Le graphique circule régulièrement sur les réseaux : une éruption cracherait plus de CO2 en quelques jours que l'humanité en un siècle. Le genre de chiffre qui a l'air solide tant qu'on ne remonte pas à la fiche technique d'origine. Sauf que la comparaison existe déjà, calculée par une équipe de volcanologues, publiée dans une revue de l'American Geophysical Union. Elle donne un résultat inverse de la rumeur.
Réponse directe : le flux mondial de CO2 volcanique se situe entre 0,13 et 0,44 gigatonne par an, avec une estimation préférée de 0,26 Gt/an. Face à ce chiffre, l'activité humaine émettait 35 gigatonnes de CO2 en 2010, soit 135 fois plus selon le calcul original. Les volcans peuvent en revanche refroidir le climat pendant un an ou deux, via leurs aérosols soufrés, ce qui n'a rien à voir avec un réchauffement.
Le flux volcanique de CO2, une fourchette et pas un chiffre unique#
Première chose à corriger avant de comparer quoi que ce soit : le flux volcanique mondial de CO2 n'est pas un nombre unique vérifié au capteur près, c'est une fourchette d'estimations. L'USGS la situe entre 0,13 et 0,44 gigatonne par an pour l'ensemble des volcans en activité dégazeuse, terrestres et sous-marins confondus. Une étude de référence, Marty et Tolstikhin (1998), retient une estimation préférée de 0,26 Gt/an, avec une plage plausible resserrée entre 0,18 et 0,44 Gt/an.
C'est ce travail, repris et prolongé par Terrence Gerlach dans un article de 2011 publié dans Eos, Transactions de l'American Geophysical Union, qui sert de référence chaque fois qu'on veut comparer le CO2 volcanique au CO2 humain. J'ai lu le PDF de bout en bout plutôt que de me fier au résumé qui en circule : Gerlach y construit lui-même ce qu'il appelle l'ACM, l'« anthropogenic CO2 multiplier », le facteur par lequel l'humanité dépasse les volcans.
Le tableau qui manque à la plupart des articles de debunking#
Les pages qui réfutent le mythe du « volcan plus polluant que l'homme » citent en général le ratio final, sans jamais montrer les deux flux côte à côte avec leur année de référence. Voilà la matière brute.
| Flux de CO2 | Valeur | Année de référence | Source |
|---|---|---|---|
| Volcanique, fourchette officielle | 0,13 à 0,44 Gt/an | état des connaissances actuel | USGS |
| Volcanique, estimation préférée | 0,26 Gt/an | étude de 1998, reprise en 2011 | Marty et Tolstikhin (1998) via Gerlach (2011) |
| Anthropique | 35 Gt/an | 2010 (projection) | Gerlach (2011) |
| Anthropique, donnée la plus récente | 38,1 Gt/an | 2025 (projection) | Global Carbon Budget 2025 |
| Rapport anthropique / volcanique | 135 fois plus | calculé sur les chiffres 2010 | Gerlach (2011) |
Point de méthode qui compte ici : le ratio de 135 n'est pas une constante universelle, c'est un calcul fait par Gerlach sur les données dont il disposait en 2011, avec l'émission anthropique projetée pour 2010. Le chiffre de 38,1 Gt pour 2025 vient d'une source distincte, le Global Carbon Budget 2025, dans la série des bilans carbone mondiaux publiés chaque année, et personne n'a recalculé le ratio avec cette valeur plus récente. Le tenir pour le rapport « actuel » serait une extrapolation qu'aucune des deux sources ne fait.
Pourquoi le ratio penche-t-il si fort vers l'humain ?#
Même en prenant la borne haute de la fourchette volcanique (0,44 Gt/an), l'écart avec les 35 Gt/an anthropiques de 2010 reste massif. L'USGS résume la part volcanique autrement : les volcans rejettent moins de 1 % du CO2 rejeté actuellement par les activités humaines. Gerlach propose une image plus parlante que le pourcentage brut : les volcans actuels émettent chaque année, à peu près, autant qu'un État américain comme la Floride, le Michigan ou l'Ohio. Une image qui a le mérite de situer l'ordre de grandeur sans faire semblant de précision qu'aucune mesure ne permet.
C'est le même réflexe que j'applique à une fiche produit qui promet des performances « révolutionnaires » : on va chercher le benchmark, pas le slogan. Ici, le slogan c'est « les volcans polluent plus que l'homme », et le benchmark dit le contraire, d'un facteur 135.
Une éruption peut-elle quand même refroidir le climat ?#
Oui, et c'est là que le sujet devient intéressant, parce que le mécanisme n'a rien à voir avec le CO2. Une éruption explosive projette du dioxyde de soufre (SO2) dans la stratosphère, où il se transforme en aérosols sulfatés qui réfléchissent une partie du rayonnement solaire vers l'espace. Effet inverse du CO2 : refroidissement temporaire, pas réchauffement durable.
Le cas le mieux documenté est celui du mont Pinatubo, aux Philippines, le 15 juin 1991. L'éruption a injecté au moins 17 millions de tonnes de SO2 dans la stratosphère, la plus forte quantité jamais mesurée à l'époque selon l'USGS. Conséquence : une baisse de température globale d'environ 0,5 degré Celsius sur l'année suivante. Cette valeur, publiée par l'USGS, n'est plus la seule en circulation : une réanalyse parue en 2024 dans le Journal of Atmospheric and Solar-Terrestrial Physics conclut à un refroidissement plus faible et plus court. C'est un ordre de grandeur comparable à l'effet attribué aux aérosols de soufre du transport maritime avant leur réglementation par l'OMI en 2020, sauf que là, la source est un volcan et l'effet dure quelques années, pas des décennies.
