une obligation qui, sur le papier, paraît évidente. Sur certains chantiers, elle ne l'est toujours pas.
Le filet de sécurité du chômage intempéries#
Le BTP dispose d'un mécanisme que les autres secteurs n'ont pas : le chômage intempéries. Depuis le 30 juin 2024, la canicule y a été intégrée comme cause de suspension d'activité. Mais attention au contresens. Ce dispositif ne s'active pas dès qu'il fait chaud. Il faut une vigilance orange ou rouge de Météo-France, entre le 1er juin et le 15 septembre uniquement. La vigilance jaune, qui déclenche les obligations de prévention, ne suffit pas à arrêter le chantier indemnisé.
Quand il s'active, le salarié perçoit une indemnité égale à 75 % de son salaire horaire, plafonnée à 9 heures par jour, 45 heures par semaine, et 55 jours ou 495 heures par an. À titre transitoire, la caisse CIBTP rembourse 50 % du taux normal aux entreprises. Le cadre vient des décrets de mai 2025, qui ont complété le dispositif initial de 2024.
Quant au droit de retrait, souvent présenté comme l'ultime recours du salarié, il reste théorique sur ce terrain. Sans seuil légal de température, invoquer un danger grave et imminent lié à la chaleur via l'article L. 4131-1 est juridiquement possible, mais très difficile à faire reconnaître en pratique. Officiellement, le droit existe. En réalité, sans repère chiffré opposable, le salarié est en position de faiblesse face à son employeur. L'écart entre les deux, là encore, se mesure.
Un cadre d'adaptation qui prend acte du pire#
Ce décret n'est pas tombé du ciel. Il s'inscrit dans le troisième Plan national d'adaptation au changement climatique, le PNACC3, lancé le 10 mars 2025. Sa mesure 11 est explicitement dédiée à la protection des travailleurs face aux vagues de chaleur. Le plan compte 52 mesures et plus de 200 actions concrètes, et il prend acte d'un scénario que l'on n'osait pas écrire il y a peu : une France à +4 °C en 2100.
Le chiffre qui résume tout se trouve dans le PNACC3 lui-même : entre 1960 et 2020, le nombre de jours de vagues de chaleur en France a été multiplié par cinq, passant de 2 à 10 jours en moyenne annuelle. La trajectoire que ce plan d'adaptation tente d'anticiper n'est pas une hypothèse lointaine, c'est une pente déjà engagée. Les nuits tropicales au-dessus de 20 °C, qui privent les corps de récupération nocturne, en sont l'un des marqueurs les plus directs pour qui travaille dehors le lendemain.
Que la chaleur cloue les corps n'a rien d'une métaphore : on le retrouve dans les études qui mesurent l'inactivité physique forcée à mesure que le thermomètre grimpe. Et la question du travail extérieur prolonge, dans le monde productif, ce que les villes affrontent déjà à l'échelle des quartiers, où l'ombre est devenue un privilège.
Le décret 2025-482 a le mérite d'exister. Il transforme un principe vague en obligations vérifiables, déclenchées tôt, contrôlables par l'inspection. Mais il laisse intacte la question de départ. Combien de degrés faudra-t-il, et combien de morts notifiés à Santé publique France, avant que la France pose enfin un chiffre sur ce que la chaleur fait endurer à ceux qui travaillent dehors ?
Sources#
- Légifrance, Décret n° 2025-482 du 27 mai 2025 : https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051676074
- INRS, Travail à la chaleur, réglementation : https://www.inrs.fr/risques/chaleur/reglementation.html
- INRS, Effets sur la santé et accidents : https://www.inrs.fr/risques/chaleur/accidents-effets-sante.html
- Santé publique France, Données fortes chaleurs : https://invs.santepubliquefrance.fr/fortes-chaleurs-canicule/donnees
- FNTP, Chômage intempéries canicule BTP : https://www.fntp.fr/integration-du-risque-canicule-dans-le-regime-chomage-intemperies-btp-a-partir-du-1er-juin-2024/
- France Stratégie, Le travail à l'épreuve du changement climatique : https://shs.cairn.info/revue-la-note-d-analyse-2023-8-page-1?lang=fr





