Aller au contenu
RE2020 : le degré-heure testé sur la canicule 2003

RE2020 : le degré-heure testé sur la canicule 2003

Par Thomas R.

9 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Thomas R.

Un capteur de température ne ment pas, mais le fichier météo qu'on lui compare peut dater. C'est exactement le problème que je veux poser avec le degré-heure, l'indicateur qui juge du confort d'été de chaque logement neuf construit en France depuis 2022. Sur le papier, la méthode est solide. En pratique, elle s'appuie sur un climat qui n'est déjà plus tout à fait celui qu'on habite.

Réponse courte : le degré-heure (DH) mesure l'inconfort thermique d'un logement neuf à partir d'un fichier météo construit sur la canicule d'août 2003 et des données 2000-2018. La France s'est dotée depuis janvier 2026 d'une trajectoire de réchauffement officielle, la TRACC, qui projette +2,7 degrés C en 2050. Aucun texte public consulté n'indique à ce jour qu'elle ait été injectée dans le calcul réglementaire du DH.

Un thermomètre réglementaire, pas un thermostat#

Le DH a remplacé la Tic de la RT2012, l'ancien indicateur de confort d'été qui se contentait de relever une température de pointe instantanée. Selon Cegibat, filiale de GRDF, le DH est jugé plus représentatif parce qu'il cumule une durée et une intensité plutôt qu'un simple pic. Concrètement, chaque heure où la température intérieure dépasse un seuil de confort ajoute des degrés Celsius-heure (deg C.h) au compteur annuel du logement.

Le seuil de confort n'est pas fixe. La nuit, il reste bloqué à 26 degrés C. Le jour, il devient adaptatif et oscille entre 26 et 28 degrés C, avec une modulation possible jusqu'à plus 2 degrés C selon la température des jours précédents, pour tenir compte de l'acclimatation des occupants à une séquence de chaleur. Détail qui a son importance pour la suite : le calcul se fait sans climatisation active, précisément pour ne pas masquer un défaut de conception passive derrière un système mécanique.

L'existence légale de tout ça tient en une phrase de l'arrêté du 4 août 2021 (NOR LOGL2107359A), dont l'article 4 nomme noir sur blanc les indicateurs Bbio, Cep, DH et DH_max et renvoie à l'annexe du code de la construction pour leur définition. Ce n'est pas une norme professionnelle facultative, c'est du texte réglementaire opposable.

Les seuils, eux, tranchent le sort du projet :

SeuilValeurConséquence
Seuil bas350 deg C.hEnviron une semaine d'inconfort annuel, projet conforme et jugé confortable
Seuil haut1250 deg C.hEnviron 25 jours d'inconfort annuel, au-delà le projet est non conforme
Dérogation zone de bruitJusqu'à environ 2000 deg C.hRelèvement possible selon Cegibat, pour les logements où la surventilation nocturne par ouverture des fenêtres est impossible à cause du bruit (proximité aéroport, axe routier majeur)

Entre 350 et 1250 deg C.h, le bâtiment reste conforme, mais une pénalité s'applique via un forfait de refroidissement intégré au calcul du Cep. Les moyens de rester sous le seuil bas sont connus et documentés : protections solaires sur les façades exposées sud et ouest, inertie thermique, surventilation nocturne, brasseurs d'air. Rien d'exotique, du bon sens de conception traduit en obligation de résultat.

Le climat sur lequel le calcul est calé#

Voici l'endroit où, benchmark en main, la méthode commence à m'intriguer. Le calcul du DH ne tourne pas sur un climat théorique moyen : il tourne sur des fichiers météo conventionnels dans lesquels a été insérée une séquence caniculaire représentative de l'été 2003, sélectionnée par Météo-France. Ces fichiers eux-mêmes sont construits à partir de données Météo-France couvrant janvier 2000 à décembre 2018, selon re20-20.fr, une source corroborée par le webinaire du Cerema du 22 novembre 2021.

Chaque zone climatique s'appuie sur une station de référence : Nancy pour H1a, Trappes pour H1b, Agen pour H2c, Marignane pour H3, d'après ce même webinaire du Cerema. Deux stations ont d'ailleurs changé par rapport à la RT2012, La Rochelle cédant la place à Tours pour la zone H2b, et Nice à Marignane pour la zone H3.

Sur le papier, ancrer le calcul sur 2003 a du sens : c'est l'épisode caniculaire le plus documenté du siècle en France, un choix conservateur en apparence. En pratique, un point me gêne, et je ne suis pas certain d'avoir la réponse : un fichier météo figé sur une fenêtre 2000-2018 vieillit à mesure que le climat continue de bouger. C'est un peu comme certifier la résistance thermique d'un bâtiment avec un thermomètre qu'on ne recalibre jamais.

La TRACC, une référence qu'on ne voit pas encore branchée au DH#

Depuis fin janvier 2026, la France dispose d'une trajectoire de réchauffement de référence pour l'adaptation, la TRACC, publiée par le décret n 2026-23 du 23 janvier 2026 et son arrêté d'application, tous deux parus au Journal officiel le 25 janvier 2026 (JORF n 0021) et désormais inscrits aux articles R. 229-1 à R. 229-3 du code de l'environnement.

L'État a retenu cette trajectoire comme scénario officiel pour piloter l'adaptation, pas comme une hypothèse d'étude :

HorizonRéchauffement en France métropolitaine et en Corse
2030+2 degrés C par rapport à l'ère préindustrielle
2050+2,7 degrés C par rapport à l'ère préindustrielle
2100+4 degrés C par rapport à l'ère préindustrielle (trajectoire mondiale +3 degrés C)

C'est là que je voulais en venir. J'ai cherché, dans les pages officielles du ministère de la Transition écologique consacrées à la TRACC et dans l'actualité de son inscription au code de l'environnement, une mention du secteur du bâtiment ou de la RE2020 parmi les référentiels déjà mis à jour avec cette trajectoire. Je ne l'ai pas trouvée. Cela ne prouve pas qu'aucune révision n'est prévue, ni qu'aucun texte réglementaire à venir ne l'intégrera : une absence de mention publique n'est pas une décision actée en creux. Mais à la date de cette recherche, le scénario météo utilisé pour calculer le DH reste celui bâti sur la séquence 2003 et les données 2000-2018, un jeu de données distinct de la TRACC.

Deux référentiels officiels, deux horizons temporels, aucun pont visible entre les deux. Voilà le genre d'écart qu'un test hardware révélerait en cinq minutes de benchmark, mais qui reste invisible tant que personne ne compare les fiches techniques côte à côte.

Ce que la recherche voit venir à 2050#

Un signal antérieur existait déjà. Selon des travaux de simulation climatique française relayés par Actu-environnement en 2019, un été type des années 2050 ressemblerait, dans les scénarios intermédiaire et élevé, à l'été 2003. Autrement dit, ce qui sert aujourd'hui de scénario extrême de calibrage pourrait devenir un été ordinaire d'ici trente ans. C'est une projection, pas une certitude actée, et je le note comme telle.

Le CSTB et EDF R&D ont testé cette hypothèse concrètement avec le projet de recherche ICARE, sur des bâtiments à Nîmes, Nantes et Paris, sous climat actuel puis sous projection 2050 avec le scénario GIEC RCP 8.5, le plus sévère. Résultat : sous climat actuel, les solutions passives (protections solaires, ventilation naturelle, inertie) suffisent à maintenir le DH sous les seuils réglementaires dans la plupart des configurations. Sous projection 2050 en zone urbaine, elles ne suffisent plus, et une combinaison de solutions passives, douces (brasseurs d'air, rafraîchissement évaporatif) et actives (pompes à chaleur, climatisation) devient nécessaire.

Sur le terrain, les chiffres avancent dans le même sens. D'après Météo-France, la France a recensé 43 vagues de chaleur depuis 1947, dont seulement 9 avant 1989 contre 33 entre 1989 et 2022, soit plus de trois fois plus de vagues sur les 35 dernières années que sur les 35 précédentes. Depuis 2010, 19 vagues de chaleur ont été comptées, seule l'année 2014 en ayant été épargnée. Selon l'ADEME, le nombre de jours cumulés de vague de chaleur est passé de 71 jours sur la période 2006-2015 à 144 jours sur 2016-2025, un doublement. Et Météo-France anticipe, d'ici le milieu du siècle, des vagues de chaleur deux fois plus nombreuses que sur la période de référence 1976-2005.

Le 9 juillet 2026, le Haut Conseil pour le Climat a publié son 8e rapport annuel, avec une formule qui résume bien le sujet. La climatologue Valérie Masson-Delmotte y explique, à propos des logements devenus des « bouilloires thermiques », que la France est dimensionnée pour un climat qui n'existe plus. J'ai découvert cette expression en préparant cet article, et je dois dire qu'elle décrit mieux que n'importe quelle spec technique ce qu'un fichier météo figé sur 2003 finit par produire quand le climat continue de bouger autour de lui. Le sujet des logements transformés en bouilloires thermiques mérite d'ailleurs un détour à part entière tant l'écart entre conception et usage réel s'y creuse.

Ce que vaut vraiment le degré-heure#

Le DH n'est pas un mauvais indicateur. Il mesure une durée et une intensité là où la Tic de la RT2012 ne regardait qu'un pic, et il valorise à raison les solutions passives plutôt que la climatisation par défaut. Mais un indicateur reste aussi bon que le climat sur lequel il est calé, et celui du DH date d'avant l'adoption officielle de la TRACC.

L'écart n'est pas hypothétique : d'un côté un fichier météo ancré sur 2003 et des données arrêtées en 2018, de l'autre une trajectoire d'État qui projette +2,7 degrés C en 2050 et que rien, à ce jour, ne relie explicitement au calcul réglementaire du bâtiment. Le projet ICARE du CSTB montre déjà que les solutions passives seules ne tiendront pas en zone urbaine sous ce climat-là. Un bâtiment conforme aujourd'hui n'a donc aucune garantie de rester confortable dans trente ans, et ce n'est écrit nulle part sur son permis de construire.

Pour qui ce sujet compte vraiment : les maîtres d'ouvrage qui construisent pour durer au-delà de 2050, et tous ceux qui suivent de près comment les canicules ont déjà rebattu les cartes de l'adaptation urbaine ou comment les îlots de chaleur transforment le confort d'été en enjeu de survie thermique. Sur la façon dont les collectivités doivent, elles, composer avec la TRACC dans leurs obligations d'adaptation, le décret PCAET-TRACC de 2026 détaille déjà la marche à suivre, un chantier qui avance plus vite, sur le papier, que celui du bâtiment neuf.

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi