Le sixième rapport du GIEC contient une phrase que peu de gens ont lue en entier, et qui aurait pourtant évité beaucoup de disputes. Elle dit que la hausse plus lente de la température moyenne de surface observée sur 1998-2012, comparée à 1951-2012, a été un événement temporaire suivi d'une forte reprise. Le fait est là, écrit par les auteurs eux-mêmes, avec un très haut niveau de confiance. Ce qui n'y figure jamais, en revanche, c'est le mot qui a fait la carrière du sujet dans le débat public : hiatus. Le terme vient d'ailleurs ; le rapport, lui, parle de ralentissement.
Réponse courte, avant d'entrer dans le détail. Le ralentissement de la température de surface entre 1998 et 2012 a bien eu lieu et le GIEC le documente. Il n'a jamais signifié un arrêt du réchauffement du système climatique : le contenu thermique de l'océan a continué de croître pendant toute la période, avec un très haut niveau de confiance.
Un épisode réel, un vocabulaire qui ne l'est pas#
Commençons par ce qui n'est pas contesté. Le résumé exécutif du chapitre 3 de l'AR6 décrit bien un rythme de hausse plus faible sur cette fenêtre que sur la période longue 1951-2012. Nier cet épisode reviendrait à contredire le rapport autant que l'exagérer.
La différence se joue sur deux mots. « Hiatus » suggère une interruption, un blanc dans la série ; les auteurs de l'AR6 emploient « slower rate of GMST increase » et « warming slowdown », soit un ralentissement du taux d'augmentation, qu'ils qualifient d'événement temporaire. Un ralentissement n'est pas un arrêt, et la distinction n'est pas cosmétique : elle change entièrement ce que l'épisode permet de conclure.
Le rapport ne s'arrête d'ailleurs pas au constat, il l'explique. Selon lui, la variabilité interne, au premier rang de laquelle la variabilité décennale du Pacifique, ainsi que les variations des forçages solaire et volcanique, ont partiellement compensé la tendance de réchauffement anthropique sur 1998-2012. Le niveau de confiance associé à cette attribution est élevé. Autrement dit, le signal de fond n'a pas disparu pendant ces années ; il a été masqué en surface par des processus que les climatologues savent nommer. Pour comprendre comment ces niveaux de confiance sont attribués et validés, le fonctionnement du GIEC et le circuit d'approbation de ses rapports valent le détour, parce qu'un « very high confidence » n'est pas une formule de style.
Ce que change le choix de l'année de départ#
Toute tendance calculée sur une série courte dépend de son point de départ, et 1998 est un point de départ très particulier. L'hiver 1997-1998 correspond à un épisode El Nino d'intensité exceptionnelle. Les données officielles du Climate Prediction Center de la NOAA donnent un indice ONI de 2,2 degrés pour le trimestre décembre-janvier-février 1997-1998, avec un pic de 2,4 degrés au trimestre octobre-novembre-décembre 1997. L'AR6 lui-même, au chapitre 2, range 1997-1998 parmi les épisodes El Nino forts de référence.
| Épisode El Nino | Indice ONI, trimestre DJF | Pic trimestriel |
|---|---|---|
| 1997-1998 | 2,2 degrés | 2,4 degrés (OND 1997) |
| 2015-2016 | 2,6 degrés | 2,6 degrés (OND 2015) |
Ces deux épisodes sont les plus intenses de la période observée depuis 1950, 2015-2016 dépassant légèrement 1997-1998. El Nino redistribue de la chaleur de l'océan vers l'atmosphère et pousse temporairement la température de surface vers le haut, indépendamment de la tendance de fond, un mécanisme que l'on revoit à l'œuvre avec le retour d'El Nino et les prévisions de l'OMM.
La conséquence est arithmétique avant d'être climatique. Placez le premier point d'une régression sur un sommet, et la pente calculée ensuite sera mécaniquement plus faible que celle de la série sous-jacente. Rien de malveillant là-dedans, c'est une propriété des séries courtes, connue bien au-delà de la climatologie : un économiste qui ferait démarrer une courbe de croissance au pic d'un cycle produirait exactement le même effet d'optique, et se ferait reprendre par ses pairs dans la semaine.
C'est un réflexe que j'ai pris quand un graphique me paraît trop net. Je décale l'année de départ d'un cran, puis d'un autre, et je regarde ce que devient la pente. Quand le résultat bascule entre deux points de départ voisins, ce n'est pas le climat qui parle, c'est la fenêtre.
