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Pollens : le réchauffement allonge-t-il la saison ?

Pollens : le réchauffement allonge-t-il la saison ?

Par Julien P.

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Julien P.

En 1985, le laboratoire d'aérobiologie de l'Institut Pasteur commençait à compter, grain par grain, les pollens en suspension dans l'air français. Quarante ans plus tard, les allergies aux pollens touchent 30 % des adultes et 20 % des enfants de plus de neuf ans, selon l'ANSES. Le réchauffement climatique est presque toujours désigné comme coupable : plus de chaleur, plus de CO2, des saisons qui débordent du calendrier. Le raisonnement est tentant, et il n'est pas faux. Mais les mesures de terrain, en France, racontent une histoire moins linéaire qu'on ne le croit. C'est cet écart entre la projection et le relevé que je voudrais creuser ici.

La thèse qui domine : un climat qui dope les pollens#

Commençons par le récit le plus répandu, celui qui circule chaque printemps dans les médias. Il tient sur une chaîne logique solide. La progression est documentée : l'ANSES estime que les allergies aux pollens ont triplé en France en vingt-cinq ans, quand elles concernaient moins de 5 % de la population il y a une trentaine d'années. La courbe monte, personne ne le conteste.

Le mécanisme invoqué a lui aussi ses preuves. En laboratoire, l'enrichissement de l'air en dioxyde de carbone agit comme un engrais sur les plantes allergisantes. Des chercheurs de l'université de Lille, dans The Conversation, avancent une multiplication par 1,5 à 3 de la production pollinique de l'ambroisie sous l'effet du seul CO2. Sur le chêne, l'expérience est plus spectaculaire encore : à 720 parties par million de CO2, la projection de fin de siècle contre environ 410 aujourd'hui, la production de pollen serait multipliée par treize. Treize. Le chiffre donne le vertige, et il alimente logiquement toutes les inquiétudes sur les essences forestières déjà fragilisées par le climat.

De là aux projections, il n'y a qu'un pas. L'ambroisie sensibilise aujourd'hui 3 % des Français ; selon les travaux relayés par The Conversation, cette part pourrait dépasser 15 % en 2050, soit plus de dix millions de personnes. On tient là un scénario cohérent : le climat chauffe, le CO2 grimpe, les plantes en profitent, les allergiques se multiplient. Tout se tient. Le problème, c'est que ce raisonnement mêle des mesures de laboratoire et des projections démographiques, sans toujours vérifier ce que disent les capteurs installés sur le sol français.

Ce que mesurent les capteurs français#

C'est ici que le récit se complique, et je dois avouer que c'est le point où je peine le plus à trancher. Une étude française de référence, signée Besancenot, Sindt et Thibaudon dans la Revue Française d'Allergologie en décembre 2019, a repris les relevés polliniques sur des décennies. Ses conclusions déjouent l'intuition.

Sur le bouleau, l'un des pollens les plus allergisants du printemps, la saison a bien avancé pendant des années, à un rythme de 0,02 à 0,69 jour par an. Puis, autour de 2002, la tendance s'est inversée. La pollinisation démarre désormais aussi tardivement qu'il y a trente ans. L'avancée du calendrier, que l'on croyait continue, s'est arrêtée puis a reculé sur le terrain français. Le même mouvement de décalage phénologique que j'observais pour l'agriculture française ne s'applique donc pas mécaniquement aux pollens.

Sur les graminées, principal facteur du rhume des foins estival, le constat des trois chercheurs est encore plus contre-intuitif : les concentrations mesurées suivent une tendance quasi générale à la baisse sur les sites étudiés. Baisse, pas hausse. Là où le modèle prédit une explosion, le relevé enregistre un recul.

Comment concilier ces mesures avec l'effet du CO2 démontré en serre ? La réponse tient dans un mot que l'on oublie souvent : le laboratoire n'est pas le champ. En conditions réelles, la disponibilité en eau, l'usage des sols, l'artificialisation, les pratiques agricoles pèsent autant que la température et le CO2. L'étude de 2019 note d'ailleurs une nuance qui sauve en partie la thèse dominante : si la saison du bouleau ne s'allonge plus, la quantité de pollen émise, elle, augmente fortement sur presque tous les sites. Le calendrier se stabilise, mais la charge grossit. Paradoxalement, on peut donc respirer plus de pollen sur une fenêtre qui ne s'élargit plus. Pour mémoire, en Suisse, les relevés de MétéoSuisse pointent au contraire un bouleau et un frêne en avance de deux à trois semaines sur vingt ans : preuve que la réponse dépend fortement du territoire, et qu'aucun chiffre européen unique ne vaut pour la France.

L'ambroisie, l'exception qui tient le récit debout#

S'il fallait un cas où le réchauffement joue clairement en défaveur des allergiques, ce serait l'ambroisie. Cette plante venue d'Amérique du Nord, dont un seul pied peut suffire à gâcher une fin d'été, colonisait historiquement les vallées du Rhône et de la Loire. Depuis 2005, selon l'ANSES et FREDON, son expansion s'accélère vers la Nouvelle-Aquitaine, l'Occitanie, le nord de la région PACA et le Centre-Val de Loire.

Et là, le climat porte une responsabilité chiffrée. L'INSERM estime que le changement climatique serait à l'origine des deux tiers de la progression de l'ambroisie vers le nord. La dynamique rappelle celle d'autres indésirables qui remontent la carte à la faveur du thermomètre, comme le moustique tigre et les maladies qu'il transporte.

Le coût, lui, est déjà là. Dans son rapport de 2020, l'ANSES chiffrait pour la seule ambroisie entre 59 et 186 millions d'euros de soins médicaux par an, 10 à 30 millions de pertes de production, et 346 à 438 millions au titre de la perte de qualité de vie. Pour une plante qu'on arrache au bord des routes, l'addition force le respect.

Qui compte les grains, désormais ?#

Un mot, enfin, sur ceux qui tiennent le carnet de comptes, car le dispositif de surveillance a basculé sans que grand monde le remarque. Le Réseau national de surveillance aérobiologique, le RNSA, association née en 1996 dans le prolongement des travaux de l'Institut Pasteur, a été placé en liquidation judiciaire le 26 mars 2025 par le tribunal de commerce de Lyon. La cause : la fin de subventions publiques qui représentaient l'essentiel de ses ressources, après un rapport d'inspection pointant une gestion opaque.

Depuis avril 2025, la surveillance des pollens est reprise par les associations agréées de surveillance de la qualité de l'air, coordonnées par Atmo France. L'arrêté du 2 mars 2026 a officialisé ce transfert en abrogeant le texte de 2016 qui confiait la mission au RNSA. Le site historique pollens.fr redirige désormais vers celui d'Atmo France : la bascule est achevée. Le nouvel indice pollen, lancé au printemps 2025, s'appuie sur la modélisation et les données satellitaires Copernicus, avec l'ambition de couvrir les départements que l'ancien réseau laissait dans l'angle mort.

Cette réorganisation n'est pas un détail administratif. Une surveillance qui change de mains, c'est une continuité de mesure à préserver, au moment précis où l'on a le plus besoin de séries longues et fiables pour trancher les débats que je viens d'exposer.

Une histoire qui reste ouverte#

Alors, le réchauffement allonge-t-il la saison pollinique ? La réponse honnête tient en une contradiction assumée. Oui, il déplace et renforce certaines espèces, l'ambroisie en tête. Non, il n'allonge pas partout la saison, et les relevés français du bouleau et des graminées invitent même à la prudence face aux projections les plus alarmistes. La santé publique, elle, ne s'embarrasse pas de cette nuance : la profession réclame un classement des allergies en grande cause nationale, portée par la présidente du Syfal, quand seulement trente-cinq internes se forment chaque année pour 456 allergologues en exercice. Le vrai goulet d'étranglement est peut-être moins dans l'air que dans les cabinets. Reste une question que les capteurs, à eux seuls, ne trancheront pas : à mesure que la charge pollinique grossit sans que le calendrier ne s'étire, saurons-nous distinguer ce qui relève du climat de ce qui relève de nos propres façons d'occuper le sol ?

Sources#

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