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Lacs glaciaires : la procédure française contre le GLOF

Lacs glaciaires : la procédure française contre le GLOF

Par Julien P.

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Julien P.

Un lac apparaît au front d'un glacier, personne ne s'en inquiète particulièrement, puis il se vide d'un coup et emporte une route, un camping ou un barrage hydroélectrique. C'est un GLOF, une vidange glaciaire brutale (glacial lake outburst flood), et le débat scientifique sur sa fréquence est nettement moins tranché que ce que les résumés grand public laissent entendre.

Réponse directe : le volume mondial des lacs glaciaires a augmenté d'environ 48 % entre 1990 et 2018 selon Shugar et al. (2020), mais une étude plus récente de Zhang et al. (2024) chiffre cette hausse à seulement 9 % depuis les années 1990, avec une méthode différente. La fréquence des vidanges suit le même désaccord : en hausse selon plusieurs inventaires récents, sans tendance nette en Himalaya selon Veh et al. (2019). En France, trois lacs ont mobilisé l'État à des dates différentes (Tête Rousse, Bossons, Grand Marchet), et la procédure suit toujours le même schéma : lever le doute, creuser un chenal ou pomper, puis surveiller.

Ce qu'est un GLOF, et pourquoi les lacs glaciaires se forment#

Un lac glaciaire peut se former à trois endroits différents, selon le rapport de décembre 2022 de l'IGEDD, l'IGÉSR et l'IGA sur les risques glaciaires et périglaciaires : au front du glacier (lac proglaciaire), à sa surface (lac supraglaciaire), ou dans une poche d'eau interne, à l'intérieur ou sous la glace. C'est cette dernière catégorie qui a rendu Tête Rousse célèbre en France.

Un GLOF se déclenche le plus souvent selon trois mécanismes, d'après l'introduction de l'étude de Zhang et al. publiée dans Nature Communications en décembre 2025 : le recul du glacier déstabilise les versants et provoque des chutes de glace dans le lac, la dégradation du pergélisol fragilise les barrages de moraine, ou un épisode météo extrême (pluies intenses, fonte rapide) fait déborder le système. Plus il y a de glace qui recule, plus il y a de lacs qui se forment devant elle : c'est ce mécanisme simple qui inquiète, même si sa traduction en nombre d'événements est plus disputée qu'il n'y paraît. Il n'est pas propre aux Alpes : la fonte des glaciers alpins s'est nettement accélérée depuis 2025, et les glaciers tropicaux andins suivent une trajectoire de disparition comparable, avec le même effet en aval, plus de lacs à surveiller.

Croissance, fréquence, taille : ce que les études se disent#

C'est le point que la couverture grand public aplatit le plus souvent en un seul chiffre choc. En creusant les études primaires, on trouve plutôt des désaccords de méthode, sur trois questions distinctes.

ÉtudeCe qui est mesuréRésultatPériodeMéthode
Shugar et al., 2020Volume mondial des lacs glaciaires+48 % environ (jusqu'à 156,5 km3)1990-2018254 795 images satellite
Zhang et al., 2024Volume mondial des lacs glaciaires+9 % (nombre +54 %, surface +11 %)depuis les années 1990Nouvelle cartographie mondiale
Veh et al., 2019Fréquence des GLOF en Himalaya1,3 par an, sans tendancedepuis la fin des années 1980Inventaire d'événements
Zhang et al., 2025Fréquence mondiale des GLOF de lacs de moraine signalésde 5,2 à 15,2 par an1981-1990 contre 2011-2020609 événements recensés, 1900-2020
Veh et al., 2025Taille des lacs juste avant leur vidangestable ou en baisse1990-20231 686 lacs cartographiés

Les deux premières lignes ne se contredisent pas tant qu'on garde leur période et leur méthode attachées à chaque chiffre : Shugar et al. mesurent 1990-2018 par imagerie satellite, Zhang et al. cartographient différemment et excluent une partie des lacs non alimentés par un glacier. Il faut nuancer en conséquence : aucun des deux chiffres n'écrase l'autre, ils décrivent le même phénomène avec des filtres différents.

La fréquence est le désaccord le plus net. Zhang et al. (2025) comptent des GLOF « signalés », issus de lacs barrés par une moraine : une partie de la hausse mesurée entre les deux décennies peut venir d'une meilleure détection satellite plutôt que d'une multiplication réelle des événements, un biais que les auteurs eux-mêmes reconnaissent dans leur méthode. Six ans plus tôt, Veh et al. (2019) ne trouvaient aucune tendance crédible sur l'Himalaya seul, avec une fréquence stable autour de 1,3 par an depuis la fin des années 1980. Les deux études ne portent pas sur le même périmètre géographique, ce qui limite ce qu'on peut en tirer comme contradiction directe.

Sur la taille, enfin, Veh et al. (2025) apportent une nuance qui manque presque toujours dans les résumés : la surface des lacs juste avant leur vidange reste stable, voire diminue selon les régions, alors même que la surface totale des lacs glaciaires augmente dans le monde. Les lacs barrés par de la glace (plutôt que par de la moraine ou de la roche) produisent, eux, dix fois plus de vidanges signalées et des vidanges dix fois plus volumineuses.

Qui est exposé, dans le monde et dans les Alpes#

Taylor et al., dans une étude publiée par Nature Communications en février 2023, chiffrent à 15 millions le nombre de personnes exposées à un GLOF potentiel dans le monde, avec plus de la moitié concentrée dans quatre pays : Inde, Pakistan, Pérou et Chine. En Asie de haute montagne, cela représente environ 9,3 millions de personnes réparties autour de 2 211 lacs. Les Andes, moins étudiées, présentent selon les mêmes auteurs un potentiel d'impact comparable à l'Asie de haute montagne.

Le cas le plus documenté de ces dernières années reste la vidange du lac de South Lhonak, au Sikkim, en octobre 2023, déjà détaillée dans notre bilan de la fonte himalayenne : au moins 70 personnes y ont été portées disparues, 70 selon l'ICIMOD, 74 selon Eos et Zhang et al. (2025). Dans les Alpes, Taylor et al. relèvent 393 décès liés à des GLOF sur les mille dernières années, un chiffre qui cite lui-même une référence tierce et qu'il ne faut ni additionner ni opposer aux 225 décès environ recensés depuis 1640 pour l'ensemble des 219 événements d'origine glaciaire et périglaciaire répertoriés par la stratégie française de prévention des risques glaciaires et périglaciaires : les deux décomptes ne couvrent pas le même périmètre.

Trois lacs français, une procédure qui se répète#

Ce même mécanisme de recul, déjà chiffré à l'échelle mondiale à environ 408 gigatonnes perdues en 2025, se traduit en France par des cas très concrets. Le glacier de Tête Rousse, au-dessus de Saint-Gervais, porte la mémoire la plus lourde : dans la nuit du 11 juillet 1892, la vidange d'une poche d'eau intraglaciaire a causé 175 morts, selon Vincent et al. (Journal of Glaciology, 2012). Une nouvelle poche a été détectée en 2010, et les glaciologues ont alerté les pouvoirs publics dès juillet 2010 du risque encouru par les 3 000 habitants situés en aval, selon Vincent et al. (2012). La préfecture rappelle que plusieurs opérations de pompage ont suivi entre 2010 et 2012. Vincent et al. chiffrent cette poche à 55 000 m3 ; un communiqué de préfecture de février 2025 précise que le nouveau réservoir, situé désormais à la rimaye plutôt qu'au centre du glacier, porte un volume d'eau de l'ordre de 60 000 m3, comparable à celui mesuré en 2009, et jugé non inquiétant. La même préfecture signale une perte de glace moyenne d'environ 6,34 mètres entre 2011 et 2024, avec encore environ 70 mètres d'épaisseur au centre du glacier, et considère les risques identifiés au début des années 2010 comme aujourd'hui écartés, sous réserve d'un suivi maintenu dans la durée.

Au lac des Bossons, à Chamonix, une surverse a débuté le 31 juillet 2023 et le lac a été entièrement vidé le 8 août, pour un coût d'environ 762 900 euros hors taxes, financé pour moitié par le Fonds Barnier, complété par le Fonds vert, la commune et le département, d'après le communiqué de la mairie de Chamonix. Deux ans plus tard, en Savoie, le lac du Grand Marchet, apparu en 2020 au front du glacier à 2 900 mètres d'altitude, en zone cœur du parc national de la Vanoise, a reçu un chenal d'environ 110 mètres creusé dans la glace, mis en eau le 11 août 2025 : le niveau a baissé de 5 mètres en deux jours, et la vidange complète du lac a été constatée le 3 septembre 2025, selon la préfecture de Savoie. C'est le troisième lac glaciaire de Savoie à avoir mobilisé l'État, après Rochemelon et Rosolin.

Comment la France traite un lac repéré#

La procédure suit à peu près toujours le même enchaînement, qu'on la retrouve à Tête Rousse, aux Bossons ou au Grand Marchet.

  • Lever le doute. L'analyse automatique menée à l'échelle des Alpes pour la stratégie nationale de prévention des risques glaciaires et périglaciaires a fait émerger 360 bassins de risque possiblement concernés, sur 604 initialement identifiés, dont 70 jugés à sensibilité plus forte : ce sont eux qui passent en levée de doute.
  • Vidanger. Deux techniques dominent selon le terrain : creuser un chenal dans la glace ou la moraine pour laisser l'eau s'écouler progressivement (Bossons, Grand Marchet), ou pomper directement le contenu d'une poche interne (Tête Rousse en 2010-2012).
  • Surveiller et alerter. Câbles de mesure et sirènes d'alerte complètent le dispositif dans les secteurs jugés sensibles, avec un suivi maintenu sur plusieurs années après l'intervention.
  • Financer. Aux Bossons, le Fonds Barnier a payé la moitié des travaux, le reste venant du Fonds vert, de la commune et du département.

Un inventaire cité par le rapport IGEDD de 2022 recense d'autres vidanges préventives menées en France et à l'étranger avant celles de la dernière décennie : Arsine, dans les Écrins, en 1985-1986, le lac du Belvédère en Italie en 2001-2002, Rochemelon en 2004-2005, Grindelwald en Suisse en 2009-2010. La méthode n'est donc pas neuve ; ce qui change, c'est le rythme auquel de nouveaux lacs apparaissent et réclament qu'on l'applique.

Ce qui n'est pas un GLOF, et pourquoi la nuance compte#

La crue survenue le 26 août 2026 dans la vallée de Trishuli, au Népal, n'est pas un GLOF. L'ICIMOD, le centre intergouvernemental de recherche sur la montagne de l'Hindou Kouch-Himalaya, décrit une grande dalle de roche et de glace détachée de la face nord du Langtang Lirung, tombée d'environ 1 200 mètres dans la vallée de la Lhende Khola et transformée en coulée de débris : aucun lac n'a été trouvé au point de départ. L'effondrement du glacier de la Marmolada, en Italie, en juillet 2022, n'est pas non plus un GLOF : c'est l'effondrement d'une partie du glacier, qui a fait dix morts, huit blessés et deux disparus selon la stratégie nationale, sans vidange de lac. Appeler GLOF le premier phénomène venu qui mêle glace et eau brouille la compréhension du risque réel, et rend plus difficile d'expliquer pourquoi certains lacs précis, eux, appellent une surveillance ciblée.

Devant un lac qui grossit ou une poche suspectée près d'un sentier, d'un hameau ou d'un site touristique, la bonne réaction reste la même quelle que soit l'ampleur apparente : signaler l'observation à la mairie ou à la préfecture plutôt que de se fier à sa propre lecture du terrain.

Je construis rarement des graphiques sans surprise, et celui qui superpose les deux courbes de Shugar et de Zhang en est un bon exemple : elles ne se recouvrent pas du tout sur l'axe des volumes, alors qu'elles racontent la même tendance de fond. Reste une question que je n'arrive pas à trancher avec les données disponibles : la hausse de la fréquence des GLOF signalés depuis les années 1980 relève-t-elle d'abord d'un vrai risque climatique croissant, ou surtout d'une détection satellite qui s'est considérablement améliorée sur la même période ? Les deux jouent, sans doute, mais je n'ai pas d'élément pour départager leur part respective.

Il y a quelque chose de déroutant à penser qu'un village peut vivre des décennies au pied d'un glacier sans qu'un lac ne se forme, puis voir apparaître en quelques étés un plan d'eau qu'il faut vider au chenal avant qu'il ne se vide tout seul. La montagne ne prévient pas toujours à l'avance ; c'est justement pour ça que la procédure de levée de doute existe, systématique plutôt qu'au cas par cas.

FAQ#

Qu'est-ce qu'un GLOF ?#

Un GLOF (glacial lake outburst flood) est la vidange brutale d'un lac glaciaire, provoquée par le recul du glacier qui déstabilise les versants, par la dégradation du pergélisol qui fragilise un barrage de moraine, ou par un épisode météo extrême, selon Zhang et al. (2025).

Les lacs glaciaires grossissent-ils vraiment dans le monde entier ?#

Oui en volume total, mais l'ampleur dépend de l'étude : +48 % entre 1990 et 2018 selon Shugar et al. (2020), contre +9 % depuis les années 1990 selon Zhang et al. (2024), qui utilisent une méthode de cartographie différente. Les deux ne se contredisent pas frontalement, elles mesurent des périodes et des périmètres distincts.

Combien de personnes sont exposées à un GLOF dans le monde ?#

Environ 15 millions de personnes selon Taylor et al. (2023), dont plus de la moitié réparties entre l'Inde, le Pakistan, le Pérou et la Chine. Les Andes présentent, selon les mêmes auteurs, un potentiel d'impact comparable à l'Asie de haute montagne, tout en restant moins étudiées.

Comment la France gère-t-elle un lac glaciaire repéré ?#

En quatre temps : lever le doute sur le niveau de risque du bassin concerné, vidanger par un chenal creusé dans la glace ou par pompage selon la configuration, poser une surveillance avec câbles et sirènes d'alerte, puis financer les travaux, pour moitié par le Fonds Barnier dans le cas des Bossons. Tête Rousse, les Bossons et le Grand Marchet ont suivi ce schéma de vidange et de surveillance.

La crue du Népal en août 2026 était-elle un GLOF ?#

Non. L'ICIMOD répond que ce n'est pas un GLOF au sens technique : une masse de roche et de glace s'est détachée du Langtang Lirung et s'est transformée en coulée de débris, sans aucun lac au point de départ.

Sources#

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