38,1 gigatonnes de CO2. C'est la projection des émissions fossiles mondiales pour 2025 publiée dans le Global Carbon Budget 2025, dont l'édition complète est parue en novembre 2025 et publiée dans la revue Earth System Science Data début 2026. Une hausse de 1,0 % sur un an, soit 0,4 GtCO2 supplémentaires par rapport à 2024. Sur le papier, c'est une croissance modérée. En conditions réelles, c'est un signal de stagnation des trajectoires nationales sur la décarbonation, à l'horizon de la COP31 d'Antalya en novembre 2026.
Le Global Carbon Project (GCP), réseau scientifique international qui produit le budget depuis 2006, publie chaque année à la COP. La prochaine édition (GCB 2026) sortira fin novembre 2026 à Antalya, avec les chiffres consolidés 2025 et la projection 2026. Pour comprendre ce qui se joue, on prend les chiffres GCB 2025 comme socle factuel, et on regarde ce qu'il se passera six mois plus tard.
Spec annoncée : 38,1 GtCO2 en 2025#
Le rapport GCB 2025 fournit les chiffres suivants pour l'année écoulée et la projection 2025 (toutes les valeurs en gigatonnes de CO2 par an) :
- Émissions fossiles 2024 : 37,8 ± 1,8 GtCO2 (10,3 ± 0,5 GtC).
- Émissions fossiles 2025 (projection) : 38,1 GtCO2 (10,4 GtC).
- Croissance 2024 sur 2023 : +1,1 %.
- Croissance 2025 sur 2024 (projection) : +1,0 % (plage 0,2 % à 1,7 %).
- Émissions totales anthropiques 2024 (fossile + usage des terres) : 42,4 ± 3,2 GtCO2.
Sur le papier, les émissions sont en hausse continue depuis 2020 (à l'exception du creux pandémique). Mais le rythme se ralentit. Entre 2010 et 2019, la croissance annuelle moyenne avait été de +0,9 %. Entre 2020 et 2024, elle est tombée à +0,4 % en moyenne décennale. C'est encore en hausse, mais plus lentement. En conditions réelles, c'est l'effet combiné du déploiement des renouvelables, du ralentissement chinois post-pandémie, et de l'efficacité énergétique. Pas une décrue. Un palier qui tient.
Les régions, en détail#
Le GCB ventile les émissions par grandes zones géographiques. La projection 2025 montre des trajectoires contrastées qui méritent d'être lues séparément.
Chine. Premier émetteur mondial avec environ 32 % des émissions fossiles 2024. La projection 2025 : +0,4 % sur un an. C'est le plus faible taux de croissance depuis 2017 (hors 2020 pandémique). La Chine entre dans une phase de plateau probable, soutenue par le déploiement massif des renouvelables et l'électrification des véhicules. Encore loin du pic absolu, mais le ralentissement est mesurable.
États-Unis. Deuxième émetteur, environ 13 % du total. Projection 2025 : +2,5 %. C'est une hausse marquée, contraire à la tendance baissière 2018-2023. L'explication tient en partie au retour des hydrocarbures dans le mix énergétique (administration Trump, sortie de l'Accord de Paris en janvier 2026), à la consommation électrique en hausse (data centers IA, climatisation, électrification des véhicules), et au ralentissement des fermetures de centrales charbon.
Inde. Troisième émetteur, environ 8 % du total. Projection 2025 : +1,1 %. Croissance modérée, malgré un développement économique soutenu. L'Inde garde un mix charbon majoritaire mais accélère sur le solaire (objectif 500 GW renouvelables en 2030).
Union européenne. Quatrième émetteur, environ 6 %. Projection 2025 : -0,1 %. Baisse marginale, soutenue par le système ETS, les politiques de Fit for 55, et la sortie du charbon dans plusieurs pays. C'est la seule grande région à amorcer une décrue mesurable.
Russie, Japon, Corée. Ensemble, environ 8 % du total. Trajectoires hétérogènes. Le Japon baisse marginalement (-0,9 %), la Corée stagne, la Russie est en hausse modérée (+1,5 % selon les estimations, contestées en raison de la qualité des données post-2022).
Reste du monde. Environ 33 %. Croissance globale faible (+0,5 % en moyenne), avec des fortes hétérogénéités (Afrique en hausse, Amérique latine stagnante, Moyen-Orient en hausse).
