Aller au contenu
Argo : ces flotteurs qui sondent l'océan sous la surface

Argo : ces flotteurs qui sondent l'océan sous la surface

Par Julien P.

9 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers
Julien P.

Pendant des siècles, on a cartographié la surface des océans avec une précision croissante sans presque rien savoir de ce qui se passait dessous. Les navires prélevaient une mesure ici, une autre là ; les satellites, plus tard, ont lu la peau de l'océan sans jamais pénétrer sa masse. Puis, à partir des années 2000, un réseau de flotteurs profileurs a commencé à combler ce vide. C'est le programme Argo, et son histoire ressemble à celle d'un instrument qui a rendu visible ce qui ne l'était pas, avant de devenir, aujourd'hui, un peu plus fragile qu'on ne le croyait.

Il faut mesurer d'abord ce qui manquait. Les bouées dérivantes ne renseignent que la température de surface et les courants proches de la surface, concentrées entre 60 degrés de latitude nord et sud. Les satellites, eux, captent une immense quantité de données, mais toujours pour la seule surface de l'océan, sans accès à l'intérieur de la colonne d'eau. Argo reste, à ce jour, le seul réseau mondial qui fournit des données quasi en temps réel sur la sous-surface jusqu'à 2000 mètres. C'est cette profondeur qui change tout.

Comment un flotteur respire#

Le principe tient dans un cycle d'une régularité presque hypnotique. Un flotteur Argo dérive à 1000 mètres, sa profondeur de parking. Tous les dix jours environ, il plonge jusqu'à 2000 mètres, puis remonte lentement vers la surface en mesurant la température et la salinité tout au long de son ascension. En surface, il transmet ses données par satellite, puis redescend pour un nouveau cycle. Aucun équipage, aucun câble.

Le mécanisme qui commande cette respiration est d'une élégance que j'ai mis du temps à vraiment apprécier. Une vessie externe est reliée à l'intérieur du flotteur ; pour remonter, une huile est pompée hors du corps vers cette vessie, ce qui réduit la densité de l'ensemble et le fait flotter. Pour redescendre, l'huile revient dans le flotteur. Respirer, en somme, en jouant sur sa propre densité. J'ai passé un moment à reconstituer ce cycle sur un schéma, et ce qui frappe, c'est la sobriété du dispositif : une flottabilité variable, une horloge, une antenne.

De 1999 à trois millions de profils#

Pour comprendre ce que représente Argo, il faut remonter à la fin des années 1990. Le programme est proposé en 1999, lors de la conférence OceanObs, et les premiers déploiements suivent au début des années 2000. L'objectif initial de 3000 flotteurs actifs, avec une couverture mondiale opérationnelle, est atteint en novembre 2007. Moins d'une décennie pour passer d'une idée à un maillage planétaire de la sous-surface océanique.

Ce qui suit se raconte en jalons. Le millionième profil de mesure est collecté en novembre 2012 ; le deux millionième en septembre 2018 ; le trois millionième en juillet 2024. Aujourd'hui, le réseau produit plus de 100 000 profils de température et de salinité par an. Les données racontent une autre histoire que celle d'une expédition ponctuelle : elles dessinent une surveillance continue, silencieuse, à l'échelle du globe.

Un mot sur le nombre de flotteurs, parce que c'est là que la précision devient trompeuse. On lit souvent « environ 4000 » comme si c'était un chiffre gravé. La réalité fluctue selon la date de la mesure : autour de 3600 flotteurs en novembre 2023, un déclin net attribué à des budgets stagnants et à l'inflation depuis 2016, puis une remontée à 4137 flotteurs selon la presse française de mars 2025 citant l'Ifremer, tandis que les pages officielles reparlent de « près de » ou « plus de 4000 » sans date précise. Retenons la fourchette, pas le point fixe : un réseau de l'ordre de 4000 flotteurs, qui respire lui aussi, au gré des financements.

Ce que ces flotteurs ont appris au climat#

Voilà le cœur de l'affaire, et la raison pour laquelle un réseau d'instruments dérivants intéresse quiconque suit le climat. L'océan absorbe environ 90 % de l'excès de chaleur piégé par l'effet de serre depuis le début de l'ère industrielle, un fait que je détaille dans ce papier sur l'océan et la chaleur excédentaire. Or c'est précisément la couche que sonde Argo, les 2000 premiers mètres, qui a capté à elle seule près de 90 % du changement anthropique du contenu thermique océanique au cours des deux dernières décennies. Sans ces flotteurs, cette chaleur resterait largement invisible, mesurée par bribes.

La conséquence se lit aussi dans la montée des eaux. En se réchauffant, l'eau de mer se dilate ; cette dilatation thermique contribue à elle seule pour environ un tiers de la hausse observée du niveau de la mer sur plusieurs décennies, à un rythme estimé à 1,3 millimètre par an, à 0,2 près, selon le portail de la NASA dédié au niveau marin. C'est une part que l'on retrouve derrière les projections de littoraux français menacés à l'horizon 2050. Paradoxalement, l'un des moteurs les plus discrets de l'élévation des mers n'est pas la fonte des glaces, mais l'eau elle-même qui gonfle en chauffant, et il a fallu descendre à 2000 mètres pour bien le quantifier.

Nuançons toutefois : Argo ne mesure pas tout, et ne prétend pas le faire. La couche profonde, en dessous de 2000 mètres, lui échappait encore largement. C'est l'une des raisons de sa fuite en avant technologique.

Plus profond, plus vivant#

Deux extensions redessinent aujourd'hui le réseau. La première descend. Les flotteurs Deep Argo plongent jusqu'à 6000 mètres et pèsent 40 kilogrammes, contre 20 pour un flotteur standard. En janvier 2026, deux prototypes français Deep-6000 ont été déployés au nord des Antilles, chacun ayant complété cinq cycles autonomes jusqu'à 6000 mètres. La France devient ainsi la troisième nation, après les États-Unis et la Chine, à concevoir de tels profileurs, avec un objectif de 30 flotteurs Deep-6000 opérationnels d'ici 2028, en complément des 270 flotteurs français déjà capables d'atteindre 2000 à 4000 mètres.

La seconde extension diversifie le regard. Les flotteurs BGC-Argo, pour biogéochimiques, ajoutent aux mesures physiques six variables : oxygène dissous, nitrate, pH, chlorophylle-a, particules en suspension et lumière descendante. On en compte environ 700 dans le monde, dont près de 400 équipés d'un capteur de chlorophylle-a, d'après une publication scientifique de janvier 2026. C'est ce même oxygène dissous qui permet de suivre l'expansion des zones mortes et de la désoxygénation des océans, un angle que les seules mesures de température ne verraient jamais.

À l'horizon 2030, le réseau étendu OneArgo vise 4700 flotteurs au total, répartis entre 2500 flotteurs cœur, 1200 Deep et 1000 biogéochimiques. Une ambition qui suppose un financement stable. C'est là que le récit se complique.

La France, troisième contributeur#

La contribution française a un statut clair. Argo France opère comme Service National d'Observation depuis 2011, sous l'égide de l'INSU rattaché au CNRS, avec le soutien de l'Ifremer, du SHOM, du CNES et de plusieurs autres institutions. En mars 2025, la France opérait 6,9 % des 4137 flotteurs actifs, soit environ 286 flotteurs, ce qui en faisait le troisième contributeur mondial derrière les États-Unis et l'Australie. Précisons, parce que la nuance compte : ce sont bien les États-Unis qui financent 56 % du programme, quand l'Australie en opère 7,5 % des flotteurs. La France vise, elle, à s'approcher des 10 % du réseau en déployant de l'ordre de 80 à 85 flotteurs par an.

Le coût, ramené à l'unité, paraît presque modeste : environ 20 000 dollars par flotteur, hors déploiement et gestion. Le programme mondial, lui, est estimé à environ 40 millions de dollars par an, soit 36,7 millions d'euros. Pour surveiller les 90 % de chaleur climatique absorbés par l'océan, c'est une somme dérisoire au regard de l'enjeu. Ce qui rend la suite d'autant plus difficile à comprendre.

L'angle mort qui menace de revenir#

Les États-Unis déploient environ la moitié des flotteurs du réseau international. Cette dépendance, longtemps discrète, est devenue en 2025 et 2026 le point de fragilité du programme. La composante BGC-Argo financée par la National Science Foundation a épuisé ses crédits en 2025, ses derniers flotteurs devant être déployés à l'automne sans plan de continuation. Des coupes de 1,6 milliard de dollars ont été évoquées du côté de la NOAA. En juin 2026, une chercheuse du Scripps Institution of Oceanography, Lynne Talley, a évoqué le risque que le programme américain cesse totalement, sans le sursis budgétaire dont a bénéficié un autre réseau fédéral d'observation océanique.

On retrouve ici une logique déjà décrite à propos du démantèlement de la surveillance des océans aux États-Unis. Et c'est là que la distinction du début reprend tout son sens : un satellite ne remplace pas un flotteur. On peut renoncer à la sous-surface, mais on ne la reconstitue pas depuis l'orbite. Si le réseau se clairsemait, ce ne serait pas une image floue que nous aurions du contenu thermique de l'océan, ce serait un trou. Le même angle mort qu'avant Argo, revenu par la petite porte du budget.

Je ne sais pas trop comment lire cette séquence, pour être franc. On a mis des années à rendre l'océan profond visible, puis à affiner patiemment ce regard, et il suffirait de quelques exercices budgétaires pour le laisser se brouiller. L'histoire, ici, se répète avec une variante : ce n'est pas la technique qui manque, ni la donnée, ni même vraiment l'argent au vu des sommes. C'est la volonté de continuer à regarder.

Alors la question que je garderais ouverte n'est pas de savoir si Argo tiendra, mais ce que nous choisirons de ne plus mesurer si le réseau s'éteint. Que vaut un thermomètre qu'on décide de ne plus lire ?

Sources#

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi