Aller au contenu
GIEC : comment il fonctionne et valide ses rapports

GIEC : comment il fonctionne et valide ses rapports

Par Julien P.

11 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Julien P.

En décembre 1988, l'Assemblée générale des Nations unies adoptait une résolution restée méconnue du grand public, la 43/53, qui chargeait une institution encore embryonnaire d'un mandat démesuré : dresser l'état complet des connaissances sur le climat de la planète. Cette institution, née quelques semaines plus tôt sous l'égide de deux agences onusiennes, c'était le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, le GIEC. Presque quarante ans plus tard, on cite ses rapports partout, mais on comprend rarement comment fonctionne le GIEC : qui écrit ces milliers de pages, qui les relit, et surtout qui décide de ce qui peut être écrit. La mécanique, ici, raconte une histoire plus subtile que le slogan « la science a parlé ».

Le GIEC ne produit aucune recherche originale : il évalue la littérature scientifique existante, répartie entre trois groupes de travail. Des centaines d'auteurs bénévoles rédigent les rapports, soumis à une double relecture par des experts puis par les gouvernements. Seul le résumé pour décideurs est approuvé ligne par ligne par les États membres ; le corps scientifique, lui, reste la main des chercheurs.

Qui a créé le GIEC, et pourquoi ?#

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à la fin des années 1980. Le GIEC a été créé en novembre 1988 par l'Organisation météorologique mondiale (OMM) et sous le patronage du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), à la demande politique du G7. Quelques semaines plus tard, l'Assemblée générale des Nations unies formalisait l'ensemble par sa Résolution 43/53, adoptée le 6 décembre 1988, avec un mandat initial clair : préparer un examen complet de l'état des connaissances en vue d'une convention internationale future, celle qui allait aboutir, des années plus tard, à l'Accord de Paris.

C'est un point qu'on résume souvent de travers. Dire « le GIEC a été créé par l'ONU » n'est pas tout à fait exact, et dire qu'il a été créé « par deux agences techniques » l'est encore moins. La réalité tient dans l'articulation des deux : une impulsion politique (G7, puis Assemblée générale) relayée institutionnellement par l'OMM et le PNUE. Cette généalogie hybride, mi-scientifique mi-diplomatique, explique une grande partie du fonctionnement que je vais détailler ici.

Aujourd'hui, le GIEC compte 195 pays membres. En 2007, son travail lui a valu le prix Nobel de la paix, attribué conjointement avec Al Gore et annoncé le 12 octobre de cette année-là, pour ses efforts de collecte et de diffusion des connaissances sur les changements climatiques provoqués par l'homme. J'avais dix-sept ans ; c'est la première fois que je réalisais qu'un rapport pouvait peser autant qu'un traité.

Comment le GIEC est-il organisé ?#

L'institution repose sur trois groupes de travail aux mandats distincts, plus une équipe spéciale technique. C'est cette division du travail qui structure tout le reste.

  • Groupe de travail I : les bases scientifiques physiques du système climatique (la partie « ce qui se passe et pourquoi »).
  • Groupe de travail II : les impacts, l'adaptation et la vulnérabilité des systèmes naturels et socio-économiques.
  • Groupe de travail III : l'atténuation, c'est-à-dire les options pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, à la source des débats sur le budget carbone restant.

S'y ajoute la Task Force sur les inventaires nationaux de gaz à effet de serre (TFI), qui produit les méthodes de comptabilité carbone utilisées par les États. Elle est copilotée par deux coprésidents élus, Takeshi Enoki (Japon) et Mazhar Hayat (Pakistan), épaulés par un bureau de douze membres et une unité de support technique basée au Japon. Au sommet, un Bureau de 34 membres élus pour la durée d'un cycle d'évaluation coordonne l'ensemble : président, vice-présidents, coprésidents des groupes de travail et de la TFI.

