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Mousson Inde 2026 : IMD à 92 % du LPA, déficit régional

Mousson Inde 2026 : IMD à 92 % du LPA, déficit régional

Par Julien P.

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Julien P.

La mousson sud-ouest 2026 vient d'entrer dans son couloir de descente. Le 16 mai, le Department Météorologique indien (IMD) a confirmé l'arrivée du courant sur les îles Andaman-et-Nicobar, première étape obligée avant la traversée du Kerala. La date d'onset Kerala est posée au 26 mai, avec une marge d'incertitude de plus ou moins quatre jours. Soit cinq à neuf jours d'avance sur la date climatologique du 1er juin. Cette précocité ne vaut pas bonne saison. Le bulletin long-terme publié par l'IMD le 13 avril chiffre la pluviométrie attendue à 92 % de la Long Period Average (LPA), avec une marge d'erreur du modèle de plus ou moins 5 %. Première mousson "below normal" en trois ans selon la nomenclature officielle de l'agence, qui range tout ce qui descend sous 96 % du LPA dans cette catégorie.

Le bulletin de juin, attendu fin mai à la veille du démarrage effectif, devrait préciser la distribution mensuelle. La trajectoire générale, elle, est déjà actée par convergence des trois forecasts disponibles : IMD à 92 %, Skymet à 94 %, et la projection américaine NOAA qui place la probabilité d'émergence El Niño à 82 % sur la fenêtre mai-juillet 2026.

Ce que dit le bulletin IMD du 13 avril#

Le rapport long-range a été publié par M. Ravichandran, secrétaire au Ministry of Earth Sciences, sous le titre "Long Range Forecast for the 2026 Southwest Monsoon Season Rainfall". Le LPA de référence pour la période 1971-2020 est fixé à 87 cm de cumul national pour la saison juin-septembre. L'IMD projette donc 80 cm en moyenne nationale, plus ou moins 4,4 cm sur la marge d'erreur. Le mid-point de 92 % marque le forecast initial le plus bas depuis au moins 25 ans, la fourchette de référence des 25 dernières années allant de 93 % à 106 %.

Trois drivers se conjuguent dans ce diagnostic. Premier : les conditions ENSO. Les températures de surface du Pacifique équatorial restent compatibles avec une configuration La Niña faible au moment de la publication, mais le Monsoon Mission Climate Forecast System (MMCFS) de l'IMD comme les modèles américains du Climate Prediction Center anticipent une transition vers El Niño durant la saison. Le CPC chiffre la probabilité à 61 % pour l'émergence mai-juillet, et la persistance au moins jusqu'à fin 2026. El Niño et mousson indienne entretiennent une corrélation négative connue depuis les travaux de Sir Gilbert Walker dans les années 1920 : sur les 17 années El Niño documentées depuis 1950, 13 ont produit une mousson sous la normale.

Deuxième driver : l'Indian Ocean Dipole (IOD). Les conditions sont actuellement neutres, mais l'IMD prévoit un développement vers la phase positive en fin de saison. Un IOD positif favorise les pluies sur l'Inde, ce qui modère partiellement le signal négatif El Niño. Skymet voit l'IOD "neutre à faiblement positif" et estime que cela soutiendra le démarrage. Troisième driver : la couverture neigeuse eurasienne. L'IMD note un déficit hivernal qui, par téléconnexion documentée depuis les travaux de Blanford à la fin du XIXe siècle, signale plutôt une mousson affaiblie.

L'onset Kerala et la progression à venir#

L'arrivée du courant aux Andaman le 16 mai 2026 colle au calendrier climatologique (15-20 mai). À partir de là, la mécanique connue : remontée vers le Sri Lanka, puis franchissement du Kerala, puis ouverture du bras arabique et du bras du golfe du Bengale. Les officiels de l'IMD confirmaient le 16 mai que toutes les conditions étaient réunies pour la poursuite de l'avancée, avec un onset Kerala visé le 26 mai. Si cette date tient, elle figurerait parmi les onsets les plus précoces de la décennie, derrière 2009 (23 mai) et 2018 (29 mai).