En conditions réelles : ce que disent les puits#
Le budget carbone n'est pas que les émissions. Il intègre aussi les puits naturels qui absorbent une partie des émissions humaines. Et c'est là que la situation devient plus inquiétante.
Puits océanique. Le GCB 2025 estime l'absorption nette par l'océan à 3,4 ± 0,4 GtC/an en 2024 (soit environ 12,5 GtCO2 absorbées). C'est en ligne avec la moyenne décennale. L'océan reste un puits robuste, mais sa capacité d'absorption a une limite physico-chimique (acidification, saturation des couches de surface).
Puits terrestre. Le GCB 2025 estime l'absorption nette par la biosphère terrestre à 1,9 ± 1,1 GtC/an en 2024. La marge d'incertitude (±1,1 GtC) est presque égale à la valeur centrale. C'est le signe d'un système qui se déstabilise. Les forêts boréales canadiennes et russes basculent vers un statut de source nette à cause des feux de forêt. La forêt amazonienne brésilienne connaît une dégradation des capacités d'absorption à cause de la déforestation et des sécheresses. Les forêts européennes commencent à montrer des signes de saturation.
Le sujet de l'effondrement des puits terrestres a été documenté dans plusieurs publications récentes, dont une étude de Friedlingstein et al. parue en octobre 2025 dans Nature Climate Change. Sur 2023, l'absorption nette par les sols et la biosphère a chuté à 0,3 GtC (au lieu d'une moyenne décennale de 2 GtC), soit une perte de 85 % sur une année. Sur 2024, le système a récupéré partiellement, mais la marge d'incertitude reste massive.
Pour comprendre les implications de ces chiffres, notre article sur l'effondrement des puits carbone terrestres 2023-2025 explore le sujet en profondeur, et celui sur le budget carbone restant 1,5°C complète la perspective. Le rapport CITEPA SECTEN sur les émissions France 2024 ajoute la lecture par secteur national.
La concentration atmosphérique : 425,6 ppm en 2025#
Au-delà des flux, c'est la concentration absolue qui détermine le climat futur. Le GCB 2025 cite la concentration atmosphérique de CO2 à 422,8 ppm pour 2024 (moyenne annuelle Mauna Loa), avec une projection 2025 à 425,6 ppm. C'est 53 % au-dessus des niveaux préindustriels (environ 278 ppm en 1750).
La hausse interannuelle de 2,8 ppm (2024 à 2025) est dans la moyenne haute de la décennie. Pour mémoire, la concentration progresse à un rythme de 2 à 3 ppm par an depuis 2010. C'est un baromètre. Mon verdict : les émissions ralentissent légèrement, mais la concentration continue de monter au même rythme parce que les émissions absolues restent supérieures à la capacité d'absorption des puits combinés.
Le budget restant pour 1,5°C : moins de 4 ans#
Le calcul est mécanique mais il vaut la peine d'être posé. Selon le rapport AR6 du GIEC complété par les analyses Climate Change Tracker, le budget carbone restant pour 50 % de chances de limiter le réchauffement à 1,5°C s'établissait à environ 200 GtCO2 au 1er janvier 2024. Au 1er janvier 2026, il est tombé à environ 170 GtCO2 (4 années d'émissions au rythme de 38 GtCO2/an).
Si on continue au rythme actuel, le budget 1,5°C est épuisé en 2029-2030. Cela ne signifie pas un seuil franchi instantanément (il y a une inertie thermique du système climatique), mais cela signifie qu'aucune trajectoire compatible avec 1,5°C n'est plus mécaniquement possible sans une décrue très rapide des émissions à partir de 2026. Sur le papier, c'est un mur. En pratique, les modèles intègrent désormais des hypothèses d'émissions négatives (BECCS, DAC, reforestation massive) pour rester sous 1,5°C, hypothèses dont la faisabilité reste hautement spéculative.
Test en conditions réelles : ce qu'on attend du GCB 2026#
Le rapport GCB 2026, qui sera publié fin novembre 2026 à Antalya pour l'ouverture de la COP31, intégrera les chiffres consolidés 2025 et la projection 2026. Trois éléments à surveiller en priorité.
D'abord, le chiffre fossile 2025 consolidé. Si la projection actuelle de 38,1 GtCO2 se confirme, on est dans une trajectoire de plateau. Si elle est révisée à la hausse (39 GtCO2 ou plus), c'est un signal négatif fort en amont de la COP. Le scénario d'une révision à la baisse est peu probable mais pas impossible (correction de l'estimation chinoise notamment).