Ce qui frappe, quand on regarde les chiffres du sixième rapport (AR6), c'est l'ampleur du chantier. Pour l'ensemble du cycle, le GIEC avait invité 721 experts issus de 90 pays. Voici la répartition par groupe de travail, telle que publiée par le GIEC :

Groupe de travailAuteursPays représentés
WG1 (bases physiques)23464
WG2 (impacts, adaptation)27067
WG3 (atténuation)27865

Ces auteurs, il faut le rappeler, ne sont pas rémunérés par le GIEC pour ce travail. Ils sont nommés par leurs gouvernements et organisations, et ils évaluent des milliers d'articles scientifiques sur plusieurs années, en plus de leur poste. Cette dimension bénévole est rarement dite ; elle éclaire pourtant la nature de l'institution, à mi-chemin entre l'expertise académique et le service public international.

Comment un rapport passe-t-il de la science à la publication ?#

Les données racontent une autre histoire que celle d'un comité qui rédige tranquillement. Chaque rapport traverse un processus de relecture en plusieurs tours, conçu pour absorber la contradiction plutôt que l'éviter.

Le premier projet, le First Order Draft, est relu par des experts externes uniquement. Le deuxième, le Second Order Draft, est relu à la fois par des experts et par les gouvernements, en parallèle du premier brouillon du résumé pour décideurs. Enfin, la distribution finale aux gouvernements (Final Government Distribution) permet aux États de vérifier que le résumé reflète bien le rapport sous-jacent avant la session d'approbation. Chaque commentaire reçoit une réponse écrite publiée : rien ne se perd, tout se trace.

Le volume donne le vertige. Pour le seul rapport du groupe I de l'AR6, le premier projet a récolté 23 462 commentaires d'experts, et le second 51 387 commentaires d'experts auxquels se sont ajoutés ceux de 42 gouvernements. On parle de dizaines de milliers d'objections, de demandes de précision, de désaccords, tous consignés. Paradoxalement, c'est cette lourdeur procédurière, souvent moquée, qui fait la solidité de l'édifice : un rapport du GIEC n'est pas une opinion, c'est un texte qui a survécu à des dizaines de milliers de tentatives de le corriger.

Approbation, adoption, acceptation : quelle différence ?#

C'est ici que se joue le malentendu le plus tenace. La presse grand public parle de « validation » comme d'un bloc unique. Les règles officielles du GIEC (les Principles Governing IPCC Work) distinguent en réalité trois régimes juridiques différents et non interchangeables.

RégimeCe que ça signifieDocument concerné
Approbation (approval)Discussion et accord ligne par ligneRésumé pour décideurs (SPM), résumés techniques méthodologiques
AdoptionEndossement section par sectionRapport de synthèse, chapitres de synthèse méthodologiques
Acceptation (acceptance)Pas de discussion ligne par ligne ni section par section, mais le texte doit présenter une vision globale, objective et équilibréeRapports complets (corps scientifique) des groupes de travail

La nuance est loin d'être cosmétique. Le corps scientifique complet, celui qui contient les chapitres et les milliers de références, relève de l'acceptation : les gouvernements ne le passent pas au crible mot par mot. Seul le résumé pour décideurs, le fameux SPM, est soumis à l'approbation ligne par ligne. Confondre les deux, c'est confondre le texte que personne ne négocie et celui que tout le monde négocie.

Les gouvernements peuvent-ils réécrire la science ?#

Sur un sujet proche, découvrez notre article : Hiatus climatique 1998-2012, ralentissement et pas arrêt.

La question mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle nourrit beaucoup de soupçons. La réponse courte : non, pas le rapport scientifique. La réponse nuancée est plus intéressante.

Le corps du rapport est rédigé et accepté par les scientifiques seuls, sans vote ligne par ligne des délégations. Le résumé pour décideurs, lui, est bien approuvé mot par mot par les gouvernements, en séance plénière. Mais, et c'est le verrou central du dispositif, les auteurs scientifiques sont présents dans la salle et gardent le dernier mot : une délégation peut demander une reformulation, elle ne peut pas imposer une phrase qui trahirait le rapport complet. Le principe constant, gravé dans le mandat, tient en une formule : les rapports du GIEC doivent être « policy relevant, but not policy prescriptive », pertinents pour l'action publique mais jamais prescriptifs.

