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Forêts de kelp : un déclin qui n'est pas partout

Forêts de kelp : un déclin qui n'est pas partout

Par Julien P.

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Julien P.

Il faut avoir plongé une fois dans une forêt de kelp pour comprendre pourquoi on en parle comme de cathédrales sous-marines : ces grandes algues brunes, les laminaires, montent du fond vers la surface en colonnes végétales où circule une faune dense. Sur cinquante ans de données mondiales, une partie de ces forêts de kelp a reculé, parfois remplacée par des étendues nues hérissées d'oursins. L'image du désastre est saisissante, et c'est bien là le problème : elle est si spectaculaire qu'elle finit par masquer une réalité beaucoup moins uniforme.

Commençons par le vertige, parce qu'il est réel. En Tasmanie, les forêts de kelp géant ont perdu 95 % de leur surface en quelques décennies, au point que l'Australie classe désormais cet écosystème comme communauté marine en danger, selon le CSIRO. La mer de Tasman s'y réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale, poussée par un courant est-australien qui déborde vers le sud. Sur plus de 350 kilomètres de côte californienne du Nord, entre 2014 et 2016, la canopée est passée de plus de 50 kilomètres carrés à moins de 2, d'après Rogers-Bennett et Catton (2019, Scientific Reports). Près de 95 % du couvert historique, envolé en deux ans.

L'étude qui refroidit les certitudes#

Voilà où j'aimerais qu'on s'arrête un instant, parce que c'est le moment où la plupart des récits dérapent. Un chiffre régional de 95 % appelle presque irrésistiblement une généralisation planétaire : les forêts de kelp s'effondrent, partout, à toute vitesse. Sauf que l'étude de référence mondiale sur cette question dit précisément l'inverse.

Krumhansl et ses coauteurs ont analysé cinquante ans de séries temporelles à l'échelle du globe (2016, PNAS). Leur constat : un déclin dans 38 % des écorégions seulement, une hausse dans 27 %, et aucun changement détectable dans 35 %. Le taux moyen mondial s'établit autour de moins 1,8 % par an. Pas moins 50 %, pas un effondrement généralisé : une érosion lente, sur laquelle se greffent des dynamiques régionales tellement contrastées que, pour reprendre le message clé des auteurs, la variabilité locale dépasse largement la faible moyenne mondiale.

J'ai passé un après-midi à reporter ces pourcentages sur une carte, écorégion par écorégion, et le résultat m'a surpris moi-même : le motif ressemble moins à une marée descendante qu'à une mosaïque. Des zones qui gagnent du kelp voisinent avec des zones qui en perdent. Nuançons toutefois : « stable en moyenne » ne veut pas dire « épargné ». Une forêt qui recule de 95 % quelque part et une autre qui progresse ailleurs ne s'annulent pas dans le vécu des écosystèmes locaux, des pêcheurs et des 700 espèces marines qui dépendent du kelp pour s'abriter et se nourrir, selon l'UC San Diego.

Oursins, prédateurs manquants : l'anatomie d'une bascule#

Le réchauffement seul n'explique pas tout, et c'est peut-être la partie la plus intéressante. Là où le kelp s'effondre le plus brutalement, on retrouve souvent le même engrenage : les oursins.

En Californie du Nord, la population d'oursins violets a été multipliée par 60 en 2015, passant de densités quasi nulles à plus de huit individus au mètre carré (Rogers-Bennett et Catton, 2019). Pourquoi cette explosion ? Parce que leurs prédateurs avaient disparu. Une maladie de dépérissement frappe les étoiles de mer de la côte ouest américaine depuis 2013, dont l'étoile tournesol, grande dévoreuse d'oursins. Ajoutez la surpêche des prédateurs ailleurs, une vague de chaleur marine, et vous obtenez une bascule : la forêt de kelp cède la place à ce que les écologues appellent des « urchin barrens », des déserts d'oursins. Un état alternatif, stable, pauvre, dont il est très difficile de sortir.

Cette bascule a un coût chiffrable. La fermeture de la pêche récréative à l'ormeau en 2018 a été estimée à 44 millions de dollars, et l'effondrement de la pêche commerciale à l'oursin rouge à 3 millions supplémentaires. Le kelp n'est pas qu'un décor ; c'est une infrastructure vivante dont dépendent des filières entières, un peu comme les ressources halieutiques françaises de l'Atlantique reposent sur des chaînes que le climat déplace.

Le motif se répète, avec des variantes locales. En Norvège du Nord, les forêts ont été entièrement broutées par les oursins des années 1970 aux années 1990. Au sud du pays, c'est plutôt la combinaison réchauffement, eutrophisation et surpêche qui fait reculer le kelp sucré, avec des seuils létaux mesurés autour de 21 à 23 degrés (Frontiers, 2022). Au Mexique, en Basse-Californie, on parle d'environ 50 % de perte en moyenne lors des canicules marines de 2014-2016, mais avec une hétérogénéité forte selon les zones. Dans le Maine, le déclin atteint 80 % sur la côte sud, quand le nord du golfe reste, lui, relativement stable. Chaque fois, le même réflexe s'impose : ne jamais prendre un pourcentage régional pour une vérité planétaire.

Le seuil thermique, et la mécanique du réchauffement#

Reste la cause de fond. Le kelp géant, Macrocystis pyrifera, bascule vers un point de rupture autour de 20 degrés ; au-delà de 22, les études expérimentales relèvent érosion des lames, blanchiment et mortalité (résultats à confiance moyenne, sur juvéniles). Or les océans absorbent l'essentiel de la chaleur excédentaire de la planète, un phénomène que je détaille dans ce papier sur l'océan et la chaleur. Quand une vague de chaleur marine comme celle de la Méditerranée au printemps 2026 fait grimper la colonne d'eau de plusieurs degrés pendant des semaines, elle pousse ces algues au-delà de leur tolérance.

Et les projections n'invitent pas à l'optimisme : la fréquence des vagues de chaleur marines pourrait être multipliée jusqu'à seize d'ici 2100 dans certaines régions, dont la Californie du Nord, le Canada, l'Alaska et la mer de Béring, selon un relais UCLA d'une étude parue dans Nature Communications. Dans le même temps, seulement 3 % des forêts de kelp flottant se trouvent dans des aires marines hautement protégées. On observe aussi un glissement des espèces vers les pôles : en Atlantique Nord-Est, les laminaires d'eaux froides reculent pendant qu'une espèce tempérée-chaude progresse. Le kelp ne disparaît pas partout ; par endroits, il déménage.

Un mot de vocabulaire, parce qu'il traîne beaucoup de confusions : le kelp n'a rien à voir avec les herbiers marins. Les herbiers sont des phanérogames, des plantes à fleurs avec racines, tiges et graines ; le kelp est une algue brune, sans racine ni fleur, qui se reproduit par spores (Office français de la biodiversité). Deux écosystèmes distincts, deux dynamiques distinctes. Les mélanger, c'est déjà se tromper de diagnostic, comme on confond parfois le sort du kelp avec celui des récifs coralliens et de leur blanchissement.

Ce que le kelp nous rend#

Pourquoi s'en soucier autant ? Parce que le kelp travaille pour nous. On le trouve le long de 25 à 30 % des côtes mondiales, et ses services écosystémiques ont été évalués autour de 500 milliards de dollars par an, portés surtout par la pêche et l'élimination de l'azote, d'après une étude d'Eger et coll. (2023) relayée par le World Resources Institute. Cette même étude estime la séquestration carbone du seul kelp à 4,91 mégatonnes de carbone par an. Attention à ne pas confondre ce chiffre avec une autre estimation, souvent citée, de Krause-Jensen et Duarte (2016) : environ 170 mégatonnes par an, mais pour l'ensemble des macroalgues, périmètre bien plus large. Deux études, deux méthodes, deux échelles. Les additionner serait une faute.

Le kelp amortit aussi la houle, jusqu'à 60 % de réduction de la hauteur des vagues sur certaines côtes. Entre la protection du littoral, la biodiversité et le carbone, on comprend l'urgence des programmes de restauration. Le Kelp Forest Challenge vise à restaurer un million d'hectares et à en protéger trois millions de plus d'ici 2040, pour un investissement initial estimé à 40 milliards de dollars. À Palos Verdes, en Californie du Sud, douze ans de travail ont permis de restaurer plus de 80 acres : la densité d'oursins violets y est passée d'environ 30 à 2 individus au mètre carré, là où 75 % des forêts de la péninsule s'étaient transformées en déserts d'oursins.

Et la France ? Honnêtement, je manque de chiffres solides, et je préfère le dire que de broder. Le constat reste qualitatif : les laminaires, quasi disparues plus au sud en Europe, se maintiennent dans les eaux froides de la mer d'Iroise, en Bretagne. Combien, sur quelle surface, avec quelle tendance ? Les données publiques ne permettent pas encore de trancher.

Une histoire encore ouverte#

Ce serait trop simple de conclure que les forêts de kelp s'effondrent, comme il serait malhonnête de prétendre qu'elles vont bien. L'histoire, ici, se répète avec une variante : des désastres régionaux spectaculaires, une moyenne mondiale qui refuse de céder à la panique, et entre les deux, une mosaïque de trajectoires que le réchauffement redessine à sa façon, écorégion par écorégion.

Ce qui me tient en alerte, ce n'est pas le chiffre de 95 % en Tasmanie, aussi frappant soit-il. C'est plutôt cette bascule vers les déserts d'oursins, si difficile à inverser une fois enclenchée, et cette projection de vagues de chaleur marines multipliées par seize d'ici la fin du siècle. Les données, pour l'instant, laissent la question ouverte. Combien de temps mettrons-nous à décider quelle suite nous voulons leur donner ?

Sources#

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