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RCP vs SSP : sur quelle trajectoire sommes-nous ?

RCP vs SSP : sur quelle trajectoire sommes-nous ?

Par Thomas R.

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Thomas R.

RCP2.6, SSP2-4.5, RCP8.5 : ces étiquettes circulent comme des specs techniques, jetées dans une phrase sans jamais préciser ce qu'elles mesurent. Sur un comparatif de composants, je ne laisserais jamais passer un chiffre sans son protocole de test. Sur le climat, ça arrive tout le temps : un article climat annonce « on va vers +4°C selon un scénario du GIEC » sans dire lequel, ni si ce scénario correspond à quoi que ce soit de réel aujourd'hui.

RCP et SSP ne sont pas des prédictions, ce sont des hypothèses d'émissions qu'on fait tourner dans un modèle. Le nombre qui suit le sigle (4.5, 8.5) désigne le forçage radiatif visé en 2100, en watts par mètre carré. Sur la trajectoire réelle, deux organismes indépendants ont chiffré fin 2025 le réchauffement attendu sous les politiques actuelles, et leurs chiffres ne sont pas interchangeables : 2,6°C selon Climate Action Tracker, 2,8°C avec 66 % de chances selon le PNUE. Aucun consensus stable n'attribue cette trajectoire à un scénario RCP ou SSP précis.

RCP, SSP : deux générations d'étiquettes, pas deux marques rivales#

Les RCP (Representative Concentration Pathways) sont la génération d'origine, développée pour le cinquième rapport du GIEC. D'après le centre de documentation ClimSystems, qui reprend les travaux de van Vuuren et ses coauteurs à l'origine des RCP, les quatre trajectoires sont nommées d'après leur forçage radiatif approximatif atteint en 2100 : 2,6 ; 4,5 ; 6,0 et 8,5 W/m². Pour RCP4.5, la valeur est celle du papier fondateur de Thomson et ses coauteurs, publié dans Climatic Change en 2011, dont le titre annonce « une trajectoire de stabilisation du forçage radiatif à 4,5 W/m² en 2100 ». C'est tout ce que porte le nom : une concentration de gaz à effet de serre visée, sans hypothèse sur la société qui y mène.

Les SSP (Shared Socioeconomic Pathways) sont la génération suivante, celle du sixième rapport. Elles ajoutent ce que les RCP n'avaient pas : cinq récits socio-économiques distincts, développement durable, rivalité régionale, inégalité, développement à base fossile, voie médiane, selon l'abstract de Riahi et ses coauteurs publié dans Global Environmental Change. Chaque récit se décline ensuite avec un objectif de forçage radiatif, d'où la notation SSPx-y : le x, c'est la famille socio-économique, le y, c'est le forçage en W/m² en 2100. Un SSP5-8.5 vise le même forçage qu'un RCP8.5, mais en supposant un monde qui y arrive par une croissance à base fossile plutôt que par une absence générique de régulation.

La page officielle de l'IIASA, l'institut qui héberge la base SSP, décrit ainsi la première famille : « SSP1 describes a world that is shifting towards a more sustainable trajectory, prioritizing inclusive development while respecting perceived environmental boundaries. » Un monde qui vire vers une trajectoire plus durable, en respectant les limites environnementales perçues. C'est un scénario, pas une trajectoire mesurée : personne ne coche cette case en observant les émissions réelles, on la coche en fixant des hypothèses de départ. Le fonctionnement du GIEC et la validation de ses rapports explique d'ailleurs comment ces familles de scénarios sont retenues avant même qu'un modèle climatique ne tourne dessus, une étape en amont des projections produites par les modèles eux-mêmes.

Le tableau qui donne les vrais chiffres, pas un seul arrondi#

Voici la donnée que la plupart des explicateurs compressent en une phrase : la fourchette de réchauffement projetée par le GIEC pour chacun des cinq scénarios SSP retenus dans l'AR6, sur la période 2081-2100 par rapport à la référence 1850-1900. Le tableau SPM.1 du Résumé à l'intention des décideurs de l'AR6, groupe de travail 1, l'écrit ainsi : le réchauffement moyen de la surface est très probablement supérieur de 1,0 à 1,8°C sous le scénario le plus bas (SSP1-1.9), de 2,1 à 3,5°C sous le scénario intermédiaire (SSP2-4.5), et de 3,3 à 5,7°C sous le scénario le plus haut (SSP5-8.5).

ScénarioMeilleure estimationFourchette très probable
SSP1-1.91,4°C1,0 à 1,8°C
SSP1-2.61,8°C1,3 à 2,4°C
SSP2-4.52,7°C2,1 à 3,5°C
SSP3-7.03,6°C2,8 à 4,6°C
SSP5-8.54,4°C3,3 à 5,7°C

Réchauffement de la température moyenne de surface du globe sur la période 2081-2100, par rapport à la référence 1850-1900. La fourchette est celle que le GIEC qualifie de « très probable ». Source : tableau SPM.1, AR6 WG1.

Ce tableau, je ne l'ai jamais vu reproduit en entier sur un site francophone grand public. On y trouve un chiffre isolé, « +2,7°C sous SSP2-4.5 », détaché de sa fourchette et de son niveau de confiance. C'est un peu comme publier le TDP d'un processeur sans dire à quelle fréquence il a été mesuré : le chiffre est vrai, il est juste inutilisable seul.

RCP8.5 : le scénario qui fait le plus parler de lui, et le moins consensuel#

Sur les cinq lignes du tableau, une seule fait polémique depuis des années : RCP8.5, l'ancêtre du SSP5-8.5. Longtemps présenté dans certains papiers de recherche comme le scénario « business as usual », il n'a jamais eu ce statut selon son propre auteur. Van Vuuren, cité dans un factcheck de Carbon Brief du 19 mai 2026, est direct : « It's never been a likely outcome. » Jamais un résultat probable.

L'argument technique derrière ce jugement porte sur le charbon. Le « retour au charbon » que suppose RCP8.5 impliquerait, selon la même source, « an unprecedented five-fold increase in global coal use by the end of the century », une multiplication par cinq de l'usage mondial du charbon sans précédent d'ici la fin du siècle, jugée « exceptionally unlikely ». Le sujet a d'ailleurs eu sa propre actualité récente : le WCRP a formellement écarté ce scénario extrême comme peu plausible pour la trajectoire d'émissions réelle. Ce n'est pas pour autant un scénario inutile : il reste la borne haute utile pour tester la résistance des infrastructures, un peu comme on teste un composant hors de ses specs nominales pour connaître sa marge avant la casse.

Sur quelle trajectoire sommes-nous, vraiment ?#

C'est la question que les explicateurs RCP/SSP posent rarement, et c'est là que la matière la plus fraîche se trouve. Trois organismes indépendants ont publié des chiffres récents, et aucun ne dit exactement la même chose.

Le Global Carbon Budget 2025, du Global Carbon Project, projette 38,1 milliards de tonnes de CO2 fossile pour l'année, un niveau record. C'est une mesure d'émissions, pas une projection de température : elle dit où en sont les rejets aujourd'hui, pas où le thermomètre ira. Climate Action Tracker, dans sa mise à jour du 13 novembre 2025, situe le réchauffement sous les politiques actuellement en place à environ 2,6°C au-dessus du niveau préindustriel, une médiane entre ses scénarios bas et haut de politiques actuelles. Climate Action Tracker a d'ailleurs révisé cette estimation à la baisse fin 2025, après une mise à jour méthodologique sur la trajectoire d'émissions chinoise.

Le rapport Emissions Gap Report 2025 du Programme des Nations unies pour l'environnement, rapporté par Carbon Brief, donne un troisième cadrage : sous les politiques actuelles, 66 % de chances de limiter le réchauffement à 2,8°C ; si les engagements climatiques nationaux conditionnels étaient pleinement tenus, la même probabilité tomberait à 2,3°C. Trois organismes, trois chiffres qui se recoupent sans se superposer, parce qu'aucun ne mesure exactement le même périmètre : émissions brutes pour l'un, politiques en place pour l'autre, engagements théoriques pour le troisième. Réduire ça à un seul chiffre de trajectoire, c'est perdre l'essentiel de l'information, un peu comme réduire un banc d'essai à une seule note sur dix. C'est la même logique de fourchette que celle qui structure le budget carbone restant avant 1,5°C : un intervalle, jamais un point unique.

Reste la question qui fâche : ces émissions suivent-elles un RCP ou un SSP en particulier ? Un article de Carbon Brief publié le 19 mai 2026, signé McSweeney, Keating et Hausfather, avance que « over the past decade, global emissions have more closely tracked RCP4.5, one of the two "medium stabilisation scenarios" of the original four RCPs. » Les émissions de la dernière décennie se rapprocheraient donc davantage de RCP4.5 que des autres trajectoires. Mais ce n'est pas un verdict acquis : un article antérieur du même média, signé en partie par le même Hausfather en 2019, mettait en garde sur l'exercice lui-même, jugeant qu'« it is much harder to use current emissions to determine which no-policy baseline is most likely much later in the century ». Deux textes, un co-auteur commun, sept ans d'écart : l'exercice qui consiste à coller une trajectoire d'émissions récente sur un scénario précis reste fragile par construction, et aucune des deux publications ne le présente comme un fait acquis.

Mon verdict#

Sur le fond, RCP et SSP restent des jeux d'hypothèses qu'on fait tourner dans un modèle pour savoir ce qui se passerait si. La confusion vient de la façon dont ces chiffres sont recyclés hors contexte, un forçage radiatif de 2100 collé sur une trajectoire d'émissions de 2025 sans dire qui a mesuré quoi ni à quelle date. Sur la trajectoire réelle, deux organismes chiffrent une température sous les politiques actuelles, Climate Action Tracker à 2,6°C et le PNUE à 2,8°C, et ils ne tombent pas sur le même chiffre au dixième près. C'est très bien ainsi : deux protocoles différents qui aboutissent à des résultats proches, c'est un signal plus solide qu'un chiffre unique sorti d'une seule source. Le Global Carbon Budget, lui, mesure les rejets de l'année, ce qui alimente ces projections sans en produire une.

Est-ce qu'un site d'actualité climatique devrait toujours citer les trois chiffres plutôt qu'un seul pour rester honnête, ou est-ce que ça noie le lecteur sous des nuances qu'il ne demande pas ? Je penche pour les trois, mais je reconnais que l'argument de la lisibilité n'est pas ridicule non plus, et cet arbitrage-là reste discutable.

(Un aparté qui n'a rien à voir avec le climat, et pourtant si : dans le hardware, un fabricant qui annonce « jusqu'à 30 % de gain de performances » sans préciser le protocole de test mérite la même méfiance qu'un article climat qui annonce « +4°C selon le GIEC » sans dire selon quel scénario, à quel horizon, avec quelle fourchette. Le chiffre isolé reste vrai, il est juste sorti de son contexte, et c'est dans ce vide de contexte que se loge le plus de désinformation.)

Foire aux questions#

Quelle est la différence entre RCP et SSP ?#

Les RCP fixent uniquement un objectif de concentration de gaz à effet de serre, exprimé en forçage radiatif à l'horizon 2100 (2,6 ; 4,5 ; 6,0 ou 8,5 W/m²). Les SSP ajoutent un récit socio-économique complet, cinq familles allant du développement durable au développement à base fossile, chacune déclinée avec un objectif de forçage propre.

Que veut dire le chiffre après le sigle, comme dans SSP5-8.5 ?#

C'est le forçage radiatif approximatif visé pour l'année 2100, exprimé en watts par mètre carré. Plus le chiffre est élevé, plus le scénario suppose d'émissions cumulées de gaz à effet de serre.

RCP8.5 est-il le scénario le plus probable ?#

Non, et son propre auteur le dit explicitement : selon van Vuuren, cité par Carbon Brief, ce n'a jamais été un résultat probable. L'atteindre supposerait une multiplication par cinq de l'usage mondial du charbon, jugée exceptionnellement improbable par les mêmes analyses.

Les émissions actuelles suivent-elles un scénario précis, comme RCP4.5 ?#

Un article de Carbon Brief de mai 2026 l'avance pour la dernière décennie, mais un article antérieur du même média met en garde sur la fiabilité de ce type d'exercice à long terme. Ce n'est donc pas un fait établi, plutôt une lecture parmi d'autres, à traiter avec son attribution.

Vers quel réchauffement va-t-on si rien ne change ?#

Deux organismes donnent des chiffres proches sous les politiques actuelles : environ 2,6°C selon Climate Action Tracker (13 novembre 2025), et 2,8°C avec 66 % de chances selon l'Emissions Gap Report 2025 du PNUE. Ces projections bougent à chaque mise à jour des politiques réellement mises en œuvre, et elles portent sur le réchauffement en fin de siècle par rapport au niveau préindustriel.

Sources#

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