En 2003, j'avais quatorze ans, et c'est en regardant les pelouses brûlées de banlieue parisienne que j'ai compris pour la première fois ce qu'une anomalie de cinq degrés pouvait coûter à une société qui ne s'y attendait pas. Vingt-trois ans plus tard, le Copernicus Climate Change Service publie chaque mois, avec une précision de quelques jours, un état chiffré de la planète : un thermomètre lent, mais qui ne ment pas. Le bulletin d'avril 2026 est en ligne depuis le 8 mai ; celui de mai, lui, sortira dans la première décade de juin. J'écris ces lignes avant cette parution. Pas pour spéculer ; pour lire ce que les données déjà publiées laissent entrevoir.
L'exercice n'est pas anodin. Mai 2026 a été, sur la zone qui me concerne le plus en France et autour, un mois de bascule. Une vague de chaleur marine d'une précocité inédite en Méditerranée, documentée à +5 à +6 degrés d'anomalie sur le bassin occidental, et une première grosse canicule ibérique annoncée pour la dernière décade du mois. Le bulletin Copernicus qui arrive devra rendre compte de cet épisode, dans le cadre d'une moyenne mondiale qui, elle, suit une logique plus lente.
Avril 2026, le dernier point confirmé#
Le bulletin du 8 mai 2026 place avril à 14,89 degrés Celsius en moyenne globale, soit 0,52 degré au-dessus de la moyenne 1991-2020 (source : Copernicus C3S, sur la base de la réanalyse ERA5). Par rapport au niveau préindustriel 1850-1900, l'anomalie atteint 1,43 degré. Selon ERA5, il s'agit du troisième mois d'avril le plus chaud jamais mesuré, ex aequo avec un autre millésime récent ; avril 2024 reste le record absolu pour ce mois, suivi d'avril 2025.
La température de surface des mers, elle, raconte une autre histoire. Sur la zone 60°S-60°N, la SST moyenne d'avril s'établit à 21,00 degrés Celsius, deuxième valeur la plus élevée jamais enregistrée pour un mois d'avril, derrière avril 2024 (Copernicus C3S). Des records mensuels locaux apparaissent sur une large bande qui s'étend du Pacifique équatorial central à la côte ouest des États-Unis et du Mexique, associés à des vagues de chaleur marines intenses. C'est le signal océanique que les climatologues guettent depuis trois mois : le Pacifique chauffe par en dessous.
Côté continent européen, avril 2026 se classe au dixième rang des mois d'avril les plus chauds, à 8,88 degrés en moyenne terrestre, soit 0,50 degré au-dessus de la normale 1991-2020. Le détail est trompeur : derrière cette moyenne modérée, le continent a connu un contraste violent entre un sud-ouest beaucoup plus chaud que la normale (Espagne en tête, sur ce qui sera son avril le plus chaud depuis 1961) et un est sensiblement plus froid. Une moyenne qui cache deux Europe.
La moyenne glissante 12 mois, l'indicateur qui compte vraiment#
Quand on me demande si « le seuil de 1,5 degré a été franchi », je rappelle toujours la même chose : le seuil de l'Accord de Paris se réfère à une moyenne décennale, pas à un mois ni même à une année isolée. La moyenne glissante sur douze mois est, à court terme, l'indicateur le plus parlant : elle lisse les oscillations mensuelles tout en restant assez réactive pour suivre les inflexions.
Pour la période mai 2025 à avril 2026, cette moyenne s'établit autour de 1,43 degré au-dessus du niveau préindustriel, et 0,52 degré au-dessus de la référence 1991-2020 (estimation Copernicus C3S, à confirmer par le bulletin de juin). Elle reste sous le seuil symbolique de 1,5 degré, mais peu. La même moyenne glissante calculée un an plus tôt (juin 2024 à mai 2025) tournait autour de 1,57 degré. On observe donc un léger reflux, conséquence directe de la fin du fort El Niño 2023-2024 dont l'empreinte se dissipe progressivement.
Paradoxalement, ce reflux est l'indicateur le plus inquiétant du moment. Il dit que la baisse est purement conjoncturelle, calée sur le cycle ENSO, alors que la tendance de fond du système climatique reste inchangée. Et que le prochain coup d'accélérateur naturel arrive.