Dans les faits, à quoi ressemble une telle session ? Pour le groupe I de l'AR6, la plénière virtuelle s'est tenue du 26 juillet au 6 août 2021, soit près de deux semaines d'approbation ligne par ligne par les représentants des 195 gouvernements, avant une publication le 9 août, celle-là même qui a nourri les bilans de températures records commentés depuis. Deux semaines pour approuver un seul résumé, mot à mot : on mesure l'intensité de la négociation. Ce serait trop simple de conclure que la science y est « politisée » ; il serait tout aussi naïf de croire que le SPM tombe du ciel, pur de toute négociation. La vérité vit dans cet entre-deux inconfortable, et c'est justement pour naviguer ce genre de subtilité que je recommande toujours de lire le rapport complet plutôt que son seul résumé, comme pour le 6e rapport et ses conclusions pour la France.

Le GIEC est-il menacé aujourd'hui ?#

L'histoire, ici, se répète avec une variante. Le GIEC entame son septième cycle d'évaluation, l'AR7. La première réunion des auteurs principaux (LAM1) s'est tenue à Paris du 1er au 5 décembre 2025, réunissant plus de 600 experts de 100 pays et, pour la première fois de l'histoire du GIEC, les trois groupes de travail ensemble. La deuxième (LAM2) a eu lieu à Santiago du Chili du 21 au 24 avril 2026, avec 193 auteurs principaux, marquant le démarrage du groupe I ; le premier brouillon de sa contribution était attendu pour le milieu de 2026.

Mais une ombre plane. Le 7 janvier 2026, les États-Unis se sont retirés de 66 organisations internationales, dont le GIEC, eux qui fournissaient historiquement environ 30 % des contributions volontaires au secrétariat genevois. En avril 2026, le Bureau du GIEC alertait sur un déficit menaçant les unités de support technique, la production graphique, la traduction des résumés et la logistique des réunions. L'Allemagne, la Norvège, la France et le Royaume-Uni ont annoncé des contributions supplémentaires, présentées comme insuffisantes pour combler le manque. Le constat est là : l'institution qui a documenté la fragilité du climat découvre la sienne. Sur le retrait américain plus large, on pourra relire le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris.

FAQ#

Qui a créé le GIEC et en quelle année ?#

Le GIEC a été créé en novembre 1988 par l'Organisation météorologique mondiale (OMM) et sous le patronage du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), à la demande du G7. L'Assemblée générale des Nations unies a formalisé sa mission par la Résolution 43/53, adoptée le 6 décembre 1988. Il compte aujourd'hui 195 pays membres.

Le GIEC fait-il ses propres recherches ?#

Non. Le GIEC ne mène aucune recherche originale et n'effectue pas de mesures. Il évalue la littérature scientifique publiée, répartie entre trois groupes de travail : les bases physiques, les impacts et l'adaptation, et l'atténuation. Des centaines d'auteurs bénévoles, nommés par les gouvernements et les organisations, synthétisent des milliers d'articles pour produire chaque rapport.

Quelle est la différence entre approbation, adoption et acceptation ?#

Ce sont trois régimes de validation distincts. L'approbation implique une discussion ligne par ligne (réservée au résumé pour décideurs). L'adoption se fait section par section (rapport de synthèse). L'acceptation ne comporte pas de vote détaillé et s'applique aux rapports complets des groupes de travail, qui doivent seulement présenter une vision globale et équilibrée.

Les gouvernements peuvent-ils modifier les conclusions du GIEC ?#

Seul le résumé pour décideurs est approuvé ligne par ligne par les gouvernements, en présence des auteurs scientifiques qui gardent le dernier mot. Le corps du rapport, lui, est rédigé et accepté par les seuls scientifiques. Les rapports doivent rester « pertinents pour l'action publique, jamais prescriptifs ».

Combien de temps dure une session d'approbation ?#

Cela varie selon le document. Pour le résumé du groupe I de l'AR6, la session plénière d'approbation ligne par ligne a duré près de deux semaines, du 26 juillet au 6 août 2021, avant une publication le 9 août. Les 195 gouvernements membres y examinent chaque phrase du résumé.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi