Le 8 mai 2026, l'IPCC a officiellement ouvert la revue du second draft de son rapport spécial sur le changement climatique et les villes, le premier produit attendu du septième cycle d'évaluation (AR7). Jusqu'au 3 juillet, experts inscrits et gouvernements peuvent commenter ligne à ligne le texte de plus de 97 auteurs issus de 56 pays, avant approbation finale et publication en mars 2027. Ce rapport, baptisé "SR Cities" en interne par le secrétariat, ne sortira pas de nulle part : la première vague de revue, fin 2025, a déjà attiré 1 365 reviewers et 32 000 commentaires. Le sujet brûle. Plus de la moitié de la population mondiale vit en ville, ces zones concentrent une part démesurée des émissions et du PIB, et c'est là que les pertes humaines des canicules, inondations et stress hydrique se mesurent en cumul. Voilà pourquoi cette revue de mai compte plus qu'un exercice administratif.
Le rapport SR Cities en bref#
Le rapport spécial sur le changement climatique et les villes (Special Report on Climate Change and Cities, SRCC ou SR Cities) ouvre le septième cycle d'évaluation du GIEC en tant que premier livrable opérationnel. Pour approfondir l'architecture des rapports, consultez notre article sur le 6e rapport du GIEC et ses conclusions pour la France.
Genèse : du scoping de Riga à l'outline de Sofia#
La décision de produire un rapport spécial dédié aux villes a été actée lors de la 59e session plénière de l'IPCC, en juillet 2023, à Nairobi. Le scoping meeting s'est tenu à Riga, en Lettonie, du 16 au 19 avril 2024. C'est lors de cette réunion que le GIEC a décidé d'associer dès l'amont des urban practitioners (maires adjoints, urbanistes, responsables d'agences techniques) aux scientifiques. Première fois dans l'histoire du Groupe.
L'outline du rapport a ensuite été approuvé à la 61e session plénière, à Sofia (Bulgarie), du 27 juillet au 2 août 2024. Les négociations sur le périmètre ont été qualifiées d'intenses par plusieurs observateurs : la table des matières finale reflète un compromis entre les pays en développement, qui voulaient un chapitre dédié aux établissements informels, et certains pays développés, plus à l'aise avec un angle infrastructure et finance.
Le calendrier des Lead Author Meetings#
Le rapport a été construit sur trois Lead Author Meetings (LAM) successifs, chacun servant à intégrer les retours des revues précédentes :
- LAM1 : Osaka (Japon), mars 2025. Mise en place des chapitres, répartition des sections.
- LAM2 : Mombasa (Kenya), juillet 2025. Production du First-Order Draft (FOD).
- LAM3 : Oslo (Norvège), janvier 2026. Intégration des 32 000 commentaires de la FOD, production du Second-Order Draft (SOD).
La revue FOD s'est déroulée d'octobre à décembre 2025 et a mobilisé 1 365 reviewers. Les commentaires ont été traités méthodiquement à Oslo, puis recompilés dans le SOD que la communauté scientifique mondiale est invitée à éplucher jusqu'au 3 juillet 2026.
La fenêtre de revue : 8 mai au 3 juillet 2026#
La revue qui s'ouvre maintenant porte sur le Second-Order Draft. Ce draft inclut pour la première fois une première version du Summary for Policymakers (SPM), document clé qui sera soumis à l'approbation ligne à ligne des gouvernements lors d'une session plénière début 2027. Les experts inscrits doivent enregistrer leur candidature avant le 26 juin 2026 sur la plateforme IPCC.
Concrètement, le SOD se compose des chapitres techniques (qui n'ont pas vocation à être approuvés ligne à ligne mais à être "acceptés" en bloc) et du SPM (qui passera, lui, devant les délégations gouvernementales pendant plusieurs jours avant publication).
Qui pilote, qui rédige#
Co-Chairs : Bart van den Hurk et Winston Chow#
Le rapport est piloté par le Groupe de travail II du GIEC (Impacts, Adaptation, Vulnérabilité), co-présidé par Bart van den Hurk (Pays-Bas, Deltares) et Winston Chow (Singapour, Singapore Management University). Le secrétariat scientifique est assuré par le Technical Support Unit du WG II.
