Vingt-neuf pour cent. C'est la part du dioxyde de carbone rejeté par l'humanité que l'océan a absorbée en moyenne entre 2015 et 2024, selon le Global Carbon Budget 2025, publié en mai 2026. Ce chiffre vient d'être révisé à la hausse, et il croise en permanence sur le web un tout autre chiffre : les 90 % de chaleur excédentaire que le même océan absorbe également, un fait que je détaille dans ce papier sur l'océan et la chaleur excédentaire. Les deux proportions n'ont rien à voir l'une avec l'autre, et pourtant elles se mélangent sans cesse dans les articles de vulgarisation.
En résumé : l'océan a absorbé 29 % du CO2 d'origine humaine sur la décennie 2015-2024 (Global Carbon Budget 2025), contre 26 % dans les éditions précédentes. Ce chiffre concerne le carbone, pas la chaleur (90 %, un tout autre sujet). Les puits terrestres en absorbent 21 % sur la même période, le reste, environ la moitié, s'accumule dans l'atmosphère.
Chaleur ou carbone : deux puits, deux chiffres#
Le premier piège du sujet, c'est cette confusion. L'océan joue deux rôles distincts dans le système climatique. D'un côté, il capte environ 90 % de l'excès de chaleur retenu par l'effet de serre depuis l'ère industrielle, un rôle que j'ai déjà détaillé en suivant le réseau de flotteurs Argo. De l'autre, il absorbe environ 29 % du CO2 que nous émettons, un chiffre bien plus modeste. La page climat de l'ONU cite d'ailleurs les deux proportions côte à côte, précisément parce que la confusion est fréquente.
Le mécanisme physique n'est pas non plus le même. Le CO2 se dissout dans l'eau de mer et suit un cycle chimique ; la chaleur, elle, se diffuse par simple contact thermique et se mélange dans les masses d'eau profondes. Deux phénomènes qui partagent le même milieu, sans partager la même physique ni le même chiffre.
Où va le CO2 que nous émettons ?#
Le Global Carbon Budget 2025 répartit les émissions mondiales de CO2 entre trois destinations, mesurées sur la même décennie et avec la même méthodologie, ce qui rend la comparaison fiable.
| Destination | Part de l'émission mondiale | Flux annuel moyen | Incertitude |
|---|---|---|---|
| Océan | 29 % | 3,2 GtC/an | ± 0,4 GtC/an |
| Puits terrestres (végétation, sols) | 21 % | 2,4 GtC/an | ± 0,8 GtC/an |
| Atmosphère | environ 50 % | reste, par différence | - |
Ce tableau, je l'ai reconstruit moi-même à partir de deux passages du rapport ESSD et d'une soustraction pour la part atmosphérique, et le détail qui m'a arrêté, c'est l'écart d'incertitude entre l'océan (± 0,4) et la terre (± 0,8). Le puits terrestre est deux fois moins bien contraint que le puits océanique, ce qui n'est pas un détail statistique anodin quand on discute de la fiabilité relative des deux chiffres.
Un point que les articles courts oublient presque systématiquement : ces 29 % sont une moyenne décennale, pas une valeur annuelle. Pour 2024, le flux annuel mesuré est de 3,4 ± 0,4 GtC (environ 12,5 GtCO2) ; pour 2025, l'estimation préliminaire retombe à 3,2 ± 0,4 GtC (environ 11,7 GtCO2). Ce sont deux grandeurs différentes, exprimées en gigatonnes de carbone brut, qui ne se convertissent pas mécaniquement en pourcentage sans connaître le total des émissions de l'année correspondante.
Une révision qui a échappé aux pages de vulgarisation#
Voilà ce qui m'a le plus surpris en construisant cet article : le chiffre a bougé, et presque personne ne l'a suivi. Les éditions antérieures du Global Carbon Budget donnaient 26 % pour la part océanique. L'édition 2025 la relève à 29 %, une révision assumée par le Global Carbon Project lui-même dans sa FAQ. La plupart des pages généralistes que j'ai consultées en préparant cet article citent encore l'ancien chiffre, ce qui en dit long sur la vitesse à laquelle la vulgarisation scientifique se met à jour, ou plutôt sur la vitesse à laquelle elle ne se met pas à jour.
Pour situer l'échelle de temps plus longue : entre 1800 et 1994, l'océan avait cumulé environ 118 ± 19 PgC, soit environ 48 % des émissions fossiles et cimentières de cette période historique, selon l'étude de Sabine et ses coauteurs publiée en 2004. Ce chiffre-là ne se compare pas directement aux 29 % actuels : il couvre un cumul sur près de deux siècles, avec une méthodologie et un périmètre d'émissions différents. Je le mentionne parce qu'il montre que l'océan a toujours joué ce rôle de régulateur, même si sa part relative fluctue selon la période et la manière de la calculer.
Deux mécanismes se partagent le travail. La pompe de solubilité dissout directement le CO2 dans l'eau froide des hautes latitudes, qui s'enfonce ensuite en profondeur ; elle explique environ 20 % du gradient vertical de carbone inorganique dissous. La pompe biologique, portée par le phytoplancton qui fixe le carbone par photosynthèse avant de couler vers le fond à sa mort, en explique les 80 % restants, selon des travaux de la NOAA PMEL (données datant de 2001, donc à lire comme un ordre de grandeur établi plutôt qu'une mesure récente).
Ce carbone dissous a un coût chimique direct : il acidifie l'eau. Le pH moyen de surface est passé d'environ 8,2 à l'ère préindustrielle à environ 8,1 aujourd'hui, soit une hausse d'environ 30 % de l'acidité, un chiffre confirmé par plusieurs agences indépendantes (NOAA, AIEA, Agence européenne de l'environnement). Selon l'AR6 du GIEC, une trajectoire d'émissions élevées pourrait faire descendre ce pH vers 7,8 d'ici 2100, soit environ 150 % d'acidité en plus qu'avant l'ère industrielle. Le puits de carbone protège donc l'atmosphère, mais au prix d'une chimie océanique qui se dégrade à mesure qu'elle absorbe. C'est le même mécanisme qui alimente l'effondrement observé des puits de carbone terrestres, mais côté mer, l'histoire chimique n'est pas identique.
Le puits océanique s'affaiblit-il ?#
C'est là où le sujet devient un vrai débat scientifique, et honnêtement, j'hésite encore sur la manière de le trancher pour le lecteur, parce que les études récentes ne racontent pas toutes la même histoire.
Le Global Carbon Budget 2025 lui-même constate que le puits océanique stagne en proportion depuis 2016, modulé par la variabilité climatique naturelle plutôt que par une tendance de fond. Ce n'est pas rien : une stagnation en proportion, alors que les émissions mondiales continuent de grimper, n'est pas la même chose qu'un effondrement, celui que documentent par ailleurs les forêts d'Europe et leur puits de carbone en déclin.
Deux études récentes penchent vers une fragilité plus marquée que ce que ce chiffre global laisse voir. La première, publiée en juillet 2024 dans Communications Earth & Environment (Zhong et al., DOI 10.1038/s43247-024-01566-6), corrige un biais saisonnier dans les mesures de l'océan Austral et conclut que son puits de carbone avait été surestimé d'environ 16 % en moyenne sur les trente dernières années, jusqu'à environ 29 % pour la période post-2010. La seconde, publiée en septembre 2025 dans Nature Climate Change (Müller et al., DOI 10.1038/s41558-025-02380-4), montre qu'en 2023, année record de chaleur en surface, l'océan mondial a absorbé environ 10 % de CO2 en moins que ce que les années précédentes laissaient attendre. Selon la co-autrice Galen McKinley, sans les mécanismes biologiques et physiques compensatoires, la baisse aurait été environ dix fois plus sévère si seule la moindre solubilité du CO2 dans une eau plus chaude avait joué.
Une troisième étude, publiée en octobre 2025 dans la même revue (Olivier et Haumann, DOI 10.1038/s41558-025-02446-3), va dans le sens inverse pour l'océan Austral spécifiquement : le dessalement de cette région depuis les années 1990 renforce la stratification des eaux et retarde la remontée du CO2 profond vers la surface, ce qui explique un puits austral plutôt renforcé que fragilisé. Trois études sérieuses, deux confiances qualifiées de moyenne (les textes intégraux restant derrière un paywall que je n'ai pas pu lire directement), et une conclusion qui refuse de se laisser résumer en une phrase.
Ce que je retiens, avec la prudence qui s'impose : rien dans les données actuelles ne permet d'affirmer une tendance baissière établie et statistiquement significative sur la fraction océanique depuis les années 1980-1990. Le signal existe, il est documenté, mais il reste un débat ouvert plutôt qu'un fait acquis. C'est déjà, en soi, plus honnête que la plupart des titres qui tranchent dans un sens ou dans l'autre. Cela rejoint d'ailleurs ce que raconte à sa manière le budget carbone restant pour rester sous 1,5 degré : la marge de manœuvre dépend directement de la fiabilité qu'on accorde à ces puits naturels.
FAQ#
Quelle part du CO2 émis par l'humanité est absorbée par les océans ?#
Environ 29 % en moyenne sur la décennie 2015-2024, selon le Global Carbon Budget 2025. C'est une révision à la hausse par rapport aux 26 % des éditions précédentes du même rapport.
L'océan absorbe-t-il plus de chaleur ou plus de CO2 ?#
Bien plus de chaleur : environ 90 % de l'excès de chaleur du système climatique, contre environ 29 % du CO2 émis. Ce sont deux mécanismes physiques distincts, souvent confondus dans les articles de vulgarisation.
Le puits de carbone océanique est-il en train de s'affaiblir ?#
C'est débattu. Le Global Carbon Budget constate une stagnation en proportion depuis 2016. Deux études récentes pointent une fragilité accrue dans l'océan Austral et en 2023 ; une troisième montre au contraire un renforcement local du puits austral. Aucune tendance baissière générale n'est établie avec certitude.
Comment l'océan absorbe-t-il chimiquement le CO2 ?#
Par deux mécanismes : la pompe de solubilité, qui dissout le CO2 dans l'eau froide (environ 20 % du gradient vertical mesuré), et la pompe biologique, portée par le phytoplancton (environ 80 % restants).
Combien de carbone l'océan stocke-t-il au total ?#
Environ 38 000 gigatonnes, tous compartiments confondus (pas seulement le carbone d'origine humaine), soit environ 16 fois la biosphère terrestre et environ 60 fois l'atmosphère préindustrielle. C'est un stock total, à distinguer du flux annuel de CO2 anthropique dont il est question dans le reste de cet article.
Sources#
- Global Carbon Budget 2025, ESSD (Copernicus)
- Global Carbon Project, FAQ du Global Carbon Budget 2025
- Carbon Brief, analyse des émissions fossiles et de la reprise du puits terrestre
- NOAA PMEL, mécanismes des pompes océaniques de carbone
- NOAA PMEL, Sabine et al. 2004, absorption historique 1800-1994
- World Ocean Review, stock total de carbone océanique
- Agence européenne de l'environnement, acidification des océans
- ONU, chaleur et CO2 absorbés par l'océan
- Columbia Climate School, baisse du puits océanique en 2023






Comment l'océan capte-t-il le carbone ?#