Ensuite, la projection 2026. Au rythme actuel, on s'attend à 38,3 à 38,8 GtCO2. Un nombre inférieur à 38 GtCO2 indiquerait un début de décrue ; un nombre supérieur à 39 GtCO2 confirmerait une accélération récessive.
Enfin, l'évaluation des puits 2025. Si le puits terrestre se rétablit à sa moyenne décennale (autour de 2 GtC absorbés), c'est rassurant. Si la valeur reste basse ou négative (le sol et la végétation émettent plus qu'ils n'absorbent), c'est un signal de tipping point en cours, à prendre très au sérieux pour les négociations climatiques.
La méthodologie en bref#
Le Global Carbon Budget est une synthèse scientifique produite par environ 100 chercheurs de 60 institutions. Les émissions fossiles sont estimées à partir des données nationales d'énergie (BP Statistical Review, IEA, EDGAR), avec une marge d'incertitude de l'ordre de ±5 % en niveau absolu. Les émissions liées à l'usage des terres (déforestation, changement d'affectation) sont estimées à partir d'imagerie satellite et de modèles biogéochimiques, avec une marge d'incertitude plus importante (±25 %).
Les puits terre et océan sont estimés par des modèles couplés océan-atmosphère et des observations directes (réseau de bouées, satellite OCO-2/3, mesures atmosphériques de référence à Mauna Loa, South Pole, Cape Grim). La cohérence du bilan est testée par la somme : émissions = sinks + variation atmosphérique. L'écart résiduel (« budget imbalance ») est de l'ordre de 0,5 GtC/an, ce qui est bon pour un système aussi complexe, mais montre les limites des estimations actuelles.
Le rapport ESSD complet (publié pour l'édition 2025 dans le volume 18, n°5, p. 3211-3288) reste la référence pour quiconque veut accéder aux chiffres exacts, aux marges d'incertitude et aux méthodes. Le code et les données sont en open access, ce qui permet une reproductibilité totale.
Pour qui#
Pour les analystes énergétiques et climat : c'est la donnée socle annuelle, à intégrer dans tous les modèles de prévision sectorielle.
Pour les décideurs publics : c'est le compteur qui tient le score entre les engagements nationaux (NDC 3.0) et la trajectoire physique. Le décalage est massif et il ne se réduit pas.
Pour les entreprises soumises à la CSRD ou aux nouveaux standards SBTi : c'est le repère de cohérence pour vérifier que vos objectifs internes restent alignés avec une trajectoire mondiale crédible.
Pour les citoyens informés : c'est le seul chiffre macro qui mette d'accord la quasi-totalité de la communauté scientifique sur la trajectoire réelle des émissions humaines. C'est un point d'ancrage utile face aux narratifs concurrents (techno-optimisme, déni, catastrophisme indifférencié).
Verdict#
À 6 mois de la publication du GCB 2026 et de la COP31 à Antalya, la trajectoire est claire. Les émissions fossiles continuent de monter à un rythme ralenti. La concentration atmosphérique continue de monter au même rythme qu'avant. Les puits terrestres montrent des signes de fragilité majeurs. Et le budget carbone 1,5°C s'épuise mécaniquement.
Ce n'est pas une histoire d'effondrement immédiat, c'est une histoire de fenêtre qui se ferme. Les décisions structurelles à prendre dans les 3 à 5 prochaines années détermineront si la trajectoire reste sur 2,7°C ou bascule vers 3°C et au-delà. Le rapport GCB 2026 sera, à mon avis, un document à lire ligne par ligne.
Sources#
- Global Carbon Project, Global Carbon Budget Home, globalcarbonbudget.org
- Global Carbon Project, GCB 2025 dataset and report, globalcarbonbudget.org/gcb-2025/
- Global Carbon Budget 2025, Earth System Science Data, vol. 18, n°5, p. 3211-3288, essd.copernicus.org
- Climate Change Tracker, Current Remaining Carbon Budget, climatechangetracker.org
- Our World in Data, CO2 and Greenhouse Gas Emissions, ourworldindata.org
- Global Carbon Project Wikipedia, en.wikipedia.org
- Future Earth, Global Carbon Budget initiative, futureearth.org
- Friedlingstein P. et al., 2025, Carbon sinks dynamics 2023-2025, Nature Climate Change.