Le comité de pilotage scientifique (Scientific Steering Committee) est présidé par Diana Ürge-Vorsatz, vice-présidente de l'IPCC. Le rapport s'appuie sur une coordination tri-groupe : WG I (Robert Vautard, Xiaoye Zhang), WG II (van den Hurk, Chow) et WG III (Katherine Calvin, Joy Pereira). Cette articulation, inhabituelle pour un rapport spécial, vise à intégrer dans un même document la physique du climat urbain, les impacts subis et les options de mitigation.
97 auteurs, 56 pays, 53 % de femmes#
Sur 1 201 nominations reçues, l'IPCC a retenu 97 experts en février 2025. La répartition est instructive :
- 53 % de femmes parmi les auteurs.
- 54,6 % d'experts des pays en développement ou en transition économique.
- Près d'un tiers sont nouveaux au processus IPCC.
Parmi les figures qui contribuent au rapport, on retrouve Aromar Revi (Indian Institute for Human Settlements, Bangalore), Debra Roberts (eThekwini Municipality, Durban), Harriet Bulkeley (Durham University), David Dodman (UN-Habitat) et Xuemei Bai (Australian National University). Du côté ICLEI, trois experts affiliés ont obtenu un rôle de Lead ou Coordinating Lead Author : Jose Antonio Puppim de Oliveira (Brésil), Felix Creutzig (Allemagne) et Risto Veivo (Finlande).
La liste publique ne met en avant aucun co-chair français pour le SR Cities, contrairement à AR6 où Valérie Masson-Delmotte co-présidait le WG I. La France peut compter sur quelques contributeurs francophones identifiés par ICLEI (notamment Géraldine Pflieger, Université de Genève), mais ne tient pas de poste de leadership sur ce rapport spécifique.
L'enjeu de fond : pourquoi un rapport spécial sur les villes#
Les chiffres qui justifient l'exercice#
Les ordres de grandeur retenus par UN-Habitat et le PNUE pour fonder le rapport :
- Les villes abritent désormais plus de 56 % de la population mondiale (4,4 milliards d'habitants), et cette part atteindra 68 % en 2050.
- Elles concentrent environ 70 à 80 % des émissions de gaz à effet de serre selon le périmètre retenu (consommation finale d'énergie, scope 1+2 ou empreinte de consommation).
- Elles génèrent environ 80 % du PIB mondial.
Sur la facette adaptation, le rapport synthétisera les impacts asymétriques : îlots de chaleur urbains qui ajoutent 2 à 7 °C à la canicule, infrastructures critiques (eau, énergie, santé) saturées sous stress climatique, et établissements informels (slums) où vivent plus de 1,1 milliard d'humains en première ligne face aux inondations, tempêtes et vagues de chaleur. Pour comprendre ce que ça donne déjà en France, lisez Canicules en France : bilan 2025 et adaptation des villes.
La table des matières en deux temps#
L'outline approuvé à Sofia structure le rapport autour de trois chapitres principaux, encadrés par un Résumé pour les décideurs (SPM) et un Résumé technique (TS) :
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Le chapitre 1 (Cadrage et concepts) précise le périmètre de la notion de "ville", les typologies (mégapoles, villes intermédiaires, établissements informels), les trajectoires d'urbanisation passées et projetées, et l'articulation avec les Objectifs de développement durable.
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Le chapitre 2 (Risques climatiques urbains et vulnérabilités) traite des aléas (chaleur, inondations, montée des eaux, sécheresse hydrique), des vulnérabilités différentielles (revenu, genre, âge, santé, situation administrative), de la justice climatique urbaine et des effets en cascade sur les infrastructures critiques.
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Le chapitre 3 (Actions et solutions) couvre la mitigation (planification spatiale, bâtiments, mobilité, énergie, eau, alimentation, économie circulaire), l'adaptation (infrastructures vertes et bleues, solutions fondées sur la nature, systèmes d'alerte précoce, relocalisation), la gouvernance, la finance climatique urbaine et les conditions de mise en œuvre.
Une annexe finance dédiée passe en revue les flux disponibles, les outils financiers (obligations vertes municipales, mécanismes mixtes, fonds nationaux pour les collectivités) et les obstacles à la canalisation des capitaux vers les villes des Sud Global, où le déficit d'investissement est le plus criant.