Le Tambora, un refroidissement plus fort mais localisé#
Remonter plus loin dans le temps donne un exemple encore plus marquant. L'éruption du mont Tambora, en Indonésie, en avril 1815, a injecté environ 60 téragrammes de SO2 dans la stratosphère selon une étude publiée dans Nature Communications en 2017, soit plus de trois fois la quantité du Pinatubo. Une autre étude, parue dans WIREs Climate Change en 2016, chiffre le refroidissement qui a suivi entre 0,4 et 0,8 degré Celsius.
Attention à la formulation exacte, parce que c'est là que les résumés grand public dérapent le plus souvent : cette baisse concerne les Tropiques et l'hémisphère Nord extratropical, par rapport à la moyenne des 30 années précédentes. Ce n'est pas une moyenne globale toutes latitudes confondues, même si l'année 1816 est restée dans l'histoire comme l'« année sans été » dans l'hémisphère Nord.
Ce que je retiens de la comparaison#
Le doute que je garde, ce n'est pas sur les chiffres : les deux sources primaires se recoupent et personne de sérieux ne conteste l'ordre de grandeur du rapport 135. Le doute porte plutôt sur l'utilité de republier ce genre de debunking chiffré : une affirmation aussi simple à partager qu'un slogan tient rarement compte d'un tableau de sources, aussi solide soit-il. Je continue à penser que la fiche technique doit exister quelque part, sans être certain qu'elle change grand-chose au partage du graphique erroné.
Ce n'est pas la première fois qu'un chiffre volcanique circule pour minimiser le rôle du CO2 comme gaz à effet de serre dominant dans le réchauffement actuel. Les carottes de glace polaires donnent le recul long sur ces concentrations, un terrain où le même besoin de source primaire se pose. Même logique de fond que celle appliquée à une autre rumeur fréquente sur le sujet, celle de l'activité solaire : le Soleil ne réchauffe pas autant que le CO2 non plus, même argumentaire, même méthode de vérification à la source primaire.
FAQ#
Les volcans émettent-ils plus de CO2 que l'activité humaine ?#
Non. Le flux volcanique mondial de CO2 se situe entre 0,13 et 0,44 Gt/an (estimation préférée : 0,26 Gt/an), contre 35 Gt/an pour l'activité humaine en 2010, soit 135 fois plus selon le calcul de Gerlach (2011). Selon l'USGS, les volcans rejettent moins de 1 % du CO2 rejeté actuellement par les activités humaines.
D'où vient le ratio de 135 fois souvent cité ?#
Il est calculé par Terrence Gerlach dans un article de 2011 publié par l'American Geophysical Union, en comparant l'estimation préférée du flux volcanique (0,26 Gt/an) à l'émission anthropique projetée pour l'année 2010 (35 Gt/an). Ce n'est pas un rapport recalculé avec les chiffres les plus récents : il reste attaché aux données de 2010.
Une éruption volcanique peut-elle refroidir le climat ?#
Oui, via les aérosols sulfatés issus du dioxyde de soufre (SO2) projeté dans la stratosphère, qui réfléchissent une partie du rayonnement solaire. C'est un mécanisme distinct du CO2, qui lui réchauffe. L'éruption du Pinatubo en 1991 a ainsi fait baisser la température mondiale d'environ 0,5 degré Celsius sur l'année suivante, valeur de référence de l'USGS qu'une réanalyse de 2024 revoit à la baisse.
Quel a été l'effet du Tambora sur le climat en 1815 ?#
L'éruption du Tambora a injecté environ 60 téragrammes de SO2 dans la stratosphère, plus de trois fois la quantité du Pinatubo. Elle a provoqué un refroidissement d'environ 0,4 à 0,8 degré Celsius dans les Tropiques et l'hémisphère Nord extratropical, par rapport à la moyenne des 30 années précédentes, et non une moyenne globale toutes latitudes.
Pourquoi compare-t-on des données de 2010 à des données de 2025 ?#
Parce que ce sont deux sources distinctes. Le ratio de 135 vient de Gerlach (2011), calculé sur les émissions anthropiques projetées pour 2010 (35 Gt/an). Le chiffre de 38,1 Gt/an pour 2025 vient du Global Carbon Budget 2025, une étude plus récente qui n'a pas recalculé ce ratio spécifique avec le flux volcanique.
Sources#
- Volcanoes Can Affect Climate, consulté le 8 septembre 2026
- Gerlach, T.M. (2011), Volcanic Versus Anthropogenic Carbon Dioxide, Eos, Transactions AGU, consulté le 8 septembre 2026
- Volcano Watch : The Pinatubo Effect, can geoengineering mimic volcanic processes ?, consulté le 8 septembre 2026
- Fasullo et al. (2017), The amplifying influence of increased ocean stratification on a future year without a summer, Nature Communications 8, 1236, consulté le 8 septembre 2026
- Reassessing the cooling that followed the 1991 volcanic eruption of Mt. Pinatubo, Journal of Atmospheric and Solar-Terrestrial Physics, consulté le 8 septembre 2026
- Raible, C.C. et al. (2016), Tambora 1815 as a test case for high impact volcanic eruptions, WIREs Climate Change, consulté le 8 septembre 2026
- Global Carbon Budget 2025 : Fossil fuel CO2 emissions hit record high, consulté le 8 septembre 2026