L'IMD a complété son bulletin du 27 mai d'une projection régionale : arrivée du courant sur le nord-ouest indien (Delhi, Punjab, Rajasthan) le 20 juin, contre une climatologie autour du 27 juin-1er juillet. La progression rapide initiale ne dit rien de la performance cumulée. La mousson 2009 avait connu un onset précoce avant de virer au déficit (78 % du LPA). Celle de 2018, onset le 29 mai, avait fini à 91 %. Le pattern précoce-puis-déficit s'observe régulièrement quand l'arrivée bénéficie de conditions transitoires (cyclones préliminaires, dépressions de bord d'Arabie) qui ne se transforment pas en circulation soutenue.

Skymet projette pour juin un cumul national autour de 101 % du LPA. Mois d'installation, juin compte peu dans le bilan saisonnier (15 % du cumul total). Les mois qui pèsent sont juillet (33 %) et août (29 %). Et c'est précisément là, sur août-septembre, que les forecasts convergent vers le déficit le plus marqué, en lien avec la consolidation attendue d'El Niño.

Géographie du déficit anticipé#

Le verdict 92 % moyen national masque une géographie très hétérogène. Sur les cartes régionales du bulletin IMD du 13 avril, trois zones ressortent en risque de déficit marqué : nord-ouest (Punjab, Haryana, Rajasthan, Gujarat), centre-ouest (Madhya Pradesh, Maharashtra, partie ouest), et le sud péninsulaire (Karnataka intérieur, Telangana, Andhra Pradesh ouest). C'est exactement la zone des "core monsoon rainfed regions" identifiée comme la plus exposée par l'IMD : faible couverture irriguée, dépendance directe à la mousson pour les semis kharif.

À l'inverse, l'est et le nord-est (Bihar, Bengale-Occidental, Assam, Meghalaya, Arunachal Pradesh) ressortent en territoire normal à au-dessus de la normale. C'est une configuration classique sous El Niño : l'affaiblissement du gradient de pression Inde-Pacifique limite la pénétration du courant vers l'intérieur du sous-continent, mais le bras du golfe du Bengale, plus proche du foyer humide indonésien, encaisse moins. Le Madhya Pradesh, où Skymet flag un risque sécheresse, et le Rajasthan, déjà chroniquement déficitaire, sont les deux États à surveiller en priorité sur la saison.

Le rapport ICRA (agence de rating indienne) note un point statistique embarrassant : sur l'historique long, un forecast initial à 92 % a systématiquement conduit à une saison terminée sous le seuil de la normale (96 %). Le biais habituel des bulletins IMD est de réviser à la hausse en juin quand la circulation se confirme. Le risque cette fois est plutôt symétrique, voire à la baisse, si la consolidation El Niño s'opère sur la deuxième moitié de saison.

Kharif sous tension, riz protégé par les stocks#

Le kharif (saison de semis juin-juillet, récolte octobre-novembre) couvre la moitié de la production agricole annuelle indienne. Riz paddy, sorgho, mil, soja, coton, arachide, canne à sucre, légumineuses et oléagineux : autant de cultures dont la performance dépend directement du cumul juin-septembre. L'agriculture pèse 15 % du PIB indien et emploie 45 % de la population active, dont 60 % en agriculture pluviale stricte sans irrigation.

Le riz paddy, première culture kharif (85 % de la production nationale annuelle), est partiellement protégé. Premièrement, les stocks publics du Food Corporation of India sont au 1er avril 2026 à environ cinq fois la norme de buffer, donc capables d'absorber sans tension une mauvaise récolte. Deuxièmement, le bassin Ganges-Brahmapoutre (Bihar, Bengale, Uttar Pradesh, Assam), qui domine la production nationale de riz, est dans la zone à mousson normale à excédentaire. Le risque pèse plutôt sur le riz produit dans le sud péninsulaire et au Maharashtra.

Les cultures en rainfed strict, à l'inverse, prennent le risque de plein fouet. Mil et sorgho sur le plateau du Deccan, soja au Madhya Pradesh, arachide au Gujarat et Andhra Pradesh, coton en Maharashtra et Gujarat. La recherche en agronomie quantifie la sensibilité du riz à la pluviométrie : un déficit de 20 % réduit le rendement de l'ordre de 19 %, un excès de 20 % le réduit de 33 %. Sur des cultures moins résilientes que le riz (mil, sorgho), les abattements sont supérieurs.

Le Brésil compense partiellement à l'export sur le soja et le maïs, mais l'Inde reste premier exportateur mondial de riz, premier producteur d'oignons, gros producteur de sucre. Une mauvaise saison pousserait Delhi à durcir ses restrictions d'export, comme en 2023 (interdiction d'export de riz non basmati), avec effet de transmission immédiat sur les prix internationaux. Le Pakistan, l'Égypte, le Nigeria et plusieurs États du Golfe importent massivement du riz indien et seraient les premiers affectés.

Macro : croissance, inflation, réaction RBI#

Le Reserve Bank of India projette une croissance du PIB indien à 6,9 % sur l'exercice 2026-27. Une mousson 92 % de LPA ne suffit pas à dérailler cette trajectoire (l'agriculture pèse 15 % du PIB, les services tirent la croissance), mais ouvre un risque inflationniste documenté. Bloomberg Economics, sous la signature d'Abhishek Gupta, estime que l'inflation CPI pourrait grimper à 5,8 % sur l'exercice si la mousson confirme le diagnostic below normal, contre 3,4 % en mars 2026. Un rapport ICICI Bank chiffre l'impact d'une mousson déficitaire à environ 0,4 point de CPI sur l'exercice FY27.

La RBI projette le CPI FY27 à 4,6 %, avec une dynamique trimestrielle 4,0 % Q1, 4,4 % Q2, 5,2 % Q3, 4,7 % Q4. Le pic Q3 (octobre-décembre) coïncide précisément avec la fenêtre post-mousson où les prix alimentaires intègrent la performance de la saison. Si le scénario 92 % se concrétise, le pic Q3 risque de déborder vers 5,5-5,8 %, ce qui contraindrait la RBI sur ses arbitrages de taux. Une banque centrale en biais de hausse pour contenir l'inflation alimentaire pèserait sur la demande et tasserait la croissance privée. Le couple "régional drought + monetary policy trap" est documenté par Down to Earth comme le scénario à surveiller en priorité.

Côté demande rurale, Whalesbook et Karmactive convergent : une mousson déficitaire en plein cœur de la zone de plus forte consommation rurale (Maharashtra, MP, Karnataka, Telangana) ampute le pouvoir d'achat des ménages agricoles. Les ventes de tracteurs, motos, FMCG ruraux, électroménager d'entrée de gamme accusent toutes une corrélation positive bien établie avec la performance de la mousson de l'année. Une chute des semis kharif en juin-juillet se traduit par un coup de frein sur la consommation rurale dès septembre.

Le contexte climatique long#

La mousson sud-ouest 2026 ne s'inscrit pas dans un cycle stable. Les travaux de l'Indian Institute of Tropical Meteorology (Pune) et de l'IIT Bombay documentent depuis dix ans une mutation du régime : moins de jours de pluie mais cumul par jour plus intense, allongement des breaks intermousson, déplacement du foyer principal vers l'est, raccourcissement de la saison effective dans le nord-ouest. Le réchauffement de l'océan Indien tropical (+1,2 °C depuis 1950) modifie la mécanique structurelle du gradient terre-mer qui pilote la mousson.

Le facteur El Niño 2026 ne fait que renforcer une tendance de fond. Les modèles CMIP6 utilisés par le GIEC convergent sur un signal de variabilité accrue de la mousson indienne sous réchauffement, avec un risque renforcé de saisons "either-or" : soit déluges concentrés, soit déficits sévères. La saison 2026 pourrait être un cas d'école de cette nouvelle normalité. Pour la mémoire : 2002 avait fini à 81 % du LPA sous El Niño modéré, 2015 à 86 % sous super El Niño. Les deux années ont produit une inflation alimentaire à deux chiffres en sortie de mousson.

Sur l'horizon court, le bilan IMD de juin (publié première semaine de juillet) sera le premier juge de paix. Les officiels de l'IMD anticipent une réévaluation à mi-saison fin juillet pour affiner la projection août-septembre. C'est sur cette fenêtre que se jouera l'impact réel sur les semis et sur les marchés. Pour l'instant, le verdict est clair : la mousson 2026 démarre précoce, finira probablement déficitaire, et compose avec une géographie de pénurie alignée sur les zones les plus vulnérables du sous-continent. La fenêtre de surveillance s'étend de juillet à septembre, le cas indien rejoignant le faisceau plus large des signaux climatiques préoccupants pour 2026 sur lequel les agences mondiales convergent.

Sources#

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