L'océan, lui, a continué de chauffer#
Voilà le point qui devrait clore l'affaire, et qui reste pourtant le grand absent des discussions rapides sur le sujet. Le résumé exécutif du chapitre 3 est explicite : le contenu thermique global de l'océan a continué d'augmenter tout au long de la période, ce qui indique un réchauffement continu de l'ensemble du système climatique. Niveau de confiance : très élevé.
La raison tient à ce qu'on mesure. La température moyenne de surface est un indicateur maigre du bilan énergétique de la planète, parce que l'atmosphère stocke peu de chaleur et en échange beaucoup avec l'océan. C'est ce dernier qui encaisse l'essentiel du déséquilibre, un point que j'ai détaillé à propos de la part de chaleur excédentaire absorbée par les océans. Suivre uniquement la surface pour juger d'un réchauffement, c'est estimer le remplissage d'une baignoire en regardant la buée sur le miroir.
Le chapitre 7 de l'AR6 donne des ordres de grandeur de ce stockage, tranche de profondeur par tranche de profondeur, dans sa table 7.1. Précision qui compte sur ce sujet : ces valeurs portent sur des fenêtres 1993-2018 et 2006-2018, pas sur 1998-2012 isolément. Elles ne sont pas le chiffre du ralentissement lui-même, elles montrent l'ampleur du stockage de chaleur océanique sur des périodes qui englobent et débordent l'épisode.
| Tranche de profondeur | 1993-2018 | 2006-2018 |
|---|---|---|
| 0 à 700 m | 263,0 ZJ | 138,8 ZJ |
| 700 à 2 000 m | 151,5 ZJ | 75,4 ZJ |
| Au-delà de 2 000 m | 82,8 ZJ | 49,7 ZJ |
Le zettajoule est une unité qui ne parle à personne, moi compris, et c'est bien pour ça que le débat s'est joué sur des degrés de surface. Un degré, chacun le sent sur sa peau ; une accumulation de chaleur en profondeur, personne. Les mesures qui alimentent ces séries viennent en grande partie du réseau de flotteurs profileurs Argo, déployé justement pour voir ce que la surface cache, et les campagnes récentes ont continué de battre des records de contenu thermique océanique.
Le même chapitre 7 apporte un dernier élément, du côté du bilan radiatif. Le déséquilibre énergétique de la Terre a augmenté de plusieurs dixièmes de watt par mètre carré entre les périodes 1985-1999 et 2000-2016, deux fenêtres qui encadrent et débordent celle du ralentissement. La planète encaissait donc davantage d'énergie qu'elle n'en renvoyait, pendant les années où la surface semblait marquer le pas, un déséquilibre dont le suivi par l'OMM montre qu'il ne s'est pas résorbé depuis.
Ce que les jeux de données corrigés ont changé#
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Restait une question de mesure. La température de surface globale n'est pas relevée partout avec la même densité, et les zones les moins couvertes ne sont pas neutres pour le résultat.
L'AR6 note que les jeux de données d'observation améliorés depuis l'AR5 montrent une tendance de température de surface plus élevée sur 1998-2012 que les estimations antérieures. Il ne s'agit pas d'un ajustement idéologique mais d'une extension de couverture, notamment vers les hautes latitudes. Le Met Office publie ainsi HadCRUT5 sous deux formes, une version non interpolée proche de la méthode de HadCRUT4, et une version où une méthode statistique étend la couverture dans les zones pauvres en données.
Un travail antérieur avait mis le doigt sur cet angle mort. Sur la page de présentation de l'étude Cowtan et Way, Kevin Cowtan, de l'université de York, indique que les observations HadCRUT4 ne couvraient qu'environ 84 % de la planète, la région arctique, qui se réchauffe plus vite que la moyenne, étant largement absente. Une fois cette lacune comblée par krigeage hybride avec des données satellite, il écrit que le réchauffement de surface ressort environ 2,5 fois plus rapide que l'estimation non corrigée du Met Office.
Deux réserves s'imposent sur ce chiffre, et je préfère les poser plutôt que de laisser croire à un résultat plus large qu'il n'est. Ce facteur provient de la page de vulgarisation de l'auteur, pas du contenu de l'article évalué par les pairs, resté hors de portée. Et la formulation source porte sur « les 16 dernières années » au moment de l'étude, soit une fenêtre voisine de 1998-2012 mais pas identique. Ce n'est ni un résultat du GIEC, ni une valeur transposable telle quelle à la fenêtre 1998-2012 au sens strict. C'est le point de tout le dossier sur lequel j'avance le plus prudemment.
