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Himalaya : la fonte du troisième pôle en chiffres

Himalaya : la fonte du troisième pôle en chiffres

Par Julien P.

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Julien P.

63 700 glaciers, 55 782 km², la plus grande masse de glace hors des pôles. Sur ce chiffre-là, au moins, les sources s'accordent. Dès qu'on cherche combien de personnes en dépendent, en revanche, trois nombres circulent, du simple au quadruple, et presque aucun article ne dit lequel il cite.

Réponse directe : les glaciers du Hindu Kush Himalaya (HKH) ont perdu 12 % de leur surface et 9 % de leurs réserves de glace entre 1990 et 2020, à une vitesse qui a doublé depuis 2000, selon l'ICIMOD. Une mesure indépendante par gravimétrie satellite (GRACE/GRACE-FO) chiffre la perte actuelle à -13,9 ± 3,6 gigatonnes par an. D'ici 2100, les projections de Rounce, Hock et Shean pour l'ensemble de l'Asie de Haute Montagne vont de 29 % de perte de masse sur le scénario RCP2,6 à 67 % sur le RCP8,5, un écart que la formule répétée de « 80 % de fonte » gomme presque toujours.

D'où vient l'expression « troisième pôle » ?#

L'alpiniste suisse-allemand Günter Dyhrenfurth forge l'expression en 1952, pour désigner d'abord l'Everest seul. Elle s'étend ensuite à l'ensemble de la chaîne himalayenne et du plateau tibétain, reprise notamment par des auteurs indiens et chinois, par analogie avec les régions polaires : la ressemblance tient aux milieux de haute montagne, proches par leur froid et leur glace des étendues arctiques et antarctiques.

Le nom a fait carrière parce qu'il dit une réalité de volume. Le Hindu Kush Himalaya compte plus de 63 700 glaciers sur près de 55 782 km², ce qui en fait le plus grand réservoir de glace en dehors du Groenland et de l'Antarctique. C'est ce même réservoir que le bilan mondial des glaciers pour 2025, qui chiffre la perte à environ 408 gigatonnes d'après le World Glacier Monitoring Service, vient recouper à l'échelle planétaire, sur un périmètre mondial qui agrège tous les massifs plutôt que l'Asie seule.

Quelle est la vitesse de fonte mesurée depuis 1975 ?#

C'est ici que les rapports de terrain et les satellites se recoupent, avec des méthodes différentes. Sur le plan glaciologique, entre 1990 et 2020, les glaciers du HKH ont perdu environ 12 % de leur surface totale et 9 % de leurs réserves de glace estimées, selon le rapport ICIMOD Changing Dynamics of Glaciers in the Hindu Kush Himalaya Region from 1990 to 2020. Depuis 1975, la perte d'épaisseur cumulée atteint jusqu'à 27 mètres, d'après le rapport HKH Glacier Outlook 2026 du même institut.

Le tableau ci-dessous réunit trois mesures indépendantes de cette fonte, avec leur méthode et leur période. La couverture de presse francophone, elle, s'appuie le plus souvent sur une seule étude à la fois, presque toujours le rapport HI-WISE de juin 2023.

MesureValeurMéthodePériodeSource
Perte de surface et de réserves de glace, HKH12 % de surface, 9 % des réservesInventaire glaciologique de terrain1990-2020ICIMOD, rapport 1990-2020
Perte d'épaisseur cumulée, HKHjusqu'à 27 mètresObservations de terrain sur 50 ansdepuis 1975ICIMOD, HKH Glacier Outlook 2026
Perte de masse, High Mountain Asia-13,9 ± 3,6 Gt/anGravimétrie satellite GRACE/GRACE-FOannées hydrologiques 2002/03 à 2022/23Dharpure, Howat & Patel, Scientific Reports, février 2026
Accélération de la fontevitesse doublée depuis 2000, +65 % sur 2011-2020 vs décennie précédenteComparaison de séries temporelles ICIMOD2000-2020ICIMOD, communiqués 2023 et 2026

La convergence entre l'inventaire de terrain et la gravimétrie satellite est le point que je retiens : deux méthodes qui ne mesurent pas la même chose (surface et volume glaciologiques d'un côté, masse totale de la région vue depuis l'orbite de l'autre) racontent la même accélération. C'est nettement plus solide qu'un chiffre isolé cité sans sa méthode, comme la gravimétrie GRACE-FO l'a déjà montré sur le Groenland, où le même instrument sert de repère indépendant aux mesures de terrain.

Combien de personnes dépendent de ces glaciers ?#

C'est ici que le raccourci coûte le plus cher, et qu'aucun n'est permis. Trois chiffres coexistent, chacun avec son périmètre propre, et aucun ne remplace les deux autres.

Selon le rapport HI-WISE de l'ICIMOD (juin 2023), 240 millions de personnes vivent dans les montagnes du Hindu Kush Himalaya, et 1,65 milliard supplémentaire habitent en aval des bassins versants qui en dépendent, soit environ 1,9 milliard sur ce périmètre précis. Le HKH Glacier Outlook 2026, lui, avance « près de deux milliards » de personnes dépendant des systèmes d'eau glaciaire du HKH dans leur ensemble, une définition plus large qui ne se superpose pas terme à terme à la précédente. Pritchard, dans une étude publiée par Nature en 2019, isole un troisième périmètre, plus restreint : 221 ± 59 millions de personnes dont les besoins de base en eau sont couverts spécifiquement par la fonte glaciaire saisonnière, à un rythme de production 1,6 fois supérieur au taux d'équilibre, donc non durable.

Trois sources, trois définitions, trois chiffres qui ne se contredisent pas tant qu'on les garde séparés. Ce sont les eaux de ce même massif qui alimentent au moins dix grands systèmes fluviaux asiatiques, dont l'Indus, le Gange et le Brahmapoutre nommément cités par l'ICIMOD.

80 % des glaciers vont-ils vraiment disparaître d'ici 2100 ?#

Non, pas comme la formule circule. Le chiffre de 80 % vient du rapport HI-WISE 2023 de l'ICIMOD, et c'est une projection sur la seule trajectoire d'émissions actuelle (« current emissions trajectories »), pas une mesure ni une moyenne entre scénarios.

Une étude distincte, celle de Rounce, Hock et Shean publiée dans Frontiers in Earth Science en 2020, modélise quatre scénarios RCP pour l'ensemble de l'Asie de Haute Montagne à l'horizon 2100, par rapport à 2015 : 1900 ± 748 gigatonnes perdues, soit 29 ± 12 %, en RCP2,6 ; 3003 ± 705 Gt (46 ± 11 %) en RCP4,5 ; 3200 ± 698 Gt (50 ± 11 %) en RCP6,0 ; jusqu'à 4327 ± 648 Gt, soit 67 ± 10 %, en RCP8,5. Le choix du scénario RCP ou SSP change donc tout : la fourchette va du simple au double entre la trajectoire la plus sobre et la plus émettrice, et le chiffre de 80 % ne s'y loge dans aucune case, puisqu'il vient d'un autre exercice de modélisation, sur un autre périmètre.

Le sujet aurait pu être présenté par une seule antithèse commode, « ce n'est pas 80 %, c'est 29 à 67 % » : ce serait trop simple. Les deux chiffres répondent à des questions différentes, l'un pour le HKH sur la trajectoire courante, l'autre pour l'Asie de Haute Montagne sur quatre trajectoires distinctes. Aucun des deux n'annule l'autre ; ils ne se lisent simplement pas à la même échelle.

Que s'est-il passé au lac South Lhonak, et pourquoi le bilan a changé ?#

Le 3 octobre 2023, l'effondrement de 14,7 millions de m³ de moraine latérale gelée dans le lac glaciaire de South Lhonak, au Sikkim, a déclenché une vidange brutale (un GLOF, glacial lake outburst flood) qui a libéré environ 50 millions de m³ d'eau, avec une vague d'impact d'environ 20 mètres. L'ICIMOD, s'appuyant sur une étude publiée dans Science, confirme que le réchauffement climatique a joué un rôle déterminant dans le déclenchement de l'événement.

Le bilan humain, lui, a été révisé après coup, et c'est la valeur actualisée qu'il faut retenir : 55 victimes et 70 personnes toujours portées disparues, selon le communiqué que l'ICIMOD a publié le 4 février 2025, en reprenant le bilan consolidé après l'événement. Les premiers décomptes disponibles dans les jours suivant la catastrophe, en octobre 2023, faisaient état de 24 morts confirmés et de plus de 70 disparus.

Cette catastrophe n'est pas isolée dans son mécanisme. L'expansion des lacs glaciaires en Asie de Haute Montagne est documentée sur trois décennies : de 19 294 lacs couvrant 1471,85 ± 366,42 km² en 1990, à 22 646 lacs et 1729,08 ± 461,31 km² en 2020, soit une progression de 17,47 ± 6,33 % en surface, selon une étude publiée par la revue Research. Plus de glace fondue, plus de lacs, plus de moraines instables au-dessus de vallées habitées : la mécanique est directe, même si chaque GLOF individuel reste localisé à son propre bassin.

Où placer l'Himalaya dans le bilan mondial de la fonte ?#

Un massif parmi d'autres dans une tendance globale, mais avec sa propre vitesse. Le Karakoram, secteur très englacé du HKH, concentre à lui seul 18 des 25 plus grands glaciers de la région, et reste très vulnérable malgré la relative stabilité documentée ailleurs pour ce massif précis. Environ 78 % de la surface glaciaire du HKH se situe entre 4 500 et 6 000 mètres d'altitude, une tranche fortement exposée au réchauffement amplifié en altitude, ce qui explique en partie pourquoi la région suit une trajectoire propre plutôt qu'une simple moyenne mondiale.

Les glaciers de plus de 10 km² concentrent, à eux seuls, près de 40 % des réserves d'eau naturelles de la région : le stock n'est donc pas réparti uniformément entre les glaciers, et une perte de surface ne se traduit pas mécaniquement par une perte de réserve du même ordre. Cette même logique de vulnérabilité différentielle se retrouve, sous une autre forme, dans la fonte des glaciers tropicaux andins, où l'altitude et la taille jouent un rôle comparable. Et l'eau qui en sort finit, à terme, dans le budget mondial du niveau des mers, qui a basculé en 2024 vers une contribution glaciaire croissante.

FAQ#

Combien de personnes dépendent des glaciers de l'Himalaya ?#

Cela dépend du périmètre retenu, et aucun chiffre unique n'est correct pour les trois définitions à la fois. Selon HI-WISE 2023 (ICIMOD), 240 millions vivent en montagne et 1,65 milliard en aval des bassins versants du HKH. Le HKH Glacier Outlook 2026 avance « près de deux milliards » pour l'ensemble des systèmes d'eau glaciaire. Pritchard 2019, dans Nature, isole 221 ± 59 millions de personnes dont les besoins de base sont couverts spécifiquement par la fonte saisonnière.

Est-il vrai que 80 % des glaciers de l'Himalaya vont fondre d'ici 2100 ?#

C'est une projection de l'ICIMOD (HI-WISE 2023) sur la seule trajectoire d'émissions actuelle, pas une mesure établie ni une moyenne entre scénarios. Une autre étude, Rounce, Hock et Shean 2020, donne une fourchette de 29 % en RCP2,6 à 67 % en RCP8,5 pour l'ensemble de l'Asie de Haute Montagne : le pourcentage dépend toujours du scénario d'émissions cité.

Quelle est la vitesse de fonte actuelle des glaciers himalayens ?#

L'ICIMOD mesure une vitesse de perte de glace qui a doublé depuis l'an 2000, avec une fonte 65 % plus rapide sur 2011-2020 que sur la décennie précédente. Une mesure indépendante par gravimétrie satellite GRACE/GRACE-FO chiffre la perte actuelle de masse à -13,9 ± 3,6 gigatonnes par an sur l'ensemble de l'Asie de Haute Montagne, entre 2002/03 et 2022/23.

Qu'est-ce qu'un GLOF, et l'Himalaya y est-il exposé ?#

Un GLOF (glacial lake outburst flood) est la vidange brutale d'un lac glaciaire, souvent déclenchée par l'effondrement d'une moraine instable. Le lac de South Lhonak, au Sikkim, en a produit un le 3 octobre 2023, avec 55 victimes et 70 disparus selon le bilan actualisé par l'ICIMOD en février 2025. Les lacs glaciaires de la région ont gagné 17,47 ± 6,33 % de surface entre 1990 et 2020, ce qui augmente ce risque.

D'où vient l'expression « troisième pôle » pour désigner l'Himalaya ?#

L'alpiniste Günter Dyhrenfurth forge le terme en 1952 pour l'Everest, avant qu'il ne s'étende à l'ensemble de l'Himalaya et du plateau tibétain. L'analogie tient au volume de glace : le Hindu Kush Himalaya réunit plus de 63 700 glaciers sur près de 55 782 km², la plus grande réserve de glace hors des pôles proprement dits.

Sources#

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