La bascule ENSO entre dans sa phase décisive#
La Niña, qui dominait jusqu'au début de l'année, s'est dissipée fin mars 2026. Les conditions sont neutres depuis. Le 8 mai 2026, la NOAA évalue désormais à 82 pour cent la probabilité d'un El Niño sur la fenêtre mai-juillet 2026, et à 96 pour cent celle qu'il persiste sur l'hiver boréal décembre 2026 à février 2027. Sur les onze derniers mois, le saut de probabilité est l'un des plus rapides jamais documenté pour ce trimestre, comme l'ont relevé Météo France et la WMO dans leurs bulletins du printemps.
Sur l'intensité, je reste prudent, parce que c'est là que les modèles divergent. Carbon Brief, en s'appuyant sur les médianes des projections ECMWF, évoque un réchauffement possible jusqu'à 2,2 degrés dans la région Niño 3.4 d'ici septembre, ce qui placerait l'épisode dans la catégorie des super El Niño. Les probabilités CPC du 8 mai donnent, elles, environ 33 pour cent de chance pour un événement très fort (au moins 2 degrés au pic de novembre-janvier), contre 25 pour cent un mois plus tôt. La tendance va dans le sens d'une accélération ; aucune catégorie d'intensité ne dépasse pourtant 37 pour cent à elle seule. Autrement dit : la base ENSO va basculer, mais la hauteur du pic reste un pari.
L'enjeu est concret. Un El Niño émergent en juin-juillet 2026 amplifierait, mécaniquement, l'anomalie globale dès la fin de l'été et tout au long de l'hiver. Carbon Brief estime à 62 pour cent la probabilité que 2026 finisse en deuxième année la plus chaude jamais enregistrée (derrière 2024), avec une meilleure estimation à 1,47 degré au-dessus du préindustriel. La probabilité que la moyenne annuelle 2026 dépasse 1,5 degré, comme 2024 l'avait fait, tourne autour de 30 pour cent.
Ce qu'on attendra du bulletin de juin#
Si je dois esquisser une fourchette, je m'attendrais du bulletin de mai 2026 à trois choses, dans cet ordre.
D'abord, une anomalie mensuelle globale dans la fourchette des mais récents, probablement entre 0,50 et 0,65 degré au-dessus de la moyenne 1991-2020. Pour mémoire, mai 2024 détient le record du mois à 0,65 degré, mai 2025 s'est situé à 0,53 degré. Les données du Climate Pulse, mises à jour en quasi temps réel par le C3S, ne laissent pas entrevoir un effondrement ; au contraire, la SST quotidienne approche les niveaux de 2024 sur la zone extra-polaire.
Ensuite, une moyenne glissante 12 mois (juin 2025 à mai 2026) qui pourrait remonter légèrement par rapport au mois précédent, en fonction de la vitesse à laquelle le Pacifique tropical bascule. Si la SST de mai s'établit comme l'écrasante majorité des indicateurs le suggèrent, la moyenne glissante remontera de quelques centièmes, sans repasser le seuil de 1,5 degré (ce qui demanderait, à ce stade, plusieurs mois consécutifs au-dessus de 1,7 degré, ce qu'aucun modèle n'anticipe à court terme).
Enfin, des températures de surface des mers qui resteront probablement parmi les deux ou trois plus élevées jamais enregistrées pour un mois de mai. La Méditerranée occidentale, avec son anomalie de +5 à +6 degrés observée en fin avril et début mai sur certains points de mesure, pèsera dans cette moyenne, mais à la marge : la zone reste petite à l'échelle de la planète. Le poids principal viendra du Pacifique équatorial.
Je peux me tromper sur l'ordre de grandeur. Je préfère le dire avant publication plutôt qu'après. Ce qui me semble en revanche peu probable, c'est un reflux marqué de la SST globale : il faudrait pour cela un événement régional puissant (forte couverture nuageuse persistante, éruption volcanique tropicale notable) dont rien dans les données préliminaires de mai ne suggère l'occurrence.
Le focus Méditerranée que le bulletin devra documenter#
Sur la Méditerranée, le bulletin Copernicus de juin devrait, comme à chaque épisode marquant, consacrer un encart spécifique. La séquence est désormais classique mais s'est jouée plus tôt que d'habitude : anticyclone subtropical bloqué, vents faibles, flux de chaleur atmosphère vers océan, anomalies SST jusqu'à +6 degrés sur le Golfe du Lion et la mer Ligure, et déclenchement formel d'une vague de chaleur marine (Marine Heat Wave) selon la définition standard (SST au-dessus du 90e percentile pendant cinq jours consécutifs au moins). L'épisode était déjà actif fin avril 2026 selon les observations Copernicus Marine Service relayées par la presse spécialisée.
La précocité est l'élément le plus inquiétant. Une MHW méditerranéenne en avril, c'est trois à six semaines plus tôt que les épisodes équivalents documentés depuis le tournant des années 2000. Le bulletin de juin permettra de chiffrer précisément la durée totale de l'épisode, son intensité moyenne sur le mois, et surtout son emboîtement avec la première grosse canicule terrestre ibérique, calée par AEMET sur la fin mai (38 degrés annoncés à Séville, 5 à 10 degrés au-dessus des normales). La concurrence entre vague de chaleur marine et vague de chaleur atmosphérique, documentée par plusieurs études récentes, amplifie chacune des deux. C'est cette synergie que je guetterai dans le texte du bulletin.
La trajectoire derrière le bulletin du mois#
Pour resituer ce qu'on regarde quand on lit un rapport mensuel Copernicus, il faut élargir le cadre. 2024 a été la première année à dépasser 1,5 degré sur une moyenne annuelle (à 1,60 degré, selon ERA5). 2025 a refroidi de 0,13 degré environ et s'est classée troisième année la plus chaude jamais mesurée, à 1,47 degré. Les quatre premiers mois de 2026 placent le quadrimestre janvier-avril au troisième rang des équivalents depuis 1940, derrière 2024 et 2025.
L'histoire, ici, se répète avec une variante : après le franchissement annuel de 1,5 degré en 2024, la question n'est plus « va-t-on dépasser le seuil ? » mais « combien d'années sur une décennie le dépasseront-elles ? ». La moyenne glissante actuelle, autour de 1,43 degré, est un résultat partiel, pas un acquis durable. Pour mesurer la marge restante avant un dépassement décennal acté, voir notre point sur le budget carbone restant pour 1,5 degré.
Pourquoi cette régularité de publication mensuelle pèse#
Une dernière digression, parce qu'elle me tient à cœur. La capacité de Copernicus à publier chaque mois, avec la même méthodologie ERA5 (en service pour les bulletins mensuels depuis avril 2019), un état chiffré de la planète mesuré toujours de la même façon, c'est, à mes yeux, un acquis politique autant que scientifique. Le programme d'observation est financé par la Commission européenne, ses données sont publiques, ses notes méthodologiques accessibles. Quand le bulletin de juin sortira dans quelques jours, le chiffre publié s'inscrira dans une série continue de plusieurs années, comparable mois à mois, sans coupure.
C'est une régularité que peu de lecteurs notent. Pourtant, c'est elle qui permet à des journalistes, des décideurs et des chercheurs de raisonner sur des tendances plutôt que sur des anecdotes. Le climat parle peu, lentement, et toujours avec la même voix. Il faut juste l'écouter à intervalle régulier.
Reste à savoir ce que dira le mois prochain. Le tableur que je mets à jour à chaque parution attend son point de mai ; il l'aura dans la première décade de juin. Et si la fourchette que j'esquisse ici se vérifie, le seuil décennal viendra plus vite qu'on l'espère.
Sources#
- Copernicus C3S, page bulletin avril 2026 (publié le 8 mai 2026). climate.copernicus.eu
- Copernicus C3S, page données température avril 2026. climate.copernicus.eu
- NOAA CPC, ENSO Diagnostic Discussion (mise à jour 8 mai 2026). cpc.ncep.noaa.gov
- Carbon Brief, State of the Climate, projections 2026 et El Niño. carbonbrief.org
- Météo France, El Niño très probablement de retour à partir de l'été 2026. meteofrance.com
- The Olive Press, alerte AEMET canicule Espagne mai 2026. theolivepress.es
- Copernicus Climate Pulse, suivi temps quasi-réel SST. pulse.climate.copernicus.eu
- Copernicus C3S, page bulletins mensuels. climate.copernicus.eu