Reste enfin la comparaison avec les modèles, souvent invoquée à l'époque pour affirmer qu'ils avaient échoué. L'AR6 tranche autrement : toutes les estimations observées de la tendance 1998-2012 se situent à l'intérieur de l'intervalle du 10e au 90e percentile des simulations CMIP6, avec un niveau de confiance élevé. Un épisode de ce type entre dans le comportement attendu d'un climat qui garde sa variabilité interne, ce que les modèles climatiques et leurs fourchettes de scénarios intègrent par construction.
La suite, mesurée par les records de 2023 et 2024#
Paradoxalement, ce qui a le plus sûrement clos ce débat n'est pas un argument mais une série de relevés. Selon le bilan climatique annuel de Copernicus, 2023 affiche une anomalie de 1,57 degré au-dessus de la référence préindustrielle 1850-1900 dans le jeu de données JRA-3Q, et 2024 atteint 1,60 degré selon ERA5, devenant la première année civile à dépasser le seuil de 1,5 degré. La température moyenne mesurée cette année-là s'établit à 15,10 degrés, soit 0,12 degré au-dessus du précédent record de 2023.
Copernicus rappelle par ailleurs que les différents centres de données rapportent pour 2024 des valeurs comprises entre 1,46 et 1,62 degré au-dessus de 1850-1900, et que l'Organisation météorologique mondiale, en consolidant ces jeux, retient 1,55 degré plus ou moins 0,13 degré. L'écart entre centres n'est pas un aveu de faiblesse, c'est la marge d'incertitude affichée, comme il se doit. À titre de repère, le même bilan situe l'anomalie de 2016, année de l'ancien record portée par le fort El Nino de 2015-2016, autour de 1,30 degré.
Ces relevés viennent bien après la fermeture de la fenêtre 1998-2012. La question qui me reste, et à laquelle je n'ai pas de réponse, est de savoir combien d'années il faudra au prochain ralentissement de surface, statistiquement probable puisque la variabilité interne n'a pas disparu, pour relancer exactement la même discussion.
FAQ#
Le réchauffement climatique s'est-il arrêté entre 1998 et 2012 ?#
Non. Le GIEC décrit une hausse plus lente de la température de surface sur cette fenêtre par rapport à 1951-2012, qualifiée d'événement temporaire suivi d'une forte reprise, avec un très haut niveau de confiance. Le contenu thermique de l'océan, lui, a continué d'augmenter pendant toute la période.
Le GIEC emploie-t-il le mot « hiatus » ?#
Pas dans le résumé exécutif du chapitre 3 de l'AR6. Le rapport parle de « slower rate of GMST increase » et de « warming slowdown », soit un ralentissement du taux d'augmentation. « Hiatus » est le terme du débat public, et il suggère une interruption que le rapport ne décrit nulle part.
Pourquoi l'année 1998 pose-t-elle problème comme point de départ ?#
L'hiver 1997-1998 correspond à un El Nino très fort, avec un indice ONI de 2,2 degrés en trimestre DJF et un pic à 2,4 degrés fin 1997 selon la NOAA. Une régression qui démarre sur ce sommet produit mécaniquement une pente plus faible que celle de la série sous-jacente.
Quelles causes le GIEC donne-t-il à ce ralentissement ?#
La variabilité interne, avec en tête la variabilité décennale du Pacifique, et les variations des forçages solaire et volcanique. Selon l'AR6, ces facteurs ont partiellement compensé la tendance de réchauffement anthropique de surface sur 1998-2012, avec un niveau de confiance élevé.
Les modèles climatiques ont-ils échoué sur cette période ?#
Non, selon l'AR6. Toutes les estimations observées de la tendance 1998-2012 se situent dans l'intervalle du 10e au 90e percentile des simulations CMIP6, avec un niveau de confiance élevé. L'épisode reste dans le comportement attendu d'un climat qui conserve sa variabilité interne.
Sources#
- GIEC, AR6 WG1, chapitre 3, résumé exécutif
- GIEC, AR6 WG1, chapitre 2, section 2.2.3.3.1
- GIEC, AR6 WG1, chapitre 7, section 7.2.2.1 et table 7.1
- NOAA Climate Prediction Center, tableau ONI v5
- Copernicus Climate Change Service, bilan climatique mondial 2024
- Kevin Cowtan, page de présentation de l'étude sur la couverture d'observation
- Met Office Hadley Centre, présentation de HadCRUT5