Ce que le SR Cities va trancher#
Sortir du flou sur les émissions urbaines#
La fourchette "70 à 80 %" trimballée depuis dix ans cache des méthodologies très différentes. AR6 WG III, dans son chapitre 8 (Urban systems and other settlements), avait commencé à séparer les périmètres : émissions directes des activités urbaines (autour de 17,5 % du global), émissions liées à la consommation finale (proche de 67-72 % selon les études), et empreinte étendue (jusqu'à 75 %). Le SR Cities devrait poser une méthodologie commune et la décliner par type de ville. C'est attendu : sans cadre partagé, les politiques restent comparativement inintelligibles, et les négociations finance restent paralysées par l'absence d'un dénominateur commun.
Mettre les établissements informels au centre#
Les slums et établissements informels comptent désormais plus d'un quart de la population urbaine mondiale, selon UN-Habitat. Ces zones cumulent surexposition (zones inondables, pentes instables, littoraux sous-équipés) et sous-protection (absence de réseaux d'eau, d'évacuation, de santé publique). AR6 WG II en parlait au chapitre 6 mais comme un cas particulier. Le SR Cities fait le pari inverse : traiter ces établissements comme un type urbain à part entière, avec ses logiques d'adaptation propres (densification verticale incrémentale, agriculture urbaine, réseaux d'entraide), plutôt que comme un déficit à combler par la "modernisation".
Finance : l'écart entre besoins et flux#
Le sujet finance va concentrer une part des bagarres entre experts et gouvernements pendant la revue. Selon les premières estimations CPI et Brookings, les besoins d'investissement adaptation et mitigation pour les villes des pays en développement seront chiffrés entre 4 400 et 6 700 milliards USD par an d'ici 2030, alors que les flux actuels ne dépassent pas 831 milliards USD, soit moins du quart du besoin. La feuille de route Baku-Belém adoptée à la COP30 prévoit de monter à 1 300 milliards USD/an d'ici 2035, dont une part dédiée aux subnational entities. Voir notre dossier sur la finance climatique COP30 et les 1 300 milliards promis.
La justice climatique comme grille de lecture#
C'est le point sur lequel les ONG et les villes du Sud Global poussent le plus. Le SR Cities est attendu pour produire des indicateurs opérationnels de justice climatique urbaine : qui paie l'adaptation, qui en bénéficie, quelles populations restent exposées après investissement. La présence de Roberts (Durban), Revi (Bangalore) et Puppim de Oliveira (Sao Paulo) parmi les Coordinating Lead Authors va dans ce sens. Les villes nordiques et nord-américaines, mieux dotées, devront accepter de ne pas servir de modèle universel. Ce qui n'ira pas sans frictions lors de l'approbation gouvernementale du SPM.
Les questions inconfortables que la revue va affronter#
Plusieurs sujets techniques vont électriser la revue d'experts entre mai et juillet.
Côté comptabilité carbone urbaine d'abord : quelle méthodologie GHG Protocol retenir comme référence (Basic, Basic+, ou approche consommationnelle ICLEI) ? L'écart entre approches peut dépasser un facteur deux. Sans réponse claire, les benchmarks entre villes resteront caducs.
Sur les solutions fondées sur la nature ensuite, le SOD ira-t-il jusqu'à quantifier les co-bénéfices (santé, biodiversité, qualité de l'air) en plus du carbone séquestré ? Et avec quels niveaux d'incertitude assumés ? Le rapport AR6 WG II l'avait suggéré sans tableau de synthèse opérationnel.
Le sujet de la relocalisation managée (managed retreat) sera politiquement explosif : qui finance, qui décide, sur quelles bases scientifiques ? Plusieurs villes côtières (Miami, Jakarta, Lagos, Alexandrie) sont concernées et les délégations vont scruter chaque phrase, particulièrement celles qui touchent au consentement des populations déplacées.
La géo-ingénierie urbaine arrive aussi dans le rapport : toitures réfléchissantes, peintures à haut albédo, climatisation passive. Le SR Cities devra trancher entre approche techno-solutionniste et stratégie systémique de réduction de la demande énergétique. Voir notre analyse sur la géo-ingénierie solaire comme plan B climatique.
Enfin, le lien avec les NDCs : comment intégrer les contributions des villes aux engagements nationaux soumis à la CCNUCC ? Le sujet est central depuis que la déclaration CHAMP de la COP28 a invité les États à formaliser cette articulation, et le SR Cities pourrait formaliser une méthodologie reconnue par les Parties.
Calendrier des prochains mois#
| Étape | Date | Statut |
|---|---|---|
| Ouverture revue SOD | 8 mai 2026 | En cours |
| Clôture inscription reviewers | 26 juin 2026 | À venir |
| Clôture commentaires | 3 juillet 2026 | À venir |
| Quatrième Lead Author Meeting | Automne 2026 | Programmé |
| Final Government Distribution (FGD) | Fin 2026 | Programmé |
| Approbation du SPM en plénière IPCC | Mars 2027 | Programmé |
| Publication du rapport | Mars 2027 | Confirmé |
À noter : le Innovate4Cities 2026 (Nairobi, 21-24 juin 2026), co-organisé par GCoM et UN-Habitat, servira de plateforme intermédiaire pour préparer la réception politique du rapport et nourrir la mobilisation des collectivités avant l'approbation finale.
Ce qu'il faut retenir#
Le SR Cities ne réinvente pas la science : il consolide et systématise ce que le GIEC dit déjà depuis AR5 sur le rôle des villes. Sa portée vient d'ailleurs. C'est la première fois qu'un rapport IPCC intègre dès le premier jour des praticiens urbains comme co-auteurs, et c'est la première fois que le SPM va passer devant les gouvernements avec une matière entièrement dédiée aux collectivités locales. Si l'exercice tient ses promesses, mars 2027 marquera un basculement de la conversation climatique mondiale, moins centrée sur les États-nations, plus sur les territoires où se mesurent vraiment les dégâts et où se déploient les solutions.
Pour les acteurs français : le PNACC 3 comme les SRADDET vont devoir se positionner face aux recommandations du rapport, sans oublier les contrats de transition écologique qui financent une partie des outils d'adaptation locale. Les services déconcentrés (DREAL, ADEME) et les associations d'élus (AMF, France urbaine, Régions de France) auraient tout intérêt à mobiliser des experts dès maintenant pour la revue SOD, avant qu'il ne soit trop tard pour peser sur le texte final.
Sources#
- IPCC. (2026). IPCC invites government representatives and experts to review the second draft of the Special Report on Climate Change and Cities. Communiqué officiel, 8 mai 2026.
- IPCC. Special Report on Climate Change and Cities. Page de référence du rapport.
- IPCC. (2025). Authors for the IPCC Special Report on Climate Change and Cities selected. Communiqué, 3 février 2025.
- IPCC. (2025). IPCC seeks experts to review the first draft of the Special Report on Climate Change and Cities. Communiqué, 17 septembre 2025.
- IPCC. (2025). IPCC opens 63rd Plenary Session in Lima to advance work on key climate reports. Communiqué, 27 octobre 2025.
- IPCC. Seventh Assessment Report (AR7). Page de cycle.
- IPCC. Outline of the Special Report on Climate Change and Cities. Decision IPCC-LXI-5, Sofia, août 2024.
- ICLEI. (2025). City experts and practitioners selected to co-author IPCC Special Report on Climate Change and Cities.
- ICLEI. (2026). Experts and practitioners invited to review latest draft of IPCC's Special Report on Climate Change and Cities.
- GOV.UK. (2026). IPCC Special Report on Climate Change and Cities Second Order Draft expert review.
- Deltares. (2023). Bart van den Hurk elected as co-chair IPCC Working Group II.
- IPCC. Winston Chow. Profil officiel.
- Carnegie Endowment for International Peace. (2024). Climate Science, Policy, Fiction, and Narrative: Framing the Upcoming Special Report on Cities and Climate Change.
- Science. (2023). Make the upcoming IPCC Cities Special Report count.
- C40 Cities & GCoM. (2025). Urban Climate Finance Highlights 2023-2025.
- Innovate4Cities. (2026). FAQ Conference Nairobi 21-24 juin 2026.
- IPCC AR6 WG III. (2022). Chapter 8: Urban systems and other settlements.
- UN-Habitat. Topic: Climate Change.





